Comment la société française s’est fragmentée

Alors que le projet de loi confortant le respect des principes de la République, précédemment intitulé projet de loi contre le séparatisme, a été récemment déposé au Parlement, Claude Sicard revient sur la fragmentation de la société française.

Le gouvernement français entreprend de lutter contre l’islam radical, et notre Président, dans son discours des Mureaux, le 2 octobre dernier, a indiqué  quelles sont les principales mesures que contiendra le projet de loi qu’il va présenter à l’ Assemblée  nationale, en février  prochain.  Mais ce projet de loi, après bien des hésitations, ne fera aucune allusion à l’islam : on avait pensé l’intituler « projet de loi contre le séparatisme islamique », puis on a opté pour « projet de loi contre les  séparatismes » le mot séparatisme étant artificiellement mis au pluriel, pour en arriver, finalement, à un intitulé plus soft qui sera : « projet de loi confortant les principes républicains ». On redoute de se faire accuser tant par le Conseil de l’Europe que par les pays musulmans de viser l’islam : dans son vocabulaire, notre président en est lui-même, d’ailleurs, à plusieurs reculades : il est passé de la lutte contre « l’hydre islamique » à celle  contre « l’islam politique » pour en venir, à présent, au combat à mener pour défendre notre République, sans que l’on sache, d’ailleurs, qui l’attaque.

Il faut bien voir comment se pose le problème. La société française s’est fragmentée : elle comporte à présent, en son sein, un nombre  croissant de personnes qui nourrissent de forts ressentiments à l’égard de la communauté nationale. Depuis la fin de la période coloniale, en effet, avec l’arrivée de très  nombreux migrants en provenance  de nos anciennes colonies, la société française est devenue hétérogène, au plan ethnoculturel. Jérôme Fourquet nous dit, dans L’archipel français paru en 2019 : «  Depuis 50 ans les principaux ciments qui assuraient la cohésion de la société française se sont désintégrés ». Il explique que le soubassement philosophique constitué par le christianisme s’est effondré et que le pays est, désormais,  un « archipel constitué de groupes ayant leur propre mode de vie, leurs propres mœurs, et leur propre vision du monde ». Le phénomène de fragmentation de la société s’est doublé, progressivement, d’un accroissement de la violence, et ainsi le criminologue Alain Bauer, titulaire de la  chaire de criminologie au Conservatoire des Arts et Métiers à Paris, nous dit dans un article du Figarovox  du 17 juillet 2014 : « Un retournement se fait jour depuis le milieu des années 90 pour les  violences physiques, et on constate une progression quasi exponentielle de ces dernières, toutes statistiques confondues ». 

Il faut prendre la mesure, tout d’abord, de la difficulté pour bon nombre de migrants venant s’installer dans un pays, sinon de s’assimiler, pour le moins de s’intégrer. S’assimiler signifie changer d’identité pour adopter celle du pays d’accueil. S’intégrer, c’est accepter de se fondre dans la société d’accueil sans en troubler le fonctionnement tout en conservant son identité. Et il y a une troisième attitude possible qui se nomme l’ « inclusion » : elle consiste non seulement à conserver son identité mais aussi à refuser de se conformer aux us et coutumes du pays d’accueil, en sorte que l’on trouble son bon fonctionnement. Ces personnes qui refusent d’adopter l’identité qui est celle des habitants du pays où ils s’installent pour y faire leur vie sont habitées par des ressentiments à l’égard du pays d’accueil. Le ressentiment est une passion forte, nous disent les psychologues, relative à la vie humaine : il renforce l’identité d’une personne ou d’un groupe ; c’est un acte de mémoire qui forge une personnalité. La philosophe Simone Weil  nous dit : « Nous ne possédons d’autre sève que les trésors hérités du passé, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé ». L’identité résulte  bien de la mémoire que l’on a de la lignée dans laquelle on s’inscrit. Et Marc Ferro, dans Le ressentiment dans l’Histoire paru en 2007, nous rappelle que « la reviviscence de la blessure passée est plus forte que toute volonté d’oubli ».

La référence au passé et l’idée que l’on se fait des blessures reçues sont donc bien des éléments constitutifs de la mémoire qui forge l’identité d’un individu.

