Didier Raoult, un grand médecin et un grand scientifique, imperméable au « politico-scientifiquement » correct

Attaqué par certains, défendu par d’autres, Didier Raoult n’aura laissé personne indifférent en France durant la crise du Covid-19. Alain Finkielkraut nous aura confié qu’il « l’énerve un peu ». Quant à Daniel Cohn-Bendit, celui-ci lui aura charitablement recommandé de « fermer sa gueule » et « d’être médecin ». On passera en outre sur les commentaires de ceux qui, dans la « communauté scientifique », ont qualifié ses études de « méthodologiquement pourries », ou en d’autres termes équivalents. Matthieu Creson, enseignant-chercheur, tente d’expliquer de telles réactions, qui tiennent souvent plus de la passion que de la raison.

On le sait, Didier Raoult est un infectiologue de renommée planétaire, auteur de multiples publications qui ont paru dans certaines des plus grandes revues médicales au monde. Lui et son équipe de l’IHU Méditerranée de Marseille ont fait des découvertes majeures dans le domaine de l’épidémiologie. (Ils ont notamment isolé un millier de virus et terminent de séquencer le génome de 300 d’entre eux.) Didier Raoult a également inventé une dizaine de traitements, qui figurent dans les livres de référence. En 2010, il reçoit le Grand Prix de l’Inserm, notamment pour ses découvertes sur ce qu’on appelle les virus géants : en 1992, il découvre ainsi un virus qu’il baptise Mimivirus, considéré initialement à tort comme une bactérie ; puis viendront en 2008 et 2009 la découverte par Didier Raoult de deux autres virus géants – qu’il nommera respectivement Spoutnik et Marseillevirus.1

Depuis 2015, le directeur de l’IHU Méditerranée fait partie du classement Thomson-Reuters des chercheurs les plus importants.

Certes, l’Aristoteles dixit (« c’est vrai parce qu’Aristote l’a dit ») n’a pas à prévaloir pour autant à son égard, mais pas plus que ce principe n’a à prévaloir a priori à l’égard de la « communauté scientifique » elle-même.

Un esprit libre et indépendant, nourri de littérature et de philosophie

Une des choses qui frappent chez Didier Raoult est déjà son parcours personnel et académique atypique. En 1970, à l’âge de 17 ans, il décide de quitter le lycée pour travailler sur un bateau, sans vouloir initialement rentrer. Il obtient finalement son baccalauréat littéraire comme candidat libre, après quoi il entreprendra des études de médecine à l’université de Marseille jusqu’à l’obtention du doctorat. Tout au long de sa carrière de spécialiste des maladies infectieuses, il n’en sera pas moins resté attaché aux lettres et à la philosophie : « Je suis un littéraire, je le revendique », dira-t-il. « Cela m’aide à penser. L’une de mes forces a été de ne pas trop adhérer aux croyances scientifiques de mon époque. »2

Ainsi, l’une des grandes originalités de Didier Raoult est d’être déjà un esprit foncièrement polyvalent, mérite d’autant plus louable que nous vivons à une époque paradoxale où l’on nous vante continuellement les bienfaits de l’ « interdisciplinarité », tout en sommant les experts de ne pas outrepasser les « limites » de leurs champs de compétences respectifs. Didier Raoult nous montre en quoi la « culture générale » reste toujours utile voire décisive, peut-être même plus que jamais dans notre civilisation de l’hyperspécialisation toujours croissante. Elle constitue en effet en quelque sorte un garde-fou, qui peut amener l’expert à prendre du recul sur les idées dominantes à un certain moment dans son domaine de spécialité ; mais elle peut aussi lui permettre d’envisager les problèmes qui se posent à lui sous un angle nouveau et original, voire avec une certaine « naïveté » potentiellement féconde. Ainsi Didier Raoult déclare-t-il : « N’importe quel gosse de 5 ans est créatif, à partir de 40, on l’est moins. En sciences, les chercheurs doivent garder cette naïveté, cette curiosité » (Paris-Match, 30 avril-6 mai 2020). L’ouverture d’esprit qu’il puise dans son attachement à la culture générale, notamment littéraire et philosophique, permet ainsi à Didier Raoult de se positionner comme une sorte de « Candide aux pays des chercheurs », et d’ainsi remettre en cause, s’il y a lieu, les idées et les théories auxquelles adhère une majorité, toute focalisée qu’elle est d’ordinaire sur son seul objet de recherche. C’est d’ailleurs là sans doute une des clefs des découvertes scientifiques majeures qu’il a pu faire durant sa carrière de médecin et de chercheur scientifique.

