Cinq ruptures pour une Europe à venir

Pour Jean-Christophe Cambadélis, ancien premier secrétaire du Parti socialiste, et un groupe de diplomates et de hauts fonctionnaires, la France doit s’écarter de son tête-à-tête avec l’Allemagne, pour se tourner vers sa propre sphère d’influence, la Méditerranée et l’Afrique, et qu’elle en soit le fer de lance européen.

Soyons clairs, en matière européenne, la France revient de loin. Arrêtons donc de rêver à une France qui ait le « leadership » en Europe. Le « leadership » apparent de la France était lié à la vitalité d’un projet européen largement partagé, à sa puissance économique et militaire, au poids relatif de sa population, à une répartition des tâches avec l’Allemagne et à l’aura de ses dirigeants. Ces éléments de force se sont estompés progressivement. Notre peuple l’a bien compris, qui n’a donné son accord au traité de Maastricht en 1992 que du bout des lèvres ; et qui, en 2005, a dit « non », et sans ambiguïté, à la poursuite de la construction européenne telle qu’elle lui était proposée. Cessons de poursuivre également le mythe d’une Europe française. Le grand marché et 30 années de libéralisme ont causé des dégâts considérables, émietté le corps social, promu l’individualisme et le consumérisme, détruit les cohésions nationales et, partant, le désir commun d’Europe. La crise économique de 2008 et la crise démographique et migratoire de 2015 ont mis en lumière la panne de solidarité.

L’Europe ne produit plus d’Européens, mais des eurosceptiques, des autonomistes ou des nationalistes.

L’idéal collectif est battu en brèche.

La tâche est donc ardue, de redéfinir une nouvelle vocation européenne, empreinte d’humanisme et d’esprit critique. L’enjeu est cependant de taille. L’Europe doit s’assumer en tant que puissance ou disparaître en tant que centre de décision mondial. Elle ne pourra plus compter sur le parapluie américain. Elle ne pourra plus se protéger des migrations grâce au rempart qu’elle a elle-même contribué à détruire, des régimes autoritaires et laïques, héritiers du nationalisme arabe.

Que reste-t-il ainsi de la vision exprimée par Emmanuel Macron lors de son discours de la Sorbonne ? Une vision assombrie de l’avenir de notre continent : la division Nord-Sud de l’U.E sur le sujet économique, et sa division Est-Ouest sur les sujets politiques et de société, comme la question migratoire ; et bien des incertitudes sur la place de l’Europe dans un échiquier mondial changeant avec l’irruption de la Chine, la réorientation stratégique des Etats-Unis, le développement de régimes autoritaires. Bref, un horizon qui se dérobe.

Et qu’a ainsi obtenu récemment la France de nos partenaires européens ? Quelques timides avancées sur la défense, avec la création de l’initiative européenne, dans un climat empreint d’ambiguïté vis-à-vis de l’OTAN ; et malheureusement trop peu de soutien sur le Conseil européen de défense. Dans un domaine voisin, l’idée française d’un « Conseil européen de sécurité intérieure » n’a reçu qu’un faible écho. Et, pour ne s’en tenir qu’à la tribune sur la « Renaissance européenne », que sont devenues les idées de remise à plat de l’espace Schengen, de création d’un bouclier social européen, de banque européenne du climat, ou de « préférence européenne » en matière de concurrence ?

Il manque beaucoup de volonté politique, d’abord, pour aller plus loin. Notamment chez nos principaux partenaires. Leur volonté s’étiole. L’Italie et l’Espagne connaissent des difficultés internes qui les handicapent, le Portugal et la Grèce sont marginalisés. Les Britanniques disent « non » et nous quittent. Notre relation privilégiée avec l’Allemagne pose elle-même problème. Le modèle économique allemand fondé sur les exportations est en train de vaciller. Sa population vieillissante est inquiète pour l’avenir et rétive au changement. Son système politique de grande coalition s’essouffle. Mais l’Allemagne campe sur ses positions, ce que Christine Lagarde n’a pas manqué de relever récemment en déclarant que les Etats qui ont de « l’espace budgétaire » n’ont pas vraiment fait les efforts nécessaires pour l’investissement.

Par ailleurs, un rééquilibrage serait-t-il suffisant ? Nous en doutons.

Les forces conjuguées de la France et de l’Allemagne ne suffisent plus à donner un cap à la poursuite de la construction européenne.

Notre appel à une véritable souveraineté européenne ne provoque cependant d’intérêt en Europe qu’à cause du Brexit et de l’affaiblissement de l’Allemagne. Il ne nous permet pas encore de gagner les cœurs des populations des autres Etats-membres, et de trouver de nouveaux partenaires.

Les sujets ne manquent pourtant pas pour agir ensemble : ainsi, commençons par relancer l’idée de Conseil de sécurité européen et de promouvoir celle d’un Conseil européen contre le réchauffement climatique !

Nos idées progressent certes. Les déclarations de la France et d’autres sur les 3 % ont eu de l’effet. Les réflexions avancent pour que les Etats européens fassent plus pour les investissements. Mais l’idée du « Conseil de sécurité européen », pour préparer les décisions collectives de l’Union européenne dans le domaine de la défense – proposition simple puisqu’elle n’oblige à aucune modification des traités et peut-être mise en œuvre immédiatement – a reçu le soutien de l’Allemagne, mais n’a pas connu de développement significatif. Il faut la relancer ! Dans le même esprit, le combat européen contre le réchauffement climatique, adopté par la COP 21 à Paris ne nécessiterait-t-il pas un suivi européen particulier, au sein d’un Conseil européen contre le réchauffement climatique ? Qui peut croire qu’un pays réponde, seul, à ce défi ? L’Europe ne peut se retirer du monde.

