Coronavirus : la Russie à la pointe de la diplomatie des vaccins ?

La Russie s’est déclarée en passe de trouver un vaccin efficace contre le Sars-cov-2. Bien que peu y croient, cette position est révélatrice de la stratégie diplomatique menée par le gouvernement de Vladimir Poutine. Un article d’Aurélien Leynet.

Apparue en novembre 2019 à Wuhan (Chine), la maladie à coronavirus 2019 (covid-19) s’est muée en quelques mois en pandémie, frappant particulièrement l’Europe et les Amériques. Malgré des mesures inédites, allant jusqu’au confinement de pays entiers, la maladie a, officiellement, emporté un million de vies à septembre 2020, sans paraître vouloir disparaître.

Contre la covid, l’effort scientifique entrepris est rarement égalé, et non dénué d’arrière-pensées nationales. L’homologation de deux vaccins par la Russie, le 11 août puis le 1er octobre 2020, illustre les relations entre science et diplomatie.

Les deux centres de recherche coordonnant les projets de vaccins russes témoignent chacun d’un pan de l’histoire scientifique du pays.

À Moscou, le « Centre fédéral de recherche en épidémiologie et microbiologie N.F. Gamaléia »1, dépend du Ministère de la Santé. Fondé en 1891, il prend en 1949 le nom de Nikolaï Gamaléia (1859−1949), qui fut élève de Louis Pasteur et d’Ilia Metchnikov pendant un an à Paris en 18852. De retour à Odessa, il créa l’année suivante, avec Metchnikov et Iakov Bardakh, en concertation avec Pasteur, une station bactériologique, la deuxième au monde après Paris. Il œuvra contre le choléra, le typhus et la peste dans le sud de l’Empire russe. Ces derniers temps, l’institut Gamaléia s’est penché sur le développement de vaccins contre Ébola et l’infection à coronavirus MERS.

À Koltsovo en banlieue de Novossibirsk, le « Centre scientifique d’État de virologie et biotechnologie Vektor »3 relève du Service fédéral de contrôle des droits des consommateurs et du bien-être de la personne (Rospotrebnadzor). Il découle de l’Institut pansoviétique de recherche en biologie moléculaire, produit de la Guerre froide créé en 1974 pour la recherche sur les agents pathogènes, dans une perspective claire d’étude des armes biologiques. Avec son laboratoire P4, c’est l’un des deux établissements au monde à détenir des souches de la variole.

L’épidémie d’Ébola en Afrique de l’Ouest de 2013−2016 permit à la Russie d’éprouver sa diplomatie scientifique et médicale.

L’implication de la Russie dans cette épidémie qui fit 11 300 morts a de nombreux traits communs avec la situation de 2020. La Russie envoya en Guinée des spécialistes provenant de plusieurs centres de recherche, à partir d’août 2014. La société russe Rusal, bien implantée dans le pays, y ouvrit le centre de recherche en microbiologie et soins médicaux (CREMS) de Kindia en 2015. L’institut Gamaléia développa un vaccin, partiellement sur la base d’un vecteur Ad54. Son annonce en janvier 2016 par la Ministre de la Santé Véronika Skvortsova fut accueillie avec réserve, car les informations données étaient parcellaires (notamment quant aux titres d’anticorps présentés)5. Arrivé après l’épidémie, et après son concurrent canadien, le vaccin russe sera testé en Guinée sur 2 000 volontaires entre août 2017 et décembre 20196. En parallèle, le centre Vektor développait un autre vaccin.

En 2020, l’enjeu pour la Russie n’est plus seulement diplomatique, mais aussi sanitaire.

Avec 19 720 décès attribués à la covid à fin septembre, la Russie ne compte pas parmi les pays les plus touchés. Néanmoins, la fiabilité de cette statistique interroge : au premier semestre, la surmortalité a atteint +4,8 % par rapport à l’année précédente, soit 57 961 décès supplémentaires, loin des 9 306 décès alors officiellement attribués à la covid7 ; d’autres causes, comme la perturbation des soins liée à l’épidémie et à l’«auto-isolement» (confinement) ne suffisent pas à expliquer cet écart.