L’attachement au « scepticisme » et au pragmatisme dans les sciences

En outre, loin de l’image de devin intransigeant qu’on lui prête parfois, Didier Raoult, en disciple du philosophe et épistémologue Karl Popper, se décrit avant tout comme un « sceptique » : pratiquer la science a d’ailleurs toujours consisté, note-il avec raison, à se montrer sceptique devant l’état actuel du savoir.

C’est parce que des théories ont été mises en doute, à l’intérieur même des sciences, que les connaissances scientifiques ont pu ainsi se renouveler et progresser.

« Le monde vivant est très profondément inconnu. C’est pourquoi aucune théorie ne peut être définitive : il y a toujours de la nouveauté ! »3, déclare-t-il.

Du reste, lorsqu’on lit son dernier livre, Épidémies, vrais dangers et fausses alertes (Neuilly-sur-Seine, Michel Lafon, 2020), ouvrage dans lequel Didier Raoult excelle à mettre à la portée de tout le monde la technicité et la complexité de la science épidémiologique, on se rend compte que l’auteur lui-même admet que nous ne connaissons finalement que très peu de choses encore sur les épidémies, notamment dans le rapport étroit qu’elles semblent entretenir avec leur écosystème. Pourquoi le SARS, apparu en 2003, a-t-il brusquement disparu à l’été de la même année pour ne plus revenir ? Pourquoi le SARS, resté limité à l’Extrême-Orient, a-t-il seulement donné lieu ailleurs à une épidémie à Toronto ? Pourquoi le MERS-corona, apparu au Moyen-Orient en 2012, a-t-il été à l’origine d’une épidémie secondaire en Corée du Sud uniquement ? Nous pouvons émettre des hypothèses pour tenter de rendre compte de ces situations, mais nous n’avons toujours pas, nous dit Didier Raoult, toutes les réponses à ces questions qui restent donc en suspens. Sûr de lui-même, de son talent, et du travail accompli avec ses équipes de Marseille, Didier Raoult n’en reste pas moins humble et lucide devant l’ampleur de ce qu’il nous reste à découvrir dans le domaine de la virologie et de l’épidémiologie.

Si Didier Raoult semble abhorrer le conformisme ambiant, et notamment le conformisme « méthodologiste » de la communauté scientifique française (en rapport avec les exigences dont elle témoigne en matière de conduite d’ « essais cliniques randomisés », ainsi que nous le verrons un peu plus loin), il ne cache pas en revanche son admiration pour les chercheurs chinois et extrême-orientaux.

Naguère fers de lance de la recherche scientifique mondiale, l’Europe et les États-Unis sont aujourd’hui, constate-t-il, de plus en plus concurrencés, voire supplantés par l’Asie.

À propos de ces mêmes chercheurs, Didier Raoult souligne en outre les mérites de leur « approche très empirique, confucéenne, sans cesse renouvelée » de la science, laquelle approche repose sur « le devoir et le pragmatisme » (Paris-Match, 30 avril-6 mai 2020). Or, rappelons que le serment d’Hippocrate que doivent prêter les médecins repose avant tout précisément sur cette notion de devoir vis-à-vis du patient : le but premier du médecin reste le soin apporté au patient, non la recherche, qui reste un moyen au service d’une fin. La recherche peut certes se révéler très utile, et même nécessaire en temps normal. Or est-on bien sûr que la période actuelle soit la plus propice pour mener des expériences cliniques aussi méthodologiquement poussées que l’exigent certains ? Nous y reviendrons plus loin.

