Coronavirus : la bombe à retardement britannique

Le Royaume-Uni instaure à son tour le confinement de sa population. Réaction de l’essayiste spécialiste des questions européennes et  internationales Patrick Martin-Genier.

Boris Johnson a fait preuve d’un manque de discernement confinant à l’incompétence et l’irresponsabilité politique. Tergiversant jusqu’au bout, il a fini par se rendre à l’évidence face aux experts scientifiques et à la stupéfaction de la population qui ne comprenait pas son immobilisme quand tous les autres pays décidaient d’un confinement très sévère.

Le Premier ministre a donc réagi tardivement pour lutter contre cette pandémie du Coronavirus. Alors que la plupart des autres pays de l’Europe avait déjà adopté des règles de confinement très sévères – même avec retard en comparaison avec l’Italie – ce n’est que lors de son intervention de lundi soir 23 mars 2020 que Boris Johnson décidait de mettre en place l’état d’urgence sanitaire.

La conviction d’être meilleur que les autres

L’attitude du gouvernement aura pu donner l’impression une nouvelle fois non seulement de l’impréparation des pouvoirs publics face à cette pandémie. Mais plus encore et de façon plus pernicieuse, Boris Johnson aura donné l’impression de croire à la supériorité de son pays pour faire face de façon plus efficace à la crise sanitaire par rapport aux autres pays.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation.

Etant une île, le mythe de l’isolation aura pu faire illusion quelques temps.

Il a sans doute aussi surestimé les forces de son propre pays s’agissant de la supériorité supposée de son service national de santé quand tout s’écroulait autour de lui. Comme partout ailleurs mais de façon encore plus critique, les effectifs du service national de santé ont fondu comme neige au soleil dans le cadre d’une cure d’austérité sans précédent qu’a connu ce pays depuis l’ère Thatcher et ce depuis dix ans que les Conservateurs sont au pouvoir.

Un service national de santé en ruine

Durant la campagne des élections législatives, la dégradation des soins dans le service national de santé britannique, la file d’attente pour se faire opérer, les manques de places (des malades devaient attendre 24 heures dans une ambulance pour se voir admettre dans un service d’urgence), l’insuffisance chronique des effectifs, ont fait de la santé publique et des hôpitaux un enjeu majeur. Mais la volonté de sortir de l’Union européenne ayant été la plus forte, le brexit, ce thème aura au final été occulté malgré les efforts du parti travailliste et Jeremy Corbyn de maintenir cette problématique au cœur du débat électoral.

Il aura fallu la contamination de plusieurs parlementaires, la menace planant sur la résidence même du Premier ministre ayant reçu des parlementaires susceptibles d’être contaminés alors que sa compagne est enceinte, enfin et surtout l’indignation de l’opinion publique face à l’inconséquence du gouvernement, pour que le Premier ministre finisse par réagir.

Le « lockdown » brutal

Lundi soir, le Premier ministre Boris Johnson, avec le style inimitable qu’on lui connaît, décidait à son tour d’un état d’urgence sanitaire avec un confinement quasi généralisé (le « lockdown »).

Les Britanniques s’attendaient à une telle limitation de liberté, ils la voulaient même d’une certaine façon, la population ne comprenant pas pourquoi toutes les écoles étaient fermées en Europe et pas chez eux. Il aura fallu attendre la semaine dernière, la décision de la Première ministre écossaise Nicola Sturgeon dans ce sens, ainsi que celle du Premier ministre gallois pour qu’enfin, Boris Johnson se décide, vendredi dernier, de fermer toutes les écoles du Royaume-Uni. Mais n’était-ce pas déjà trop tard ?

Symboliquement, le prince Charles annonçait mercredi 25 mars qu’il avait été testé positif pour le Coronavirus. Plutôt que de l’empathie, cette annonce a fait suscité une vague de mécontentement dans le pays la maison du Prince ayant fait savoir que Charles n’était atteint que de » symptômes bénins ». Face à la ruine du service national de santé, les Britanniques n’ont pu faire part que de leur incompréhension voire leur colère face à l’accès privilégié aux soins des élites politiques du pays quand la population meurt dans les hôpitaux ou chez eux.

Comme partout en Europe, cette crise sanitaire aura révélé les grandes inégalités sociales face au soins !

Vers une « Covid coalition » ?

Aujourd’hui, face à son incurie, Boris Johnson doit faire face au plus urgent : près de 12 000 personnels du corps médical et hospitaliers retraités ont été appelés au secours quand une réserve sanitaire de 250 000 personnes a été levée.

Mettant de côté provisoirement sa nouvelle politique migratoire très restrictive, le gouvernement britannique accepte depuis aujourd’hui de délivrer en urgence des titres de séjour à tous les réfugiés et immigrés médecins quand il y a quelques mois on leur demandait de partir dans un élan raciste et xénophobe.

On en est là aujourd’hui. On parle même, face à cette catastrophe sanitaire d’un gouvernement d’union nationale la « Covid coalition » qui, sur le modèle de que fut le « cabinet de guerre » entre le conservateur Winston Churchill et le travailliste Clement Attlee (1942-1945) de façon à mettre entre parenthèse la politique nationale pour faire face comme pendant la seconde guerre mondiale à cet ennemi viral.

Mais Winston Churchill, véritable général en chef, avait su constituer une armée jusqu’au dent, alors que Boris Johnson apparaît comme un Premier ministre décrédibilisé tentant de commander une armée en guenilles.

Patrick Martin-Genier
Essayiste spécialiste des questions européennes et  internationales
Enseignant en droit public à Sciences-Po

Administrateur  de l’Association Jean Monnet

Photo : Michael Tubi, Shutterstock