La France pourrait aussi proposer à l’Europe d’avancer beaucoup plus vite dans le développement de sa recherche pour acquérir sa pleine souveraineté numérique. Elle doit également proposer aux Etats-membres le nouveau cap, et en prendre la barre, d’une nouvelle politique méditerranéenne en lien avec l’Afrique.

Doubler les crédits du programme « Horizon 2020 » : la recherche-développement est un élément politique fondamental pour permettre à nos économies d’affronter les défis actuels de la révolution du numérique, du capitalisme de l’immatériel, de l’intelligence artificielle, de la révolution dans les affaires militaires, de la mutation énergétique et du dérèglement climatique. Or, la part du produit national brut consacré à la R&D en Europe est inférieure avec ses 2,06 % (chiffres Eurostat 2017), aux 3,2 % du Japon, aux 2,76 % des Etats Unis, et aux 2,13 % de la Chine. Le décrochage est plus net encore en matière de technologies émergents, notamment de l’I.A, de l’innovation et des médias, et nous sommes en train de perdre « la bataille du digital ». Les start-ups américaines de l’intelligence artificielle ont ainsi investi, en 2017, 25 milliards de USD, les chinoises, 13 et les européennes, 2,8. Le premier objectif doit être le doublement du budget « Horizon 2020 » comme le préconisait le groupe de haut niveau présidé par Pascal Lamy. On en est loin encore. Le second pari doit être ainsi de contribuer à créer des filières industrielles européennes, et d’éviter le saupoudrage entre consortiums, notamment dans le digital par exemple, où l’objectif doit être de trouver les voies d’une construction industrielle européenne, et de valider des projets phare comme le JEDI.

Pour la Méditerranée et l’Afrique, l’actualité se venge aussi de notre myopie. Les mouvements de la démographie et les migrations déplacent l’épicentre des intérêts européens au-dessus de la Méditerranée. La « différence de pression » démographique entre les deux continents et le réchauffement climatique font que la Méditerranée sera la « nouvelle frontière » du continent.

Faire de la méditerranée la première mer propre du globe : La Méditerranée mérite une grande ambition. C’est une mer fermée. Pourquoi ne pas imaginer en faire la première « mer propre » du monde, par un vaste partenariat entre les Etats riverains et les partenaires intéressés qui s’engageraient dans sa dépollution ?

Lancer une initiative pour un grand partenariat euro-africain du digital au service de l’écologie : l’Afrique peut être, de son côté, le prochain relais de croissance mondiale. Tout simplement parce que le numérique permet de compenser le déficit en infrastructures physiques du continent et de sauter l’étape de l’industrialisation. La Chine ne s’y trompe pas, qui y investit massivement. La Russie, l’Inde et le Japon s’y intéressent aussi.

L’Afrique a besoin des capitaux et des technologies européennes, de débouchés pour ses produits de base agricoles et miniers et de formation pour ses nombreux jeunes ; enfin, d’un certain protectionnisme qui permette à ses jeunes industries de se consolider. De son côté, l’Europe souhaite que les flux migratoires soient maîtrisés et que le terrorisme soit endigué. Elle a pour cela besoin que les pays africains contrôlent sérieusement leur émigration et leur natalité et qu’ils mettent en place un état-civil moderne et sûr.

Aussi faut-il regarder sans tabou ce que chacun peut fournir à l’autre, et souhaite lui demander en échange.

La nouvelle Commission semble souhaiter, au moins dans ce premier temps, relancer les investissements européens et l’a fait savoir. Mais cet effort suffira-t-il ? Il conviendra sans doute que notre pays en porte le souffle. Faute de quoi, l’Afrique sera bientôt un continent perdu pour l’Europe.

Les deux grands perdants actuels de la bataille du digital sont l’Europe et l’Afrique. Pourquoi ne pas combiner les réflexions sur l’écologique et le digital et imaginer une « initiative pour un grand partenariat euro-africain du digital au service de l’écologie », appliqué au combat contre le réchauffement climatique ? Nous pourrions nous inspirer de la démarche du « marché unique digital » prôné par Jean-Claude Juncker, dont l’objectif était d’améliorer l’accès aux biens et services numériques en Afrique, d’y créer un environnement réglementaire propice au développement des réseaux et services numériques, et d’en définir des standards techniques interopérables.

En Afrique, la France aura à convaincre ses partenaires africains. Elle peut y parvenir, en s’appuyant sur ses atouts que sont la langue française, une des langues véhiculaires, et sur les diasporas, véritable « pont humain » entre les deux continents. Elle aura à convaincre les états européens du bienfondé de sa nouvelle politique et il lui faudra s’appuyer sur ses « sœurs du Sud », l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce. Elle se trouvera confrontée à la Chine, partenaire nouveau sur ce continent, et combien puissant. Mais avant tout, la France devra faire son propre aggiornamento et s’en convaincre elle-même. Ses élites doivent prendre conscience de l’enjeu, et de la responsabilité particulière de la France, à la fois pilier-fondateur de l’Europe, et pays historiquement et géographiquement méditerranéen et africain.

« Quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat ! Fou qui songe à ses querelles, au cœur du commun combat ! ». Jouons cartes sur tables : ceci signifie que notre pays s’écarte de son tête-à-tête, ou de son face à face, avec l’Allemagne, pour se tourner, pendant qu’il est encore temps, vers sa propre sphère d’influence, la Méditerranée et l’Afrique, et qu’il en soit le fer de lance européen.

Jean-Christophe Cambadélis, ancien premier secrétaire du Parti socialiste, et un groupe de diplomates et de hauts fonctionnaires tenus au devoir de réserve