Le traitement hydroxychloroquine + azithromycine, un traitement « bête comme chou » ?

Nous avons beaucoup parlé du « protocole thérapeutique de Didier Raoult », fondé sur l’emploi conjugué d’hydroxychloroquine (HCQ) et d’azithromycine afin de faire baisser la charge virale des patients atteints de Covid-19. Or le protocole de Didier Raoult s’inspire de plusieurs études conduites notamment en Chine et en Asie du Sud-Est. Didier Raoult a en effet commencé par regarder ce qu’ont fait les sachants, c’est-à-dire les Chinois puis les Coréens, qui ont été les premiers à devoir faire face à l’épidémie. Il s’avère que ces sachants ont utilisé la chloroquine pour traiter le virus, qu’ils ont réussi à juguler. C’est ce qui a conduit Didier Raoult à déclarer en février que les Chinois et les Coréens du Sud avaient sonné la « fin de partie » du Covid-19.

À cet égard, Didier Raoult raconte dans son dernier livre, Épidémies, vrais dangers et fausses alertes, qu’une de ses vidéos a été provisoirement considérée comme une fausse information (ou une « fake news », pour parler en bon franglais) par le détecteur du journal Le Monde et par le ministère de la Santé.4 Qu’avait-il fait qui justifiât une telle réaction ? Il avait tout simplement relayé une information donnée par les autorités chinoises concernant l’efficacité de la chloroquine dans les études préliminaires sur 100 cas, efficacité qui fut soulignée lors d’une conférence de presse par le Pr Zhong, autorité chinoise reconnue mondialement. Devant l’insistance pour que Didier Raoult retirât sa communication, celui-ci a donc décidé de créer un bulletin d’information sur Youtube, qu’il a baptisé « On a le droit d’être intelligent ».5

 Nous voyons ici, au passage, une chose qui a pu également agacer certaines de nos autorités scientifiques et leurs relais, omniprésents depuis le début de la crise dans les médias traditionnels : le fait que Didier Raoult ait en quelque sorte court-circuité les canaux médiatiques habituels, pour s’adresser directement aux autorités et à la population via les réseaux sociaux.

Qu’a donc fait Didier Raoult à partir de là ? Pratiquant la même démarche, empirique et pleine de bon sens, appliquée par les médecins asiatiques qui ont travaillé sur le Covid-19, Didier Raoult a déjà commencé par constater que nous nous trouvions aux prises avec une maladie nouvelle qui, à ce jour, ne présentait pas de remède connu. Que faire alors ? Fallait-il s’embarquer dans de longues et coûteuses études visant à créer un médicament nouveau censé être efficace, et dont l’obtention reste à ce jour parfaitement hypothétique ? Ou bien fallait-il employer des molécules existantes et disponibles, déjà prescrites des milliards de fois, et dont l’IHU Méditerranée a montré, à la suite d’études publiées notamment en Chine, l’efficacité de leur combinaison sur les patients atteints de Covid-19 ? Les molécules dont l’emploi précoce est préconisé par Didier Raoult dans le cas de patients atteints de Covid-19, sont en effet connues depuis très longtemps. L’hydroxychloroquine est le traitement de choix des pneumopathies, et un Américain sur huit en prend une fois par an (Paris-Match, 30 avril-6 mai 2020). Quant à l’azithromycine, il s’agit du médicament le plus prescrit au monde après l’aspirine. Dans le cas du Covid-19, l’HCQ se révèle efficace in vitro (en laboratoire), et l’azithromycine a fait l’objet d’études concluantes. Didier Raoult et son équipe ont ensuite montré l’efficacité de la combinaison de ces deux molécules sur les patients pris en charge de manière précoce.

