Daniel Cordier né à Bordeaux le 10 août 1920, mort à Cannes le 20 novembre 2020

« Notre Dieu est mort ! » : en juillet 1943, en annonçant à Georges Bidault, par ces mots, la mort de Jean Moulin, Daniel Cordier illustrait le lien exceptionnel qu’il avait tissé avec Rex, délégué du général de Gaulle en France occupée, devenu, le 2 avril 1943, Monsieur X, Commissaire national en mission. Choisi par Moulin pour assurer, à partir du 27 juillet 1942, son secrétariat, Cordier est resté fidèle à ce patron au point de consacrer plusieurs ouvrages à celui qu’il a défini comme l’inconnu du Panthéon. Par Charles-Louis Foulon.

A l’automne 2017, succédant à Fred Moore comme chancelier d’honneur de l’ordre de la Libération, Cordier a incarné jusqu’à son décès du 20 novembre 2020, quelques mois après ses cent ans, la mémoire vivante de la Résistance. Avant l’hommage national de jeudi, le Président de la République a salué celui qu’il avait élevé, le 18 juin 2018, à la dignité de grand-croix de la Légion d’Honneur, pour avoir accepté « le danger, la solitude, la routine aride et les complications insensées des réseaux clandestins ». Avant-dernier survivant des 1 038 personnes reconnues compagnon de la Libération par le général de Gaulle, Daniel Cordier a porté avec fierté l’écu de bronze surmonté d’une croix de Lorraine, au revers duquel figure, en latin, la devise  « En sauvant la patrie, il a remporté la victoire ».

Né le 10 août 1920 à Bordeaux, élevé par un beau-père maurrassien et antisémite, militant de l’Action française, Daniel Cordier n’a pas considéré l’effondrement de juin 1940 comme cette divine surprise qui allait sceller la mort de la Troisième République. Parti de Bayonne le 21 juin, il s’engage dans la France Libre une semaine plus tard.

Tandis que 100 000 Français regagnent le pays occupé, il est l’un des 2 000 volontaires groupés autour de celui qui a été reconnu par le gouvernement britannique, dès le 28 juin 1940, comme « chef de tous les Français libres, où qu’ils se trouvent, qui se rallient à lui pour la défense de la cause alliée ».

En août 1942, devenu parachutiste et formé comme opérateur radio, il revient en France sous le pseudonyme de BIPW pour travailler avec Georges Bidault. Depuis avril 1942, à la demande de Moulin, ce dernier animait clandestinement le bureau d’information et de presse chargé de fournir en nouvelles aussi bien les services de la France Libre que les journaux clandestins. Après une brève rencontre, le préfet de gauche choisit pour assistant direct ce jeune militant d’extrême-droite. La sœur de Moulin écrivit plus tard que son frère Jean « le kidnappa pour son usage personnel ».

Cordier sert alors de lien avec les mouvements résistants et constate, notamment pendant l’ultime séjour de Jean Moulin à Londres (15 février-20 mars 1943) leur vive opposition à l’unification des forces résistantes.

Il lui appartient de contribuer à l’action de Moulin pour la mise en œuvre des instructions gaulliennes du 21 février 1943, c’est-à-dire la création dans les plus courts délais possibles, d’un Conseil de la Résistance unique pour l’ensemble du territoire métropolitain. Collaborateur d’un ministre de fait d’avril à juin 1943, c’est de Paris qu’il structure, avec huit camarades, le secrétariat de la Délégation générale et à Paris qu’il apprend le succès que constitue la réunion, le 27 mai 1943, du Conseil national de la Résistance. Huit mouvements résistants, six partis politiques et deux syndicats y ont un délégué. Le message de soutien à la France combattante, dicté par Moulin le 15 mai, est renforcé par la motion Bidault du 27 ; elle affirme que le gouvernement doit être « confié au général de Gaulle qui fut l’âme de la Résistance aux jours sombres et qui n’a cessé, depuis le 18 juin 1940, de préparer en pleine lucidité et en pleine indépendance la renaissance de la patrie détruite comme des libertés républicaines déchirées ». Cet appui inconditionnel de la Résistance intérieure va permettre à Charles de Gaulle de gagner Alger et d’y devenir, en quelques mois, l’unique président du Comité français de Libération nationale.