Mondialement, la pandémie a suscité un effort de recherche sur les vaccins sans précédent : au 22 septembre, l’OMS décompte 187 candidats vaccins8 dans le monde (mais seulement 38 au stade des essais cliniques), dont 9 en phase III9.

La Russie a pris les autres pays de court en annonçant la première homologation par un État, celle du Gam-Covid-Vac, autrement appelé Spoutnik-V, développé par le centre Gamaléia et le Fond russe d’investissement direct10.

L’annonce de l’homologation a été faite par le président Vladimir Poutine lui-même, lors d’une entrevue du gouvernement le 11 août 2020. Surprise dans la surprise, il révèle qu’une de ses filles avait fait partie des 76 sujets de l’essai de phase I−II.

L’annonce est reçue avec une certaine consternation11 ; l’absence d’éléments précis, avant leur publication dans le Lancet12, a participé de la prudence de la réaction de l’OMS et des chercheurs étrangers en général. Le vaccin utilise comme vecteurs deux virus inoffensifs du rhume (pour deux doses : Ad26 puis Ad5). Ce choix d’une technologie classique et maîtrisée n’est pas surprenant, mais laisse en suspens l’efficacité et la pérennité de l’immunité créée. En outre, le risque existe d’une facilitation de l’infection par des anticorps13 et donc d’une réaction plus grave à la maladie14.

L’enregistrement du 2e vaccin, EpiVacCorona développé par Vektor, est quant à lui annoncé le 1er octobre15.

La Russie veut rejouer la course à l’Espace ; ne risque-t-elle pas de rejouer la course à la Lune ?

Le sobriquet du vaccin, Spoutnik-V, est une référence au premier satellite à avoir emporté et ramené vivants des animaux, Spoutnik-516. Si l’incongruité de rappeler ainsi une expérimentation sur des animaux n’a pas été relevée, ce choix accrédite l’impression que le roman national russe se réduit à une poignée de gestes consensuelles (typiquement la conquête de l’Espace et la victoire contre le nazisme). Cela est d’autant plus paradoxal que l’histoire épidémiologique du pays aurait pu être convoquée : outre l’imposante participation au mouvement pasteurien déjà citée, l’URSS a apporté une contribution majeure dans la lutte mondiale contre la variole ; premier État à s’en être délivré, après une campagne de vaccination de 1918 à 1936, l’URSS proposa en 1958 à l’OMS un plan d’éradication mondial de la variole, achevé après 20 ans d’efforts.

L’on peine à voir le parallèle entre les deux “spoutniks”. La création du vaccin, certes rapide, s’inscrit dans une histoire multiséculaire, et repose sur des technologies éprouvées. Surtout, l’échec dû à la précipitation et au manque de contrôles aurait des conséquences d’un tout autre ordre que celui d’une mission spatiale17.

Une phase III même bien menée ne peut, dans l’absolu, exclure l’occurrence d’effets indésirables graves, remarqués seulement lors du passage à la vaccination de masse.

Or la pression gouvernementale et patriotique a comprimé les essais18 et déclenché la vaccination massive “volontaire”19 de soignants, fonctionnaires et enseignants, faisant fi des précautions scientifiques.

Une crainte d’effets secondaires, à tort ou à raison, exacerbera la réticence antivaccinale au-delà du seul Spoutnik-V ou de la covid, avec possiblement un nombre de morts sur le long terme supérieur aux décès évités par Spoutnik-V. La Russie est pourtant déjà le 4e pays le plus défiant (24% jugeant les vaccins non sûrs), la première place étant occupée par… la France (33%)20.

La Russie déploie son vaccin chez elle ; mais les débouchés des autres pays ne lui seront pas facilement ouverts.