On le voit, une autre explication de la hargne suscitée par Didier Raoult chez certains de ses pairs réside dans l’extrême simplicité d’une démarche se voulant toute empirique au point de départ : « On teste, ça marche, on prescrit », comme il le résume lapidairement (Paris-Match, 30 avril-6mai 2020). « Ce traitement est bête comme chou », ajoute-t-il, « c’est pour ça qu’il irrite ».

Du reste, le protocole de Didier Raoult s’inscrit dans une démarche générale de traitement des maladies infectieuses, à la fois simple (à condition de s’en donner préalablement les moyens) et moderne.

À l’opposé de la stratégie du confinement aveugle et indifférencié, pour laquelle nous avons opté, Didier Raoult préconise une stratégie en trois temps pour venir à bout des virus respiratoires comme le Covid-19 : dépistage, quarantaine biologique (pour les seuls sujets contaminés), et enfin traitement.

« Depuis quarante-deux ans », dit-il, « j’enseigne la même chose sur les maladies infectieuses : il faut identifier et isoler les patients porteurs, et les soigner au mieux de ce que la science permet » (Le Figaro Magazine, 3 avril 2020).

Nous avons sommairement associé Didier Raoult à la figure de l’annonciateur providentiel du traitement miracle du Covid-19. C’est n’avoir rien compris du tout à sa démarche : en temps de crise, et en présence d’une maladie qui risque d’être saisonnière et d’engendrer beaucoup de morts en peu de temps, il faut agir vite et bien, avec des médicaments que l’on connaît bien pour les avoir prescrits d’innombrables fois depuis plusieurs décennies. Or, il se trouve que parmi les molécules disponibles, faciles à produire et qui ont montré leur efficacité pour faire baisser précocement la charge virale, il y a l’HCQ et l’azithromycine. La question de savoir si la bithérapie constituée par l’emploi d’HCQ et d’azithromycine est « le » traitement le plus efficace contre le Covid-19 n’a donc aucun sens en soi : compte tenu du contexte, devant l’urgence de la situation, et grâce au recul que nous avons sur l’utilisation à long terme de ces médicaments et sur leurs effets (y compris sur leur toxicité), il se trouve que c’est le traitement qui devrait pouvoir être prescrit, ou, pour mieux dire, que les médecins de ville devraient être en mesure de prescrire – chose qui n’est plus possible depuis que le décret du 26 mars 2020 pris par le gouvernement a réservé l’administration du traitement par chloroquine aux seuls cas graves, arrivés en soins intensifs à l’hôpital. En effet, d’après ce même décret, l’HCQ ne pourra être prescrite qu’ « après décision collégiale, dans le respect des recommandations du Haut-Conseil de la Santé Publique et, en particulier de l’indication pour les patients atteints de pneumonie oxygéno-requérante ou d’une défaillance d’organe ».

Quels résultats peut-on déjà observer lorsqu’on applique le traitement HCQ + azithromycine ? La mortalité chez les personnes atteintes de Covid-19 hospitalisées à Marseille semble être inférieure à ce qu’elle est ailleurs en France, comme le montrent les cartes publiées par Santé publique France.6

Quant à la situation dans les autres pays, on peut également se demander si le fait que l’Afrique, et le monde en développement de manière plus générale, soient relativement moins touchés par l’épidémie que l’Europe ou les États-Unis, n’est pas lié à une application plus large par eux de ces traitements.

Les bons résultats enregistrés par exemple au Sénégal sont-ils ainsi attribuables au fait que le protocole de Didier Raoult – lui-même né à Dakar, et ayant conservé des liens de proximité avec son pays natal – y a été largement utilisé ? Comme l’a déclaré vendredi dernier au micro de RFI le professeur Moussa Seydi, chef du service des maladies infectieuses et tropicales de l’hôpital de Fann, à Dakar, « chez tous les patients qui ont bénéficié du traitement à base d’hydroxycholoroquine et qui ont consulté précocement, aucune complication n’a été notée, encore moins de cas de décès » (Libération, 7 mai 2020). Le Sénégal est d’ailleurs loin d’être le seul pays africain à avoir opté pour le protocole de Didier Raoult : le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Maroc et l’Afrique du Sud l’ont aussi adopté, même si c’est le Sénégal qui l’a le plus largement appliqué. (Libération, 7 mai 2020).