La question de l’identité est tout à fait centrale dans les problèmes d’intégration dans une société de tous les nouveaux arrivants qui viennent s’adjoindre à la population du pays. Dans le cas de notre société, où il s’agit d’accueillir des migrants de plus en plus nombreux, il faut donc bien comprendre quelles sont les causes potentielles de ressentiment chez ces personnes  qui  sont originaires, pour la plupart, soit des pays musulmans circumméditerranéens, soit de ce que l’on a longtemps appelé l’ « Afrique noire », c’est-à-dire les pays sub-sahariens, migrants eux aussi, d’ailleurs, de religion musulmane.      

Les causes de ressentiment chez les musulmans, tout d’abord :

Les causes de ressentiment sont, là, multiples, et la plupart des habitants de notre pays n’en ont aucune conscience. Elles relèvent des croyances religieuses elles-mêmes des musulmans, de la longue et très tumultueuse histoire de nos pays respectifs, et, enfin, de la rivalité séculaire existant entre la civilisation musulmane et la nôtre, l’une ayant pour fondement l’islam, l’autre le judéo-christianisme. Et dans le cas particulier de la France, il s’y rajoute le lourd passé colonial de notre pays.

En premier lieu, donc, l’islam et le coran. Le Prophète Mahomet a dit aux croyants que les « gens du Livre », c’est-à-dire les juifs et les chrétiens, sont dans l’erreur : on les admet dans une société musulmane mais en en faisant des citoyens de second rang  pour qui l’accès à des postes importants est interdit. L’islam les appelle des « dhimmis » et les soumet à une fiscalité très lourde, totalement dissuasive. Et un très grand nombre de musulmans particulièrement croyants déduisent du livre saint de l’islam  qu’il faut les combattre et les éliminer. Puis, la longue histoire de nos pays : pendant des siècles il y eut des luttes entre les deux mondes, pour des conquêtes de territoires.  Ce fut l’invasion par les cavaliers d’Allah, sitôt après la mort du Prophète, d’une bonne partie de l’empire romain qui était devenu chrétien, ensuite les Croisades, puis l’arrivée des Turcs, par deux fois jusqu’à Vienne, et l’on sait qu’il fallut plusieurs siècles pour les chasser de l’Europe. Et, enfin, la rivalité entre les deux civilisations : la musulmane avait été florissante jusqu’au XIIe siècle, puis elle se trouva éclipsée par la montée en puissance de la civilisation occidentale qui  est devenue, au désespoir des musulmans, hégémonique à partir de la Renaissance. Il se rajoute à tout cela, dans le cas particulier de la France, les conquêtes coloniales de notre pays au XIXe siècle, un épisode qui s’est achevé après la Seconde Guerre mondiale par les luttes menées avec succès par les pays musulmans qui étaient sous domination française pour acquérir leur indépendance, le point d’orgue étant constitué par la douloureuse guerre d’Algérie qui s’est achevée en 1962 par l’accès de ce pays à son indépendance, ce que les Algériens interprètent comme une victoire militaire de leurs glorieux combattant FLN sur l’armée française, ce dont ils sont très fiers en leur for intérieur.

Les causes de ressentiment des ressortissants des pays  Africains, ensuite :

Le ressentiment, dans ce cas, a pour origine bien connue la traite des noirs, aux  XVIIe et XVIIIe siècles. Il s’était organisé pour mettre en valeur les colonies du nouveau monde un commerce triangulaire : des armateurs partaient d’Europe avec des breloques avec lesquelles ils achetaient des esclaves sur les côtes africaines ; ils les transportaient, ensuite, aux Amériques, et, au retour, ils ramenaient de ces pays lointains des produits qui n’existaient pas en Europe. Cela fit la fortune de nombreux ports en Europe, et en France de villes comme Nantes, Bordeaux ou la Rochelle. On transportait ces personnes  dans des bateaux de 140 à 200 tonneaux, capables d’embarquer 600 esclaves. Les voyages, pour traverser l’ Atlantique, duraient  un peu plus de deux mois, dans des conditions déplorables, en sorte qu’il y avait dix à quinze pour cent de décès  en cours de route. On estime aujourd’hui que cette traite des noirs a concerné environ 12 millions d’Africains. La première abolition de l’esclavage a été proclamée le 29 août 1793, à Saint Domingue, et elle a été confirmée, aussitôt, à Paris. Les Africains considèrent qu’ils ont été victimes d’un double holocauste, comme ils l’ont proclamé à la première conférence mondiale, à Lagos, sur « Les réparations aux  Africains » : la traite des noirs et le colonialisme.