L’intelligentsia russe ne se ménage pas pour emporter l’adhésion de sa population : après plusieurs ministres et autres hauts responsables économiques ou politiques, le président Vladimir Poutine doit lui aussi prochainement être vacciné21. Envers l’étranger, la diplomatie scientifique russe se veut le chantre du bien de l’humanité (selon le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov22) sans calcul politique (selon le représentant permanent près l’Union européenne Vladimir Tchijov23). De fait, la carte des “amis” de la Russie et celle des “clients” du vaccin se recouvrent imparfaitement. Il faut compter aussi avec la pression exercée localement par l’épidémie et la considération des décideurs politiques pour la démarche scientifique24.

La diplomatie du vaccin est la plus active en Biélorussie, où le premier ministre a été vacciné le 7 septembre.

Son pays compte apporter 100 volontaires aux essais. On trouve aussi le Vénézuéla, où le président Nicolás Maduro veut être le “premier vacciné” et promet 500 volontaires25. Au Mexique, fortement touché, le président Andrés Manuel López Obrador se dit prêt à jouer le cobaye, le 18 août ; soit une semaine après qu’il a annoncé l’arrivée du vaccin concurrent d’AstraZeneca pour début 202126. À l’inverse, l’Iran, plus réservé, attend l’approbation de l’OMS27.

La Russie annonce une production dans cinq pays pour 500 millions de doses par an.

Le chiffre peut paraître faible au regard du marché potentiellement mondial, mais l’industrie pharmaceutique russe est vraisemblablement trop réduite et trop dépendante de l’étranger pour ses réactifs, pour assurer une production à la hauteur du marché ; difficile également de s’associer avec l’un des grands producteurs28 étrangers. Pourtant, à entendre le gouvernement russe, les commandes ont afflué, atteignant un milliard de doses dès début septembre. Plus de 30 pays ont exprimé leur intérêt, et plus de 20 ont fait une demande d’achat. Trois pays (Brésil, Mexique, Kazakhstan) ont signé des accords d’approvisionnement.

En conclusion, avec ses vaccins, la Russie joue sa réputation et une partie de la sortie de la crise sanitaire.

La recherche contre la covid-19 est aussi utilisée à des fins politiques et géopolitiques. L’on songera à l’usage immodéré de résultats scientifiques chancelants, singulièrement aux États-Unis et au Brésil29, ou aux dons de matériel médical (« diplomatie des masques » chinoise, mais aussi envois russes à destination des États-Unis et de l’Italie30).

La rapidité du développement de son vaccin montre qu’il a été possible à la Russie de se reconstituer une force scientifique en quelques années, après l’avoir éprouvée sur un terrain lointain (épidémie d’Ébola). Pourtant, quel bénéfice le pays peut-il en tirer ? L’on peut douter de sa capacité à agréger une large confiance internationale, à tort ou à raison, envers l’efficacité et l’innocuité de Spoutnik-V ; la capacité de production industrielle peut également être insuffisante. Peut-être le gouvernement russe vise-t-il moins à couvrir le marché mondial qu’à remplir deux objectifs complémentaires : à long terme, continuer à restaurer la puissance russe industrielle et technologique ; à court terme, faire feu de tout bois pour s’affirmer dans l’arène internationale, et couvrir un échec possiblement à venir en tirant les dividendes de coups d’éclats avant l’arrivée de ses concurrents.

 