Les « essais cliniques randomisés » (ECR) : une obsession « méthodologiste » ?

On le sait, le protocole de Didier Raoult a été violemment critiqué pour n’avoir pas fait l’objet d’essais cliniques « randomisés », c’est-à-dire d’essais où l’efficacité d’un traitement est testée à partir d’une comparaison entre un groupe expérimental (dont les patients sont tirés au sort) et un groupe témoin. D’où vient cette exigence de soumettre l’efficacité d’un traitement à ces études « randomisées » ? Dès la fin du XIXe siècle, les médecins avaient remarqué que l’évaluation de l’efficacité d’un traitement se heurtait à deux obstacles : le biais de l’observateur et les effets du hasard.7 Le « biais de l’observateur » recoupe en fait deux choses différentes, susceptibles de fausser l’interprétation des résultats d’un essai clinique : la tendance qu’un médecin peut avoir, surtout s’il est a priori confiant dans l’efficacité du traitement testé, à voir avant tout les aspects positifs de ce même traitement.8 Quant aux patients, eux aussi peuvent être amenés à croire que le traitement suivi par eux est efficace, sans pour autant que cette efficacité fût scientifiquement prouvée – ce qu’on appelle l’ « effet placebo ». C’est donc ce qui justifie a priori la pratique d’essais cliniques dits « en double aveugle ». Pour ce qui concerne la deuxième source de distorsion possible des résultats d’une étude clinique, à savoir les effets du hasard, il importe en effet de pouvoir la supprimer grâce à la « randomisation ».9 Tout cela explique donc pourquoi, dès les années 1940, les ECR ont été mis au point et de plus en plus systématisés depuis lors.10 Or cette généralisation des ECR dans la seconde moitié du XXe siècle a été favorisée notamment par la concurrence accrue entre fabricants de médicaments et par la multiplication des règlementations en matière de mise sur le marché de médicaments nouveaux.

On voit donc que l’exigence de systématiser la conduite d’ECR est historiquement liée à la diffusion croissante sur le marché de nouveaux médicaments, dont on ignore au départ les effets à terme et la toxicité.

Or, rappelons-le ici encore, le traitement proposé par Didier Raoult n’est nullement un traitement nouveau, mais au contraire largement éprouvé depuis des décennies.

En réalité, Didier Raoult s’inscrit dans une tradition de contestation, exprimée par les médecins eux-mêmes, de la validité absolue de ces essais. Comme le dit Ilana Löwy dans le Dictionnaire de pensée médicale, certains médecins ont considéré cette approche, à mesure que les ECR se développaient dans les années 50 et 60, « comme contraire à l’éthique ». « À leurs yeux », poursuit-elle, « les essais cliniques forçaient les médecins à subordonner les intérêts immédiats de leurs malades aux impératifs de la recherche scientifique et à l’espoir de gains hypothétiques dans le futur ».11 C’est précisément l’argument qu’avance Didier Raoult lorsqu’il parle du fossé qui s’est creusé entre une « éthique du traitement » et une « éthique de la recherche ».12

Dans un article paru dans Le Quotidien du médecin13, Didier Raoult rappelle la différence entre « essais randomisés » et « essais observationnels », ainsi que l’existence d’une éthique du soin apporté aux malades et d’une éthique de la recherche expérimentale. Pour Didier Raoult, une école de chercheurs « méthodologistes », qui semble être de plus en plus dominante aujourd’hui, a réussi à imposer cette idée que seules les études randomisées peuvent être tenues pour fiables et sérieuses, contrairement aux études fondées sur l’observation.