Dans son ultime lettre manuscrite à de Gaulle, le 15 juin 1943, où il annonce l’arrestation du général Delestraint, premier chef de l’Armée Secrète, Moulin écrit : « notre guerre, à nous aussi, est rude (…) je dispose personnellement, maintenant, de deux secrétariats bien organisés dans chacune des zones ». On doit inscrire au crédit de Daniel Cordier, alias Caracalla, cette organisation qu’il va mettre à la disposition de celui qui aurait dû devenir seulement l’adjoint de son patron. Arrivé le 16 juin, vite informé des arrestations survenues à Caluire le 21, Claude Bouchinet Serreulles reçoit de Cordier des mots simples et limpides : « Je maintiens les liaisons et attends vos ordres ». Malgré l’hostilité de Brossolette, il aidera jusqu’à la fin de l’hiver 43-44, le solide duo des délégués, Bingen-Cléante et Serreulles-Sophie, ce dernier restant fort des mots reçus du Général avant son départ de Londres : « vous servez bien, vous servirez bien et je vous aime bien ».

Fidèle à son cher patron qui fut aussi un caricaturiste remarqué et le directeur, à Nice, de l’éphémère galerie d’art Romanin, Daniel Cordier consacra son après-guerre à une vie de galeriste, soutenant les créateurs plasticiens de son temps de Paris à New York.

Marchand officiel de Dubuffet, il n’a pas totalement partagé l’opinion de ce peintre qui, dans son  pamphlet, Asphyxiante culture, affirmait : l’art n’a rien à gagner à être promu au rang de religion d’État… je ne peux me figurer le ministère de la Culture autrement que comme la police de la culture, avec son préfet et ses commissaires. Aussi, à l’automne 1989, la donation Cordier de 500 tableaux a été, pour le Musée national d’art moderne, la plus importante jamais reçue d’une personne privée. Elle témoigne d’un goût formé par ses dialogues avec Jean Moulin et par des contacts avec un autre compagnon de la Libération, Jean Cassou, fondateur premier du Musée national d’art moderne et commissaire de la République à Toulouse en 1944. Par un heureux concours de circonstances, 393 des tableaux offerts par Cordier ont été déposés à Toulouse, au musée Les Abattoirs en 1999. Comportant des oeuvres  d’Arman, Brassaï, César, Chaissac, Dubuffet, Bernard Réquichot et du photographe américain Robert Matppletthorpe, cette collection s’est enrichie de nouveaux dons à partir de 2005 pour illustrer ce que Cordier dénommait « les désordres du plaisir ».  

Fait compagnon de la Libération par un décret du 20 novembre 1944, le jour où était aussi reconnue comme Compagnon, Laure Diebold, rescapée du camp de déportation de Ravensbrück et ancienne dactylographe émérite du secrétariat de la délégation générale gaulliste à Lyon puis à Paris, Daniel Cordier se savait un survivant. Cela l’incita à la discrétion sauf quand il lui fallut combattre ceux qui voulaient faire de Jean Moulin, un crypto-communiste alors qu’il fut, essentiellement, l’apôtre impérieux du gaullisme. Dans son grand âge, il s’est déclaré honteux de son antisémitisme de jeunesse mais surtout heureux d’avoir une chaleureuse famille d’adoption et d’avoir toujours assumé ses choix en citoyen libre. Là encore il se sentait fidèle à Jean Moulin, au jeune sous-préfet traversant la France dans son coupé Amilcar rouge ; dans nos mémoires, gardant la même façon de rire, il demeurera un être libre et rayonnant.                                                                                                                                                                                    

Charles-Louis Foulon,                                                                                                          
Docteur en études politiques et en Histoire                                                                               
Auteur de Jean Moulin, la passion de la République                                                                                        
Prix littéraire de la Résistance 2013

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