Commémorations du bicentenaire de la mort de Napoléon ou le symptôme de la fin de l’Histoire (en France) ?

Le 5 mai 1821, il y a deux cents ans, mourait Napoléon Bonaparte. L’Aigle suspendait son vol. Par Georges Kuzmanovic, président de République souveraine.


On devait, aujourd’hui, en grande pompe, apporter aux Invalides la dépouille du général Charles Etienne Gudin, condisciple de Napoléon à l’école de Brienne, mort durant la terrible campagne de Russie. Il n’en sera finalement rien. Les restes de celui qui aimait tant Bonaparte ont été retrouvés par l’archéologue amateur Pierre Malinowski, et traînent dans une boîte en plastique, comme un déchet – un déchet de l’histoire.

Etrange pays.

On devrait rendre hommage à l’un des plus grands dirigeants de la France, mais on ne célébrera rien aujourd’hui, ou pauvrement, avec gène et force critiques. Bien sûr que Napoléon a ses terribles parts d’ombre, mais on se concentrera sur les ombres pour ne pas voir la lumière. Pourtant, c’est une figure de notre histoire nationale qui, pour ambivalente qu’elle soit, est marquée d’une incontestable grandeur ; qui, loin de susciter le rejet, fait partie intégrante de l’imaginaire du peuple français et fascine à travers le monde.

On ne l’a jamais célébré : presque rien pour Austerlitz, rien pour son sacre, le 2 décembre 1804, rien pour les victoires, rien pour le Code civil, rien pour les institutions dont nous sommes encore largement tributaires. Rien ou si peu.

Et peu importe qu’à l’école militaire de Saint-Cyr, les futurs officiers de France, tous les ans, reconstituent la victoire d’Austerlitz dans la « cérémonie du 2S » – quel décalage ! Peu importe que la figure de Napoléon soit populaire au point que des centaines d’associations de reconstitution historique recréent, elles aussi, en amateurs, tel ou tel événement de son épopée militaire.

Même en Russie, alors que la campagne napoléonienne a été terrible pour les Russes – des centaines de milliers de morts, des centaines de villes et villages ravagés, Moscou perdue et brûlée –, Napoléon est admiré comme une grande figure de l’histoire mondiale. A l’instar d’Alexandre Pouchkine, qui lui a consacré un célèbre poème, on ne s’y souvient pas que du mal. On y célèbre le génie politique et modernisateur, l’héritier de César et d’Alexandre le Grand pour la stratégie militaire, mais aussi le symbole de l’élan vital et d’une vie romantique, la figure d’un homme parti de rien qui a fini par commander aux rois et tourne le dos au Pape.

Les Russes ne comprennent pas le désamour de l’élite française pour un des plus grands personnages de son passé.

Et géopolitiquement, ne nous y trompons pas : ce désamour, cette incapacité à célébrer ses grands hommes sont vus comme le symptôme d’une faiblesse politique profonde, un refus de puissance que les autres pays ne manquent pas et ne manqueront pas d’exploiter.

On pourrait objecter que les ombres de Napoléon sont décidément trop noires et que la somme de ses crimes justifie qu’on l’oublie. Mais l’épopée napoléonienne n’est pas le seul moment historique qu’on met sous le tapis.

On ne célèbre pas plus la Commune de Paris. Ou si peu. Vous pensez bien : le peuple en armes, la démocratie réelle, l’invention de la République sociale, le patriotisme, alors que « Foutriquet » – Adolphe Thiers, dont Emmanuel Macron est l’héritier politique direct – préfère abandonner l’Alsace et la Moselle aux Allemands pour écraser le peuple de Paris et des autres villes insurgées de France.

Voilà le drame : on ne veut pas célébrer notre histoire, ou pas vraiment. On ne veut pas rappeler les moments où notre pays s’est montré grand, où il a existé puissamment, où il a donné naissance à des concepts qui bouleverseront le monde, où il a impulsé des changements qui seront repris partout, où il a façonné le réel plutôt que de le subir.

Oui, ne pas célébrer Napoléon, malgré ses torts, c’est comme ne pas célébrer la République, la Révolution ou la Commune : le symptôme d’une nation en perte de sens.

Pourtant, on s’extasie sur France Inter devant le groupe mongol The Hu, qui chante le peuple mongol, les cavaliers implacables des steppes, la force passée, la grandeur de Gengis Khan, la destruction des ennemis qui osent affronter les Mongols. Célébrer la nation et l’histoire, aussi dramatique soit-elle, chez les autres peuples, c’est bien ; la célébrer en France, c’est mal.