Dans quels cas peut-on, doit-on conduire un essai clinique randomisé ? Il existe un principe nommé en anglais clinical equipoise, qui a été formulé par Benjamin Freedman dans un article de 1987 intitulé « Equipoise and the ethics of clinical research », et paru dans The New England Journal of Medicine. Selon ce principe, si un médecin a de sérieuses raisons de penser qu’un traitement est efficace, il ne peut conduire un ECR – car il risquerait alors d’être biaisé – et doit au contraire s’employer à traiter le patient en conséquence. En revanche, si la communauté médicale est divisée entre une partie qui pense qu’un traitement A est plus efficace qu’un traitement B pour traiter une pathologie, et une autre partie qui pense que c’est au contraire le traitement B et non le traitement A qui est le plus efficace, il faut alors conduire une étude randomisée contrôlée. C’est d’ailleurs pour cela que Freedman parle d’equipoise, qui signifie « équilibre », « contre-pouvoir ». 

 Un article de 1970 (Lawrence W. Shaw et Thomas C. Chalmers, « Ethics in Cooperative Clinical Trials », Annals of the New York Academy of Sciences, 169) avait déjà posé le principe que si un clinicien considère qu’il y a de bonnes raisons de penser qu’un traitement A est plus efficace qu’un traitement B, il n’a pas le droit de conduire une étude randomisée et doit au contraire administrer le traitement A aux patients qui en ont besoin. À cet égard, il est donc intéressant de constater que Didier Raoult se place sur le terrain même de l’éthique médicale pour répondre à ses détracteurs. En effet, si Didier Raoult avait mené, comme les méthodologistes l’exigent, un essai clinique randomisé, il aurait alors sans doute contrevenu au principe de clinical equipoise, dans la mesure où les études observationnelles menées par Didier Raoult l’ont conduit à penser qu’en l’état actuel des choses, c’est la bithérapie HCQ + azithromycine qui donne la meilleure efficacité thérapeutique.

Comment donc expliquer la persistance des attaques vis-à-vis de Didier Raoult ? Dans une interview donnée au Figaro Magazine (3 avril 2020), le directeur de l’IHU Méditerranée souligne l’existence, dans le domaine des maladies infectieuses, d’un groupe de personnes qui se connaissent depuis 30 ans et qui ont collaboré ensemble dans la lutte contre le sida. « Ils ont élevé en règle d’or », dit-il, « les études randomisées, autrement dit les études aléatoires sur de très grandes cohortes de malades cobayes. » Et Didier Raoult d’ajouter dans le même entretien : « Ce sont des études qui peuvent rassurer à la marge pour améliorer certains médicaments dans la recherche sur le sida ou l’hépatite C. Mais ces méthodologies spécifiques ne peuvent pas être transformées en condition sine qua non de la médecine. Les études sur les grandes cohortes rassurent les bureaucrates de la santé, qui en sont venus à considérer qu’on ne pouvait rien décider sans elles ».

Or, pour Didier Raoult, plus de 90 % des traitements qui ont été mis au point dans le domaine des maladies infectieuses découlent non de telles études, mais d’initiatives individuelles ou d’observations anecdotiques.14

 « Si le médicament tuait le microbe, c’est que ça marchait », indique-t-il (Le Figaro Magazine, 3 avril 2020).

L’agitation autour de la question de la chloroquine appliquée sous contrôle médical aux patients atteints de Covid-19 révèle donc, selon les termes de Didier Raoult lui-même, « une opposition entre les médecins et des gens qui ont fini d’être des médecins, ou qui n’en sont pas. »15

Assistons-nous donc à une « trahison des médecins », comparable au phénomène que Julien Benda avait décrit et critiqué dans sa Trahison des clercs (1927) ? Il semble fort heureusement que non, car on estime que 37 % des médecins dans le monde entier donnent de l’HCQ pour traiter les patients atteints de Covid-19.16