Aurélien Leynet,
Ingénieur,  ancien Attaché scientifique en Russie

  1. https://gamaleya.org/
  2. https://polit.ru/news/2020/02/17/gamaleya/
  3. http://www.vector.nsc.ru/
  4. Plus précisément deux vaccins proches, Gam-Èvac homologue à vecteur Ad5, mono-dose, et Gam-Èvac-Combi hétérologue, à deux doses à vecteurs VSV et Ad5.
  5. https://yaprivit.ru/news/1519/
  6. https://mosaiqueguinee.com/kindia-rusal-celebre-la-fin-de-lessai-vaccinal-du-vaccin-contre-ebola-gam-evak-combi/
  7. https://www.kp.ru/daily/217179/4283626/
  8. https://www.who.int/publications/m/item/draft-landscape-of-covid-19-candidate-vaccines
  9. De manière simplifiée, la phase I évalue la tolérance et la toxicité sur un petit nombre de volontaires sains ; la phase II explore l’efficacité et le dosage sur un petit nombre de volontaires malades ; la phase III compare les effets, positifs ou négatifs, par rapport à un traitement de référence ou à un placébo sur un grand effectif de volontaires malades ; la « phase IV » correspond aux essais et suivis lors de la commercialisation du produit.
  10. De son acronyme russe RFPI, cette structure créée en 2011 est devenue fond souverain en 2016 https://rdif.ru/.
  11. https://www.lesoleil.com/actualite/science/ce-que-nous-apprennent-les-essais-du-vaccin-russe-contre-la-covid-19-34e75e040bdfaa16351ec29347ddd12e
  12. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(20)31866-3
  13. Ce risque a été mis en évidence pour le vaccin Dengavaxia de Sanofi Pasteur contre la dengue, qui a occasionné plusieurs morts d’enfants aux Philippine en 2018.
  14. https://www.nature.com/articles/d41586-020-02386-2
  15. https://tass.ru/obschestvo/9591793
  16. Encore dénommé Korabl-Spoutnik-2 (vaisseau-satellite-2), en 1960, il compta à bord les chiens Belka et Strelka, des souris, des rats, des plantes.
  17. Certes, Spoutnik-5 faisait suite à l’envoi dans l’Espace de Spoutnik-2, dont la mission précipitée sous pression politique avait conduit au décès en vol de la chienne Laïka, ce qui suscita quelques critiques mondiales.
  18. https://www.franceculture.fr/emissions/revue-de-presse-internationale/la-revue-de-presse-internationale-emission-du-mardi-08-septembre-2020
  19. https://edition.cnn.com/2020/09/06/europe/russia-vaccine-putin-opposition-intl/index.html
  20. https://www.france24.com/fr/20190619-france-vaccination-pays-plus-sceptique-monde-anti-vaccin-sante
  21. https://tass.ru/obschestvo/9579377
  22. xxii Le 21 avril 2020 : « aujourd’hui la diplomatie scientifique prend avant tout la forme d’un instrument pour élaborer des antidotes aux problèmes communs qui menacent toute l’humanité. Elle ne perd pas sa fonction de créer du lien entre les hommes, mais elle n’est pas devenue le « soft power » pour qu’un pays influence un autre, mais un instrument de développement du bon voisinage dans l’intérêt de tous. Pas pour que quelqu’un atteigne ses objectifs au détriment des autres. C’est pourquoi nous soutiendrons pleinement la diplomatie scientifique. » https://www.mid.ru/fr/foreign_policy/news/-/asset_publisher/cKNonkJE02Bw/content/id/4103828
  23. xxiii « La partie russe, propose ce vaccin en toute ouverture, sans aucune préférence ou limitation liée aux pays et sans aucune attache politique ou économique » https://tass.ru/politika/9487283
  24. À ce sujet, Konstantin Sévérinov, biologiste moléculaire russe et étatsunien, rappelle : « jusqu’à ce que les données de la troisième phase d’essai soient disponibles, il sera très difficile, voire impossible, que ce vaccin soit accepté partout sauf en Russie et dans certains pays clients des Russes » (https://www.sciencesetavenir.fr/sante/konstantin-severinov-sans-donnees-de-la-phase-3-impossible-que-le-vaccin-russe-contre-le-coronavirus-soit-accepte-partout-dans-le-monde_146920)
  25. https://www.bbc.com/afrique/monde-53976975
  26. https://www.20minutes.fr/monde/2841635-20200818-coronavirus-president-mexicain-pret-jouer-cobaye-vaccin-russe
  27. Alizéra Zali, coordinateur pour Téhéran des opérations du Comité national de lutte contre la pandémie
  28. Les quatre grands producteurs de vaccins sont Merck & Co et Pfizer (États-Unis), GlaxoSmithKline (Royaume-Uni), Sanofi (France) ; les deux derniers ont des chaînes de productions de vaccin en Russie.
  29. https://www.revuepolitique.fr/coronavirus-quand-la-science-inspire-les-politiques/
  30. https://larevuedesmedias.ina.fr/propagande-chine-russie-covid-19-coronavirus-information