Dérèglement climatique, et si on changeait le discours ?

La Cop 26 qui se déroule du 1er au 12 novembre 2021 à Glasgow est à nouveau l’occasion de remettre le dérèglement climatique dans l’espace médiatique. Comme chaque fois, l’événement permet d’alerter sur les risques et d’inciter à l’action. A observer la récurrence des discours depuis la première Cop à Genève en 1979, on ne peut toutefois qu’être frappé par la similitude des commentaires.

En matière de sensibilisation au dérèglement climatique, trois erreurs sont commises

D’abord, chacun s’accorde à considérer que les Français souffrent d’un manque d’informations. Il conviendrait donc prioritairement d’améliorer les connaissances sur le dérèglement climatique. Cela s’effectuerait par des synthèses vulgarisées des rapports du GIEC et des travaux des Conférences des parties, mais également par davantage de place sur le sujet dans les médias. Cette conception dite télégraphique de la communication qui repose sur le schéma classique d’un récepteur recevant passivement les messages émis par un récepteur n’a qu’un inconvénient. Elle est fausse. L’ensemble des recherches en sciences de la communication a toujours démontré que l’objectif cognitif, c’est-à-dire le simple envoi d’une information n’a à lui seul aucun effet en termes de modification comportementale. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas spécifique à la sphère environnementale et peut s’observer dans tous les domaines comme la santé, la sécurité, l’alimentation.

La deuxième erreur est de considérer que les Français seraient désormais enfin sensibilisés aux problématiques climatiques parce qu’ils le déclarent. Il y a ici un phénomène régulier depuis plus de 30 ans d’observation que les questions environnementales seraient au plus haut des préoccupations des Français. Cela entraîne la croyance que ceux-ci seraient maintenant prêts à modifier leur comportement pour lutter contre le dérèglement climatique. En la matière, il est préférable d’observer les pratiques plutôt que de croire les sondages. Le déclaratif est davantage un moyen d’auto-valorisation plutôt qu’un reflet du comportement des citoyens. Et les évolutions comportementales indiquent que les pratiques apparaissant compatibles avec les enjeux climatiques évoluent assez peu, qu’elles s’effectuent sur des questions à faible impact (tri des déchets, extinction des lumières, …) et qu’elles auraient même depuis quelques années tendance à stagner, voire à se réduire.

Enfin, troisième erreur, et cela peut apparaître davantage surprenant, il est estimé par une majorité de décideurs que la sensibilisation est le levier incontournable pour lutter contre le dérèglement climatique. L’objectif serait ici qu’un maximum de personnes soient réellement sensibilisées aux problèmes climatiques afin qu’elles adaptent leur comportement.

Nouvelle erreur donc puisque l’on observe que ce sont justement les personnes les plus sensibilisées à la cause environnementale qui engendrent l’impact le plus important.

Ceci s’explique notamment par la relation entre le capital culturel et le capital économique. Certes, les personnes les plus sensibilisées pratiqueront les éco-gestes, limiteront leur consommation de viande, recycleront les emballages et se fourniront occasionnellement dans des AMAP, mais le renouvellement plus important des appareils électriques et électroniques, conjugués aux voyages plus lointains ruinent à néant l’intégralité des petits efforts quotidiens.

Alors que faire ?

D’abord, il est nécessaire de décloisonner le discours climatique de la sphère environnementale dont il est issu. Comme cela avait été démontré par l’économiste Nicholas Stern en 2006, le dérèglement climatique est un problème économique qui impactera de plus en plus le budget et la croissance. Comme l’a reconnu l’OMS le 11 octobre dernier « le changement climatique est la plus grande menace sanitaire à laquelle l’humanité est confrontée ». C’est donc un problème majeur de santé publique. C’est aussi une question sociétale avec l’accroissement des migrations climatiques. La banque mondiale vient d’estimer en septembre dernier le nombre de migrants climatiques à horizon 2050 à plus de 200 millions. Le problème est également géopolitique, voire demain militaire avec les conflits émergents d’accès aux ressources.

Il est donc impératif de sortir le climat de la seule sphère environnementale, à défaut celui-ci offre une perception erronée de légitimité du problème et le cantonne à un domaine proche d’une vision parfois simplement militante.

La Cop 26, et on ne peut le lui reprocher puisqu’elle est conçue pour cela, sera l’occasion de rappeler l’urgence de réduire les émissions de gaz à effet de serre, de combattre en permanence le CO2, d’insister sur l’objectif de neutralité carbone si possible à horizon 2050. Tout ceci ne saurait être critiqué, mais exigerait d’être accompagné d’un récit mobilisateur. Le combat contre les émissions de gaz à effet de serre ne peut être réussi que s’il s’inscrit dans un discours qui donne envie, et qui puisse rassembler un maximum d’entre nous. Ce discours sur le mode de société dans laquelle nous désirons vivre reste urgemment à construire, c’est une question politique.

Thierry Libaert
Professeur des universités, collaborateur scientifique au Earth & Life Institute (Université catholique de Louvain)
Dernier ouvrage Des vents porteurs, éditions Le Pommier, Lauréat du meilleur livre environnement 2021