On ne célèbre pas la proclamation de la République par la Convention, le 21 septembre 1792, après l’immense victoire de Valmy du 20 septembre 1792, dont Goethe disait : « De ce jour et de ce lieu date une ère nouvelle de l’histoire du monde. » On ne célèbre pas les victoires militaires. Même la fête nationale, le 14 juillet, est un jour de cérémonies parfaitement formelles, sans aucun enthousiasme pour l’événement historique commémoré.

Rien de ce qui fait la grandeur, la singularité et le rayonnement de notre pays n’est plus considéré de bon ton.

Pourtant, à chaque étape historique, bien des choses pourraient faire la fierté de la France. Faut-il en rejeter certaines en bloc, au prétexte qu’elles ont aussi eu des côtés terribles ? Ne sommes-nous pas capables de faire la part des choses ? Devons-nous oublier Louis XIV comme un odieux autocrate ou rappeler que l’Etat-nation, concept honni par les mondialistes, est né en France ? Doit-on « canceller » Napoléon comme celui qui a rétabli l’esclavage aux Antilles ou peut-on rendre hommage à celui qui nous a légué le Code civil ?

« De Clovis jusqu’au Comité de Salut Public, je me sens solidaire de tout », disait Napoléon Bonaparte. « La Révolution française est un bloc dont on ne peut rien distraire », proclamait Clemenceau à l’Assemblée nationale.

L’histoire d’un pays est « un riche legs de souvenirs » et en oublier des pans entiers n’a qu’une seule conséquence : le délitement de la conscience historique du peuple. Il faut dire que nos élites n’ont aucun intérêt à préserver celle-ci. Pour ces gens-là, fossoyeurs de l’Etat français, peu importe la grandeur de la France tant que les fortunes financières sont préservées. C’est « l’étrange défaite » toujours recommencée qui tire un trait d’union entre Talleyrand au Congrès de Vienne de 1815, Thiers en 1871, Pétain et Laval en 1940, et Emmanuel Macron avec son traité d’Aix-la-Chapelle de 2019, qui couronne cette lignée politique capitularde.

Alors Napoléon ?

Il y aurait tant à en dire.

Le petit immigré venu d’une île, la Corse, conquise deux ans avant sa naissance, qui ne parlait même pas vraiment français en arrivant à l’école militaire de Brienne, et qui fut tout.

Le génie militaire. « L’Ogre ». Le colosse politique, qui n’a d’égal que César.

Celui qui a gravé dans le marbre certains des grands acquis de la Révolution française et réalisé les visions du Comité de Salut Public. Le « Robespierre à cheval », comme il fut appelé.

Celui qui nous a donné nombre de nos institutions, que des politiciens oublieux des intérêts de la nation détricotent depuis quarante ans – pensons ne serait-ce qu’aux « école normales » imbécilement abandonnées.

Figure centrale de l’histoire de France, Français le plus connu dans le monde, il est considéré par certains comme le fossoyeur de la Révolution, par d’autres comme celui qui a répandu ses principes aux quatre coins de l’Europe. Certains louent en lui le redresseur de la France victime des élites corrompues du Directoire et le créateur de l’Etat moderne, le stratège génial qui humilie les tyrans conjurés contre la liberté, l’homme parti de rien ou presque qui arrive aux sommets, ouvrant la voie méritocratique à d’innombrables hommes nouveaux ; d’autres critiquent son autoritarisme, son mépris de la vie humaine, son choix de rétablir l’esclavage après la paix d’Amiens, sa répression féroce du patriotisme espagnol, sa vision patriarcale de la famille et son mépris assumé des femmes, sa volonté ridicule, sur le tard, de singer les prétentions dérisoires des rois vaincus…

Tous ont raison. Deux siècles plus tard, la France devrait être capable de dire tout cela à la fois, et de commémorer cette figure contrastée avec maturité et distance, sans idolâtrie puérile ni diabolisation anachronique.

Balzac résumait magistralement cette vie immense : « Qui pourra jamais expliquer, peindre ou comprendre Napoléon ? Un homme qu’on représente les bras croisés, et qui a tout fait. » Il est impossible d’enfermer cette figure historique dans des visions simplistes et manichéennes.

Mais une chose est sûre : ne pas pouvoir célébrer ce héros français, fait d’ombres et de lumière, devenu un mythe dans la mémoire collective mondiale, montre l’asthénie et la déliquescence de notre nation, incapable de faire sienne sa propre histoire, car comme l’écrivait Renan, « Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple ».

Est-ce encore possible pour notre vieille nation ?

Georges Kuzmanovic
Président de République souveraine

Illustration : Pack-Shot/Shutterstock.com