La  France, donc, se trouve à présent face au problème de savoir comment il convient de se comporter pour intégrer correctement dans la société tous ces nouveaux arrivants qui, pour un certain nombre, se trouvent animés de ressentiments profonds à l’égard de notre pays, en sorte que ce que l’on appelle le « vivre ensemble » devient de plus en plus difficile.

Les psychologues nous disent que le ressentiment induit de la haine, et celle-ci impulse un désir de vengeance. Rémi Brague, dans un article du Figaro du 18 septembre dernier, à propos de ce que l’on nomme maintenant « les territoires perdus de la République » nous dit : « Ce sont des gens, aujourd’hui, qui se réclament de l’islam, qui veulent se les approprier pour y vivre selon des règles à eux ». Et les medias nous relatent  tous les jours, dans la rubrique des « faits divers », des manifestations de l’« ensauvagement » croissant de notre société. C’est ainsi que le tueur Amedy Coulibaly avait dit à une caissière qu’il menaçait de mort, lors de l’attentat à l’Hyper Cacher de Vincennes, en janvier 2015 : « Tu ne penses que je fais ça pour l’argent !…..Vous êtes, juifs et Français, les deux choses que je déteste le plus » (Témoignage de Zarie Sibony au procès des tueurs de Charlie Hebdo).

L’assimilation tout d’abord : elle est impossible, aujourd’hui, bien que ce soit la politique traditionnelle de notre République qui s’est toujours affirmée « une et indivisible ». Elle est impossible car elle implique chez les individus  un changement d’identité, et la Convention européenne des Droits de l’Homme, la CEDH, à laquelle la France a adhéré le 3 mai 1974, s’y oppose, garantissant aux individus le droit de conserver leur identité où qu’ils soient. La recommandation 1500 du  Conseil de l’Europe qui veille à la bonne application de cette Convention,  dit, d’ailleurs, que « la présence d’immigrants et de résidents étrangers est un facteur à la fois enrichissant et positif pour nos sociétés » ; et, dans son article 3, elle décrète, d’une manière surprenante, que  « les musulmans sont chez eux en Europe ». Donc, plus question de prôner une politique d’assimilation.

Reste, donc, l’intégration, une solution dans laquelle les nouveaux arrivants conservent le droit de garder leur identité. On parle alors d’ « interculturalisme », et c’est la solution préconisée par  l’ Union européenne. Dans le Manuel pour la pratique de l’éducation aux droits de l’homme avec les jeunes, édité par le Conseil de l’Europe, on peut lire ceci : « La réponse pourrait se trouver dans l’interculturalisme : dans une société interculturelle les individus ont le droit de conserver leurs identités ethniques, culturelles et religieuses, et ces identités sont tolérées par les autres ». Et ce document précise que c’est la seule approche possible. 

On  se voit donc contraint d’admettre le multiculturalisme, mais encore faut- il parvenir à ce que les personnes animées de rancœurs et de ressentiments à l’égard de notre pays puissent les évacuer : les voyous musulmans des banlieues appellent leurs concitoyens des kouffars, c’est-à-dire des incroyants, et l’on sait le sort que l’islam réserve à ces personnes. Les autorités du pays ne savent pas comment s’y prendre : réhabiliter le colonialisme parait impossible alors qu’il comportait une large part d’aspects très positifs, et Jules Ferry l’avait d’ailleurs imposé  au nom de « la noble mission civilisatrice de notre pays ». Et expliquer que l’esclavage est vieux comme le monde, ce qui n’exclut pas que l’on doive le condamner, ne mène à rien. Notre Président, depuis le début de son mandat, n’a pas caché qu’il adhérait personnellement au multiculturalisme : dans un de ses discours il avait expliqué que « les cultures évoluent en intégrant sans cesse de nouveaux apports » ; la culture française est « un fleuve nourri de confluents nombreux », avait- il dit.

On a donc pensé que la solution consisterait à manifester de l’empathie envers les descendants de ces victimes de la traite des noirs et du colonialisme : on a imaginé que l’on se concilierait ainsi la sympathie de tous ces nouveaux arrivants, et l’on en est même venu à faire notre mea-culpa. Aux  Etats-Unis on met, à présent, un genou à terre pour s’excuser. 