On peut cela dit constater que tous les membres du fameux Conseil scientifique nommé par Emmanuel Macron ne sont pas des médecins praticiens qui exercent comme tels : ainsi, Simon Cauchemez est un mathématicien-modélisateur, chercheur en épidémiologie à l’Institut Pasteur, Daniel Benamouzig est sociologue de la santé à Sciences po et au CNRS, et Laëtitia Atlani-Duault est une anthropologue à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) et à la Maison des Sciences de l’Homme (MSH). Quant à Françoise Barré-Sinoussi (prix Nobel de physiologie ou médecine 2008 avec Luc Montagnier), nommée le 24 mars 2020 présidente du Comité Analyse Recherche et Expertise (CARE) – comité de 12 chercheurs créé par la présidence de la République pour venir en appui au Conseil scientifique dans la gestion de la crise du Covid-19 –, elle est chercheuse en virologie. C’est ce que rappelle Didier Raoult lui-même : « Mme Barré-Sinoussi n’est pas médecin, elle est chercheuse. Nous ne sommes pas sur les mêmes planètes » (Le Figaro Magazine, 3 avril 2020). On sait que Didier Raoult faisait initialement partie du Conseil scientifique, qu’il a finalement quitté. On peut aisément comprendre pourquoi : tout en étant un grand chercheur, Didier Raoult reste soucieux de conserver une attache avec la pratique médicale, en continuant notamment à recevoir des patients en consultation. L’une des clefs des découvertes faites par Didier Raoult réside aussi en ce qu’il a toujours voulu garder le contact avec la pratique du soin, plutôt que de devenir un médecin de bureau.

Vers un scandale résultant de nos choix de politique sanitaire ?

Notre état manifeste d’impréparation face au danger que représentait pour nos sociétés l’arrivée d’un virus respiratoire tel que le Covid-19 a donné lieu ces dernières semaines à de plus en plus d’interrogations concernant la responsabilité du gouvernement actuel et/ou des gouvernements précédents. Cela dit, on répète encore communément que personne ne s’attendait vraiment à une situation pareille et que nous nous sommes tous retrouvés pris au dépourvu. Or il se trouve que, dès 2003, Didier Raoult nous avait mis en garde contre le risque d’une crise sanitaire telle que celle que nous vivons depuis maintenant deux mois en Europe.17 Après l’épidémie du SRAS, le gouvernement avait en effet demandé à Didier Raoult de rédiger un rapport sur les risques liés aux épidémies et sur les moyens à mettre en place pour parer au danger. Une question d’autant plus essentielle pour nous que nos sociétés, fondées sur la libre circulation des personnes et des biens, devenaient de plus en plus mondialisées.18

Dans son rapport, Didier Raoult recommandait notamment la création d’ « infectiopôles » au sein des hôpitaux, ainsi que celle d’unités de fabrication de tests, afin de pouvoir tester massivement la population en cas d’épidémie grave ; ainsi serait-on en mesure d’isoler très tôt les malades pour pouvoir ensuite les traiter efficacement (Le Figaro Magazine, 3 avril 2020). C’est du reste ce que Didier Raoult a fait avec l’IHU Méditerranée de Marseille, et il n’est donc pas surprenant que c’est à Marseille que le dépistage le plus massif de la population ait eu lieu, comparativement au reste du territoire national. Une question à laquelle nos responsables devront répondre en temps voulu est la suivante : pourquoi les préconisations de Didier Raoult, formulées dès 2003, n’ont-elles pas été davantage appliquées ? Pourquoi n’avons-nous pas créé davantage d’infectiopôles en France, sur le modèle de celui de Marseille ? Par ailleurs, à quoi sert-il de commander à certains de nos meilleurs experts en France des rapports si c’est pour n’en pas tenir compte autant qu’on le devrait par la suite ?

Nos responsables devront aussi pouvoir se justifier sur un autre point, tout aussi essentiel sinon plus. Nous avons rappelé précédemment comment le traitement par HCQ a fait l’objet d’un décret n’autorisant son administration que pour les patients arrivant en réanimation et présentant donc une forme sévère de la maladie. Or, ainsi que l’ont rappelé Didier Raoult, de même que l’ancien ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy et le chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital Raymond Poincaré de Garches, Christian Perronne, le traitement n’a alors plus aucune chance de réussite à ce moment-là car il est déjà trop tard : le virus n’est plus présent dans le corps du patient, mais a donné lieu à des complications graves et potentiellement fatales.

