Chronique présidentielle : Michel Barnier, le faux troisième homme

Michel Barnier, plusieurs fois ministre et commissaire européen, notamment négociateur en chef de l’UE pour le Brexit, a été placé par les sondages dans cette position si centrale du « troisième homme » en prévision du congrès LR. Erreur manifeste des sondeurs, semblable à celle qui avait placé Alain Juppé favori de la primaire de la droite en 2016. Explications.

Il y a souvent, loin de l’image que l’on se fait d’un responsable politique eu égard à son CV, l’image qu’il véhicule lorsque, face caméra, il répond aux journalistes, il développe sa pensée, il articule ses propositions. Michel Barnier a eu l’occasion de se livrer à l’exercice révélateur de l’interview politique lors du Grand Rendez-Vous CNews/Europe 1/Les Echos ce dimanche. Résultat décevant, presque incompréhensible au regard de l’accueil très favorable que lui a réservé la presse jusqu’ici. Nous nous attendions à découvrir un homme sympathique et ouvert ; c’est le visage fermé et hautain, rétif face à la contradiction, regardant assez peu les journalistes auxquels il s’adresse, le visage d’un technocrate bruxellois en somme, qui est apparu. Nous nous attendions à découvrir la pensée complexe d’un homme qui a exploré les arcanes de l’UE et qui en est revenu lucide et offensif ; c’est un apparatchik chiraquien, européiste jusqu’au bout des ongles, répétant à l’envi combien les valeurs, les valeurs, les valeurs, du projet européen étaient centrales, qui s’est mis à nu. Nous attendions un homme de droite ; or, comme uniques références citées durant ces trois quarts d’heure d’interview, nous n’avons eu droit qu’à deux hommes de gauche : Mitterrand et Mendès-France. Notons qu’il récidivera dans une interview au Figaro consacrée à la problématique de l’autorité où, pour tout constat, il s’appuiera sur celui dressé par… Gérard Collomb. Michel Barnier ou la droite gauchisée. Totalement Macron compatible, mais l’ignorant visiblement.

La définition qu’il propose de la droite est d’ailleurs maigrelette, poussive, et développée de façon si globale et abstraite qu’on pourrait y ranger tout et n’importe quoi.

Petit florilège : la droite à laquelle il adhère est, dit-il, « fondée sur des valeurs, et elle doit porter la France là où elle doit être, là où elle doit rester, c’est-à-dire au premier rang… » La France au premier rang ? A quoi servent ces formules désuètes auxquelles plus un Français ne croit ? Il ajoutera ensuite, lui, le gaulliste revendiqué, que sa droite est avant tout « libérale », et aussi qu’elle est empreinte de « justice sociale » ; une droite qui fait « de la France son maître mot et son bien commun… » Au mieux maladroit, au pire, insignifiant.

Michel Barnier a su se montrer sectaire aussi, vis-à-vis de tout ce qui est susceptible d’excéder la frontière idéologique des Républicains façon Christian Jacob. Eric Zemmour, que Barnier exclut du champ républicain, est bien entendu persona non grata. C’était attendu. Mais, que répondre à Mathieu Bock-Côté qui souligne avec malice que Laurent Wauquiez (le principal soutien de Barnier, qui aura d’ailleurs très probablement à s’en mordre les doigts, même s’il n’est pas à une erreur tactique près…) et surtout Eric Ciotti, lui aussi candidat et patron de la puissante fédération LR des Alpes-Maritimes, ont, pour le premier, invité Zemmour à s’exprimer face aux cadres LR en janvier 2019, et pour le second, affirmé qu’en cas de second tour Macron-Zemmour, il voterait Zemmour ? Barnier hésite, bégaye, tente une explication : « Nous accueillons dans notre famille des tas de gens, dont nous ne partageons pas forcément les convictions, pour nous éclairer. » N’est-il pas étonnant, pour un républicain, de solliciter l’éclairage d’un intellectuel qualifié d’extrême droite ? Dieu aurait-il besoin des conseils du diable ? Personne ne relèvera sur le plateau, mais, Barnier sentant qu’il n’a pas convaincu les journalistes, tentera une échappatoire : « Vous imaginez Jacques Chirac en train de boire une Corona avec Zemmour ? » Il pense avoir fait mouche… C’était sans compter la verve de l’essayiste québécois, qui rétorque du tac au tac : « Vous imaginez Laurent Wauquiez boire une Corona avec Zemmour ? » Barnier : « Je vous parle du RPR… » Bock-Côté : « Je vous parle de vos soutiens… » Bing ! K.O. ! Bock-Côté 1 – Barnier 0.

Conclusion : Michel Barnier est, comme Bertrand et Pécresse, de cette droite qui est tentée de claquer la porte lorsque le parti se droitise un tout petit peu. Un centre qui ne s’assume pas, en somme. En revanche, l’image d’un Barnier critique de l’UE, souverainiste (alors qu’il affirme s’être opposé à Philippe Seguin sur ce sujet), prêt à rétablir l’autorité de l’Etat et à régler les problèmes d’immigration, d’islamisation et d’insécurité participe, après ce grand entretien, de la mascarade médiatique. Nul doute qu’à l’issue du premier débat télévisé, les militants, loin d’être dupes, se seront fait une opinion.

Frédéric Saint Clair