Chronique d’une situation inédite : réflexion 7

Nous vivons actuellement une situation inédite. Alain Meininger, membre du Comité éditorial de la Revue Politique et Parlementaire nous fait part des réflexions que lui inspirent ce contexte particulier.

Aux Etats-Unis la science aurait-elle gagné contre le populisme ? Trump, la mine fermée, vient d’annoncer des semaines sombres à ses concitoyens ; on n’en est pas à la rhétorique churchillienne du sang et des larmes mais l’inflexion a marqué les esprits. Le trumpisme serait-il en train de rendre les armes face à la rationalité du discours scientifique ? Derrière cette volte-face se trouve un brillant savant de 79 ans, Anthony Fauci, immunologiste américain de renommée mondiale, dont les travaux sont à l’origine d’avancées essentielles dans le domaine de l’immunodéficience sur le Sida, entre autres. Directeur de l’Institut national de l’allergie et des maladies infectieuses (Niaid), l’homme désormais présent à chaque conférence de presse de la Maison-Blanche est devenu une cible de choix des conservateurs les plus obtus pour avoir osé reprendre, en direct, le président. Cette présence scientifique indiscutable aux côtés d’un Trump imprévisible rassure néanmoins une opinion publique américaine avide d’informations fiables.

Celles-ci ne sont pas forcément optimistes : dimanche dernier le professeur Fauci a fait état sur CNN du scenario, selon lui probable, qui pourrait mener à plus de 100 000 morts du Covid-19 sur le territoire états-uniens.

Chacun se fera son opinion et l’avenir retiendra ce qui est signifiant : un Antonov gros porteur russe s’est posé mercredi à New-York chargé d’aide médicale destinée aux Etats-Unis ; relations poutino-trumpiennes privilégiées qui nous ramèneraient à la campagne de 2016, fanfaronnade russe pour un pur effet de propagande à charge de réciprocité ou demande américaine fondée, révélatrice d’une vraie détresse ? La réponse se trouve peut-être dans le comportement actuel des Américains, raflant à tout va, à coup de surenchère de dollars au pied des avions sur les tarmacs chinois, les cargaisons de masques et de médicaments prêtes à partir, achetées au préalable par les Européens et les Français en particulier ; ce n’est plus la solidarité atlantique mais la brutalité du marché à l’état pur ou le cynisme de deal trumpien.

De tout un peu : l’Autriche impose le port du masque dans les supermarchés ; cette mesure parcellaire – qui prouve au moins que les Autrichiens peuvent s’en procurer facilement ce qui n’est pas encore le cas en France – ne fera pas oublier l’inconséquence dramatique qui a sévi début mars dans la station de ski d’Ischgl, sorte d’Ibiza des neiges au cœur du Tyrol, fermée trop tardivement en dépit d’informations alarmistes et qui en a fait un « super-spreader » ayant contaminé une partie de l’Europe. La France insoumise demande la nationalisation de deux entreprises – Luxfer et Famar – l’une fabriquant des bouteilles d’oxygène et l’autre des médicaments ; on peut discuter de la solution mais elle a au moins le mérite de mettre en lumière l’impéritie qui nous a mené à la situation présente et l’obligation de s’assurer à l’avenir d’une – n’ayons pas peur du mot – souveraineté sanitaire, européenne diraient certains, mieux encore française, serait-t-on tenté de dire dans un domaine vital au sens premier du mot.

Il faut relire et écouter François Sureau : l’ancien conseiller d’Etat et aujourd’hui avocat, auteur de nombreux ouvrages dont le dernier en date intitulé Sans la liberté (Gallimard 2019) fut abondamment commenté, a beaucoup de choses à nous dire sur la période dont il semble nécessaire de rappeler qu’elle eût un lointain précédent : la grippe espagnole de 1918-19 fît 400 000 victimes en France et 30 milllions dans le monde. En se plaçant sous le patronage de Malraux « Et sa main tremble de la force et l’honneur d’être un homme » (Les voix du silence, Gallimard 1951) le juriste sourcilleux, attentif à l’équilibre entre libertés publiques et nécessaires contraintes dues à la situation souligne quelques évidences : attention au thème du rassemblement, la démocratie ne consistant pas à viser à l’unanimisme mais à civiliser les divisions ; l’autre pouvant être porteur de la maladie et donc de la mort ne doit pas devenir un ennemi potentiel ; on redécouvre que les distinctions sociales ne sont pas fondées sur l’utilité commune  – le général de Gaulle avait eu quelques phrases bien senties sur le sujet – ; nous ne sommes pas en guerre tout simplement parce que les vertus sollicitées – dévouement, empathie, compassion – ne sont pas celles de la guerre ; la crise n’ayant pas été anticipée, on vit sous la dictature de l’immédiat ; une réflexion ultérieure devra donc, entre autres, porter sur nos capacités d’anticipation, sur le rôle et la taille des services publics ; enfin attention à ne pas restreindre les libertés publiques en fonction des moyens dont on dispose : la liberté de manifester ou d’aller et venir ne doit pas être adaptée au sous-dimensionnement des forces de l’ordre.  

Un livre ? Xavier de Maistre né à Chambéry en 1763 et mort à Saint-Pétersbourg en 1852 – frère de Joseph de Maistre, homme politique et écrivain, chantre de la philosophie contre-révolutionnaire – fut un homme de lettres de langue française, en même temps que peintre de talent et général au service du Tsar Alexandre 1er. Né dans une grande famille savoisienne du comté de Nice alors rattaché au royaume de Sardaigne, il combattit les troupes françaises en 1793 au Petit Saint Bernard et dut sous la pression se replier avec son unité à Aoste. Condamné en 1794 à 42 jours d’arrêts de rigueur pour s’être battu – victorieusement – en duel, il mît à profit ce confinement forcé dans la citadelle de Turin pour écrire son livre le plus connu qu’est le Voyage autour de ma chambre (Flammarion 2003) initialement publié à compte d’auteur à Lausanne en 1795. Composé de 42 brefs chapitres, empreint d’une dimension parodique qu’annonce le titre, il fait partie des textes précurseurs du romantisme. Xavier de Maistre le complétera quelque temps plus tard par L’Expédition nocturne autour de ma chambre tout aussi réussi qui fera dire à quelques critiques que l’on se trouve en présence d’un rare exemple en littérature d’une suite ajoutée qui ne gâche pas le projet initial. Ajoutons que, plus près de nous, Maurice Rheims, séduit par l’ouvrage, en fît un « remake » personnel intitulé Nouveau voyage autour de ma chambre (Gallimard, 2000) dans lequel il décrit les objets de valeur qui l’entourent.

Alain Meininger
Membre du comité éditorial