Coronavirus : pourquoi ce besoin de rire monsieur Bergson ?

Depuis le début du confinement, nous assistons à un déferlement de vidéos et de dessins humoristiques sur les réseaux sociaux. Pourquoi avons-nous besoin de rire en situation de crise extrême ? Décryptage de Jacky Isabello, cofondateur de l’agence de communication Coriolink.

Un récent article du magazine des communicants l’ADN qui livre l’analyse d’une tribune parue dans The Atlantic le 3 avril 2020, dans laquelle le journaliste Tom McTague souligne LA tendance de cette période de confinement en ces termes. « Et alors que le monde s’effondre, menacé par la pire crise sanitaire mondiale en 100 ans, il y a eu une vague massive de gags, de mèmes, de vidéos drôles et de bêtises générales. Nous avons peut-être peur, mais nous semblons déterminés à continuer de rire. »

« Yes indeed Tom ». Mêmes les médias les plus sérieux informent leurs lecteurs à propos de ce phénomène. Incitant chacun, confiné non-volontaire, à consommer sans modération ce type de contenus. Tom McTague, évoque avec amusement les propos de Platon et Aristote professant la soi-disant dangerosité du rire. Il ébranlerait l’autorité du pouvoir en place, puis comme le dira plus tard Emile Durkheim engendrerait l’anomie c’est-à-dire la diminution des moyens traditionnels de contrôle. (NdR : l’anomie durkheimienne étant davantage facteur de suicide). Pour compléter et enrichir cette réflexion de Tom McTague, évoquons le maitre ouvrage en la matière, celui du « Frenchy » Henri Bergson accessoirement prix Nobel de Littérature en 1927, Le Rire, publié en mai 1900.

Voila selon Bergson ce qui pourrait expliquer le besoin de rire lorsque, comme la moitié de l’humanité, confinée, nous sommes ramenés à un misérable statut de commodité.

Nous sommes forcés à la promiscuité de la finitude et la mort et violemment confrontés à la précarité de ce qui nous caractérise en tant qu’être social : le travail, nos rapports sociaux, la santé, la sécurité, les biens de première nécessité comme la nourriture…

Pour Bergson, Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. Un paysage n’est jamais risible, un animal l’est lorsque on perçoit dans l’acte devenant comique, une attitude ou une expression humaine. « Quelque chose de mécanique dans quelque chose de vivant ». C’est ainsi que Bergson définit la réaction comique.

Il défend que le rire s’accompagne toujours d’une insensibilité ou d’une indifférence : « c’est une anesthésie momentanée du cœur, pendant laquelle l’émotion ou l’affection est mise de côté ; il s’adresse à l’intelligence pure. » Ouff ne t’inquiète pas toi qui a retwitté tant de contenus inavouables qui t’ont fait douter de ta persistance dans le groupe du monde éclairé !

Le rire a une signification sociale, c’est un geste social.

Contrairement à Freud notamment, qui reliait les blagues à l’inconscient, Bergson ne veut pas donner une explication psychologique ou psychanalytique au rire. Bergson explique plutôt le rire en termes fonctionnalistes : le rire doit répondre à certaines exigences de la vie en commun, le rire étant souvent le rire d’un groupe. « Est comique le personnage qui suit automatiquement son chemin sans se soucier de prendre contact avec les autres. Le rire est là pour corriger sa distraction et pour le tirer de son rêve […] Toujours un peu humiliant pour celui qui en est l’objet, le rire est véritablement une espèce de brimade sociale. » Il en résulte, selon Bergson, que « le comique naîtra, semble-t-il, quand des hommes réunis en groupe dirigeront tous leur attention sur un d’entre eux, faisant taire leur sensibilité et exerçant leur seule intelligence. Comme les électricités contraires s’attirent et s’accumulent entre les deux plaques du condensateur à partir de laquelle l’étincelle va présentement éclairer, ainsi le rire rapprochent les gens, attractions et répulsions, suivie par une perte totale de l’équilibre, en un mot, par cette électrification de l’âme connue comme la passion. »

Le rire bienfaiteur

La période du début du 20e, lorsque Henri Bergson à commis son ouvrage, était peu propice aux développements sur les préoccupations égoïstes de chacun et de ce fait aux bienfaits du rire. Ecrasé entre la défaite de 1870 et la Première Guerre mondiale l’état d’esprit de ce chrononyme connue comme « La Belle Époque » fût marqué par des avancées collectives : les progrès sociaux, économiques, technologiques et politiques. Depuis nous savons que le rire est aussi source de meilleure santé. Des chercheurs britanniques ont découvert que le rire spontané peut relever les seuils de la douleur et assouplir les parois artérielles. Il peut également réduire le risque de crise cardiaque. Le 21e siècle frais et neuf inventa dès 2002 une technique psychocorporelle nommée «rigologie ». Cette discipline inventée par Corinne Cosseron vise l’harmonie du corps, des émotions et de l’esprit afin d’atteindre une joie de vivre profonde, authentique et durable.

Nous avons besoin par cette profusion d’éclats de rire numériques, de plus de société, du retour des interactions sociales quelles que soient les aigreurs que provoquent certaines d’entre elles (Mort aux cons ! Pas certain de ça finalement !). Par cette avalanche de rires et d’humour, nous désirons frénétiquement un retour du social et déchoir de sa nationalité humaine toute forme de distanciation. Le numérique et les réseaux sociaux auront sauvé la vie de milliers de personnes. Ces profusions d’actes de résistances drolatiques s’interprètent de manière positive car, pour paraphraser un aphorisme que le philosophiquement correct interdit à tout homme prenant la plume, dont le ressort humoristique repose sur les concepts : de femme, de moitié, de rire et de lit, nous pouvons affirmer que « société qui rit, est à moitié guérie ».

Jacky Isabello
Cofondateur de l’agence de communication Coriolink