Chronique d’une situation inédite : réflexion 8

Nous vivons actuellement une situation inédite. Alain Meininger, membre du Comité éditorial de la Revue Politique et Parlementaire nous fait part des réflexions que lui inspirent ce contexte particulier.

Quelle communauté internationale ? On a souvent entendu Hubert Védrine dire que « la communauté internationale ça n’existe pas ». On est effectivement aujourd’hui tenté de considérer qu’il s’agit d’une simple facilité de langage. Dans une crise mondiale d’une ampleur inégalée qui, n’étant pas une guerre au sens premier du terme, devrait susciter une gestion collective si ce n’est unanimitaire, l’Onu prisonnière du droit de veto comme au temps de la guerre froide est inexistante. Même si l’on doit faire la part des difficultés liées à la distanciation sociale et aux gestes barrières, le Conseil de sécurité, présidé en mars par la Chine – la précision a son importance – ne s’est toujours pas réuni. L’O.M.S. décrédibilisée par ses atermoiements et sa dépendance financière croissante à l’égard des grandes industries chimiques et pharmaceutiques, du fait du désengagement financier des Etats, risque la délégitimation pour avoir au début de la pandémie, collé aux positions chinoises. Elle se révèle, de plus, inexistante dans le domaine actuellement crucial de la régulation mondiale des approvisionnements sanitaires.

Dans un monde devenu un temps apolaire, l’unilatéralisme trumpien en cassant la solidarité occidentale et atlantique, a créé un vide de leadership que la Chine s’empresse de combler.

Le spectacle donné par la première puissance du monde laisse perplexe : entre les détournements – on ne sait trop s’il faut employer le terme de vols – de commandes de masques et de matériels médicaux entre Etats fédérés, le bouclage des frontières intérieures – celle entre autres entre New-York et le New Jersey fut un moment fermée – l’impréparation du pays et le déni trumpien de la réalité du danger, le déficit d’exemplarité affiché laissera des traces durables.

L’état de l’Union européenne n’est guère plus enviable ; certes des solidarités concrètes se sont manifestées et l’on ne peut que saluer la prise en charge par nos voisins allemands, suisses et luxembourgeois de dizaines de malades français. Mais deux mois après l’officialisation du Brexit, déjà générateur d’un affaiblissement net, les lignes de clivage se solidifient ; la « Nord-Sud » n’a pas eu de mal à resurgir avec l’affaire des « coronabonds » qui permettraient, en mutualisant, d’alléger la charge des emprunts nécessaires à la relance de l’économie. Le portugais Antonio Costa n’a pas trouvé de mots assez durs pour qualifier le refus des Pays-Bas dont le Premier ministre Mark Rutte est vite devenu le symbole de l’égoïsme de l’Europe riche. Angela Merkel et la Commission en promouvant le mécanisme européen de stabilité (MES) qui permet d’aider en contrepartie de réformes structurelles n’ont pas contribué à conforter l’image d’une solidarité communautaire dans l’urgence. La fracture « Est-Ouest » aux origines profondes et récemment confortée par la gestion des vagues migratoires, s’approfondit avec les atteintes à l’état de droit pratiquées par la Hongrie d’un Viktor Orban qui se sait protégé au sein des Institutions bruxelloises par le droit de veto polonais. « La Brutta Europa » titrait La Repubblica au lendemain du sommet européen du 26 mars ! Dans ce paysage incertain, l’évolution de l’Italie doit retenir l’attention ; ayant payé, dans une grande solitude, un trop lourd tribut à la première vague européenne de l’épidémie, elle en ressort animée de sentiments mitigés. S’agit-il d’un ressenti temporaire attisé par la partie populiste d’un personnel politique qui cherche à capitaliser sur le malheur ? Ou s’achemine-t-on durablement, du fait d’une économie fragilisée et d’une démographie déclinante, vers une évolution à la hongroise, prélude possible à un rejet viscéral et permanent de l’U.E. ?

Ursula von der Leyen a compris le danger en présentant jeudi 2 avril – démarche inhabituelle – ses excuses à l’Italie, assorties de promesses d’aide financière.

La pandémie telle qu’elle va : 50 000 morts à la surface de la planète ; un million de malades dans le monde dont la moitié pour la seule Europe ; des Etats-Unis (plus de 6 000 morts dont 1 200 en 24 heures) et plus précisément New-York, du fait de la densité et du brassage de population, devenus l’épicentre de la pandémie ; 6 millions d’Américains ont d’ores et déjà perdu leur emploi alors que l’Europe recourt massivement au chômage partiel compensé par les Etats pour préserver l’outil de production ; la France ose à peine jeter un regard pétrifié sur une halle de Rungis transformée en morgue provisoire ; on manque toujours de masques, en train de devenir l’Arlésienne de ce drame et des régions comme l’Ile-de-France perdent leurs commandes du fait de la surenchère financière que se livrent les acheteurs sur un marché devenu mondial où la demande domine l’offre ; encore cela n’est-il qu’une partie des problèmes si d’aventure la pénurie de médicaments indispensables qui s’annonce devait se concrétiser !

Le sujet peut paraître secondaire mais la culture à l’heure où elle semble essentielle à nombre d’entre nous, fait déjà partie des secteurs sinistrés. La liste des manifestations annulées de par le monde s’allonge chaque jour ; Bayreuth, Edimbourg aujourd’hui, d’innombrables autres peut-être demain seront empêchés du fait de l’impossibilité de répéter. En France, terre d’élection des festivals, la culture est le fait de nombreuses très petites entreprises, financièrement fragiles, ou d’intermittents du spectacle qui risquent à terme de perdre leurs droits à indemnisation. Ne parlons pas de l’Opéra de Paris – déjà touché de plein fouet depuis le 5 décembre dernier par les grèves contre la réforme des retraites – dont le 350è anniversaire est en train de se muer en annus horribilis. Le départ de son talentueux directeur pour le San Carlo de Naples et celui de son incomparable directeur musical qui s’apprêtait à diriger une Tétralogie d’exception se feront malheureusement dans ce triste contexte.

Alors consolez vous en regardant les représentations gracieusement mises en ligne : un cycle intégral des symphonies de Tchaïkovski sous la direction de Philippe Jordan, un Lac des cygnes ou un Barbier de Séville  ; le TCE nous offrira de superbes Noces de Figaro jusqu’au 14 juin et l’Opéra comique un cycle baroque avec Ercole Amante et Alcione ; la Philharmonie offre chaque soir un concert disponible 24 heures et la Comédie française nous propose en ce moment des pièces de Molière, Feydeau, Tchekhov, Musset et Ibsen.

Alain Meininger
Membre du Comité éditorial