Les héritiers

Singulier début d’année où l’actualité s’ingénie à livrer les signaux les plus contrastés sur ce que réserveront les mois à venir à une humanité toute entière suspendue aux évolutions d’une pandémie qui a sifflé la fin d’une époque encore marquée par l’héritage du 20e siècle…

Dans les rangs clairsemés d’un petit marché breton où le givre de cette matinée enfin ensoleillée après des journées de pluie et de grisaille fait sans doute écho aux reflets de la lumière hivernale dans les vitres de la pyramide du Louvre, loin dans la capitale, une vieille dame masquée, épargnée par la malédiction de l’heure, commente avec la sagesse que donne le poids d’une longue existence l’actualité du jour.

Et ce ne sont pas les images venues de Washington qui semblent l’émouvoir outre mesure cette aïeule qui a vécu les affres de la Seconde Guerre mondiale et qui a dansé aux bras des soldats américains venus libérer son village du joug nazi.
 
Non, en hochant sa tête burinée, elle rétorque à un vieux monsieur à peine plus jeune qu’elle, qui ronchonne contre l’hommage rendu à François Mitterrand par l’actuel Chef de l’Etat ce 8 janvier 2021, 25 ans après sa disparition, qu’il est légitime qu’un de ses successeurs, lui-même, avant d’accéder à ses hautes fonctions, ministre d’un Président socialiste, s’incline sur la tombe de celui qui fût le premier représentant de la gauche à entrer à l’Elysée sous la Ve République.
 
A ses yeux usés et légèrement voilés par un début de cataracte, la filiation de l’actuel occupant du palais présidentiel avec François Mitterrand ne semble pas faire l’ombre d’un doute, balayant devant son interlocuteur toute référence à un changement de cap ou à la chimère d’une autre lecture des clivages de la vie politique française entre la gauche et la droite, l’illusion d’une troisième voie…
 
Qu’en penser si ce n’est que nous sommes toujours aux yeux des mortels les héritiers ou les maillons d’une chaîne difficile a briser ? Et le Prince de Salina dans Le Guépard avait-il raison de refuser d’adhérer aux temps nouveaux en déclinant l’offre de rejoindre le Sénat de l’Italie réunifiée, et en soulignant qu’il faut bien que tout change pour que rien ne change.
 
François Mitterrand souvent comparé à un prince florentin dans la presse étrangère, ministre de la IVe République et adversaire farouche du Général de Gaulle, lecteur érudit de Machiavel, écrivain talentueux fait partie de notre héritage et à ce titre s’inscrit dans l’histoire de France.
 
Nul n’a oublié sa marche vers le Panthéon, une rose à la main, son ambiguïté liée à son sens du temps long et à sa connaissance de la part d’ombre et de lumière du pays profond lorsqu’il faisait déposer une gerbe de fleurs sur la tombe du Maréchal Pétain.
 
Donner au temps le temps, est-ce encore possible aujourd’hui dans ce drame de la pandémie ? Certainement pas au vu des chiffres alarmants égrenés chaque soir sur le nombre des contaminations… Il est plus que temps de permettre à ceux qui croient en la vaccination d’accéder en masse et aussi vite que possible à la piqûre salvatrice et de mettre fin aux atermoiements funestes qui éloignent chaque jour un peu plus la perspective et l’espérance d’un retour à une vie plus normale…
 
Avec son profil de sphinx, celui qui aimait naviguer le long du Nil et sillonner à pied la forêt landaise, mais aussi gravir la Roche de Solutré, aurait sans doute du mal à se reconnaître dans ses héritiers, mais cela nul ne saurait le dire…
 
Le Président qui a œuvré pour l’abolition de la peine de mort en France, à l’origine et la tête d’un parti dont certains hiérarques n’hésitaient pas à réclamer des têtes qui tombent au début de ses deux septennats, a emporté dans la tombe une grande part de ses mystères et a légué au patrimoine une pyramide de verre emblématique, aux portes d’un musée aujourd’hui clos pour cause de pandémie. Puissent ses mânes inspirer à ses héritiers un peu de sa sagesse et de son intelligence pour redresser la barque du pays en péril.
 
C’est ce que semble souhaiter la vieille dame masquée en quittant le marché de ce petit village breton, sans toutefois garder beaucoup d’illusions sur les aléas du temps présent et le pouvoir des héritiers…
 
Eric Cerf-Mayer