Nous nous bornerons, ici, à donner quelques exemples des manifestations d’empathie envers les nouveaux arrivants qui s’installent dans notre pays et embrassent notre nationalité : des manifestations d’empathie censées être de nature à gommer leurs ressentiments à notre égard.

Pour ce  qui est des musulmans : développement de la langue arabe dans nos écoles, comme l’a encore préconisé récemment Emmanuel Macron, aides financières accordées par des municipalités pour la construction d’une mosquée en confondant volontairement les activités culturelles avec les activités cultuelles, financement à 60 % par des fonds publics de l’Institut du Monde arabe à Paris comme si les pays du Golfe étaient dépourvus de moyens financiers, nomination de Madame Najat Vallaud-Belkacem, une personne d’origine musulmane dotée d’une double nationalité, comme ministre de l’Education nationale, qui a réformé très curieusement les programmes, ce qui a amené le commentaire suivant de Pierre Nora : « On y voit une forme de culpabilité nationale qui fait la part belle à l’islam, aux traites négrières, à l’esclavage, et qui tend à réinterpréter l’ensemble du développement de l’Occident et de la France à travers le prisme du colonialisme et de ses crimes », etc…

Pour ce qui est des personnes d’origine africaine : la loi Taubira du 21 mai 2001 déclarant qu’il faut donner une place « conséquente » dans nos programmes d’enseignement à l’histoire de l’esclavage, loi qui rappelle dans son article 1 que l’esclavage fut un crime contre l’humanité. Et, aussi, l’édification d’un mémorial dans la baie de Pointe à Pitre, en Guadeloupe, le mémorial  ACTe, en mémoire de la traite et de l’esclavage, projet initié par Jacques Chirac et inauguré ensuite par François Hollande le 10  mai 2015 : il s’agit aujourd’hui du centre le plus important dans le monde dédié au souvenir de la traite négrière et de l’esclavage. Ou, encore, le 10 mai déclaré depuis 2001 « Journée nationale de commémoration de la traite et de l’esclavage », etc…. etc….. 

Et pour pacifier la société le gouvernement s’est attaché à promouvoir une pensée uniforme, une bien-pensance officielle, en promulguant des lois qui permettent de neutraliser tous les opposants à la vision qui est la sienne de notre société, et en traquant les mal-pensants.

Toutes ces dispositions prises par les autorités du pays ne font que justifier, donc entretenir, les ressentiments des personnes issues du monde arabe ou des pays africains : elles valident  leurs rancœurs, et c’est tout à fait curieux qu’on ne l’ait pas saisi, jusqu’ici. Ce sont des dispositions naïves qui nuisent à nos intérêts. Nous sommes, en fait, piégés par la Convention européenne des Droits de l’Homme, et personne n’osera jamais, dans notre pays, avancer l’idée qu’il faudrait la quitter. On se souvient que Romain Gary, d’origine russe, mort à Paris en 1980, avait dit : « Je n’ai pas une seule goutte de sang français, et pourtant la France coule dans mes veines ». Certains immigrés s’assimilent, d’autres s’intègrent, mais un nombre de plus en plus important ne font  que s’inclure.

On ne voit donc pas quelle solution l’on pourrait trouver pour atténuer les ressentiments que bon nombre de ces nouveaux arrivants nourrissent à l’égard de notre pays. Il s’impose, donc, de toute évidence, la nécessité de mettre un terme à la politique d’accueil de tous ces migrants qui est pratiquée aujourd’hui, à l’exception évidemment des véritables réfugiés. Il faudra attendre que tous ces nouveaux Français issus de nos anciennes colonies effectuent un travail en profondeur sur eux-mêmes pour s’intégrer parfaitement à notre société, avant de rouvrir à nouveau les vannes de l’immigration. Il faut se rapporter à la déclaration faite par Gérard Colomb en quittant son poste de ministre de l’Intérieur : « On est aujourd’hui  côte à côte : je crains que demain on ne vive face à face ».                      

Claude Sicard
Auteur de Le face à face islam chrétienté : quel destin pour l’ Europe ? et L’islam au risque de la démocratie (Ed. François Xavier de Guibert)