Après l’incendie de Crans-Montana, ces phrases ont envahi l’espace public. Elles disent moins quelque chose de la jeunesse que de notre propension collective à déplacer la faute. Ce texte ne parle ni des écrans ni des comportements individuels dans l’instant du drame. Il parle de responsabilité politique, de faillite adulte et de la trahison d’une promesse fondamentale : celle de la sécurité dans un État régulé.
Après l’incendie de Crans-Montana, un réflexe s’est imposé avec une rapidité glaçante : chercher des fautifs du côté des victimes.
« Ils ont filmé. »
« Ils ont dansé. »
« Ils n’ont pas fui assez vite. »
Ce déplacement est révélateur. Il dit moins quelque chose des jeunes présents cette nuit-là que de notre incapacité collective à regarder en face la responsabilité des adultes, des structures et des institutions.
Car le scandale n’est pas que certains aient filmé quelques secondes un plafond en train de brûler.
Le scandale est que ce plafond ait pu brûler.
Dans une société régulée, riche, normée, comme la Suisse, un établissement ouvert au public ne devrait pas pouvoir devenir un piège mortel en quelques minutes. La confiance dans la sécurité des lieux n’est pas une naïveté individuelle : c’est une promesse politique. Une promesse faite par l’État, par les normes, par les dispositifs de contrôle.
Cette promesse a été trahie.
Sous-sol exigu.
Matériaux hautement inflammables.
Mousses acoustiques combustibles.
Usage toléré de feux de bengale.
Contrôles insuffisants ou complaisants.
Responsabilités diluées.
Ce drame n’est pas un accident. Il est le produit d’un enchaînement de renoncements adultes. Renoncements économiques, réglementaires, parfois moraux. Et c’est précisément pour cela que le débat est politique, non psychologique.
Les normes de sécurité n’existent pas pour des individus parfaitement rationnels, lucides et sobres. Elles existent parce que les humains sont faillibles, distraits, grisés, parfois sidérés. Faire porter sur des jeunes la charge d’une vigilance absolue dans un lieu censé être sûr, c’est nier la fonction même de l’État régulateur.
L’argument générationnel — « une jeunesse rivée à ses écrans » — est une facilité coupable. Il permet d’éviter la seule question qui compte : qui a autorisé qu’un tel lieu fonctionne ainsi ? Qui a validé ? Qui a fermé les yeux ? Qui a estimé que le risque était acceptable ?
Ce drame fissure un imaginaire profondément ancré : celui d’un État capable de tout anticiper. Même en Suisse, pays symbole de la maîtrise du risque, l’incendie révèle une fragilité systémique. L’incapacité à prendre en charge un nombre important de grands brûlés, la nécessité de transférer les victimes à l’étranger, montrent que la sécurité est une construction politique toujours incomplète, jamais acquise.
Et c’est précisément pour cela qu’il est indécent de déplacer la faute vers les comportements individuels. Non seulement parce que cela ajoute une violence symbolique à la violence physique, mais parce que cela empêche toute remise en cause sérieuse des responsabilités structurelles.
Le débat n’est pas de savoir si, dans les cinq secondes où le feu est apparu, certains auraient dû réagir autrement. Le débat est de comprendre comment des adultes ont rendu possible une situation où cinq secondes pouvaient suffire à tuer.
Crans-Montana n’est pas une fable morale sur les écrans.
C’est un acte d’accusation contre une chaîne de responsabilités adultes.
Et tant que ce déplacement ne sera pas assumé, le risque est double :
laisser les victimes porter la honte,
et permettre aux véritables responsables de rester dans l’ombre.
Virginie Martin
Professeure et chercheuse à Kedge Business School
Politiste, sociologue
Co-fondatrice de Spirales Institut



