À cet égard, nous avons raison de souligner l’exceptionnel travail réalisé par les équipes qui sont à pied d’œuvre dans les services de réanimation. C’est d’ailleurs pour ne pas contribuer à saturer davantage ces derniers que le confinement aveugle a été décrété par le président de la République. Or n’y avait-il pas un autre moyen de parvenir à cet objectif, à savoir la possibilité donnée aux médecins de ville de prescrire l’HCQ, en concertation avec leurs patients ? Or, encore une fois, nous leur avons interdit de proposer ce traitement à leurs patients, à travers le décret déjà mentionné du 26 mars 2020.

On reconnaît du reste ici la vieille tendance « jacobino-constructiviste » de notre État, préférant s’en remettre à l’autorité d’un « Conseil scientifique », décidant d’en haut et pour tout le monde, plutôt que de laisser la responsabilité de ces décisions aux acteurs de la société – c’est-à-dire ici aux médecins de ville.

Didier Raoult a par ailleurs bien rappelé les dangers que représente l’auto-médication. C’est donc une raison de plus pour en passer avant toute chose par les médecins de ville et les laisser faire leur travail, sans que l’État intervienne dans la relation médecin-patient, laquelle ne relève pas, ou ne devrait pas relever de son champ de compétences. Ce qui apparaît donc comme une marginalisation du rôle pourtant essentiel des médecins de ville, est-ce bien, là encore, le signe du prétendu « sens de la responsabilité » dont nos gouvernants se targuent d’ordinaire ? Nous aurions dû au contraire nous appuyer avant tout sur la médecine de ville, qui était déjà la mieux placée pour gérer cette crise. Car, c’est déjà le médecin-traitant qui connaît par définition l’historique de ses patients, et qui est a priori le plus à même de juger de l’opportunité ou non d’administrer le seul traitement qui, à ce jour et en l’état actuel de nos connaissances, semble faire effet contre le Covid-19, à savoir l’HCQ – combinée à l’azithromycine, conformément au protocole mis au point par Didier Raoult et ses équipes.

Or, cette relégation de la médecine de ville à l’arrière-plan est-elle si surprenante dans un pays qui semble tenir celle-ci pour une sorte de médecine « inférieure » à la « noble » médecine universitaire ?

Ainsi le médecin-urgentiste Patrick Pelloux déclare-t-il : « Il y a une espèce d’hégémonie, de la part de certains universitaires, sur le savoir, comme si le médecin généraliste n’avait pas son mot à dire, ou le médecin non universitaire, c’est-à-dire le simple praticien hospitalier. » Patrick Pelloux précise d’ailleurs son propos en donnant l’exemple de ce qui se passe souvent dans les « cellules de crise » des CHU : « Généralement », dit-il, « les praticiens hospitaliers sont écartés, [si bien qu’il ne reste que] les universitaires ». Il s’agit ni plus ni moins, ajoute-t-il, d’une « ségrégation sociale » qu’il juge à juste titre « abjecte ».19

Face à cette situation dans laquelle la médecine de ville s’est donc retrouvée placée contre son propre gré, il convient ici de souligner le courage dont ont fait preuve plusieurs personnalités et médecins en demandant ouvertement à ce que l’on puisse laisser les médecins libéraux prescrire le traitement qu’ils jugent être le plus efficace. Ainsi Philippe Douste-Blazy a-t-il lancé le 3 avril 2020 une pétition en ligne nommée « Ne perdons plus de temps », pétition qui a récolté à ce jour près de 577 000 signatures. Dans le cadre de cet appel à laisser les médecins de ville pouvoir librement prescrire l’HCQ, Philippe Douste-Blazy et Christian Perronne rappellent à fort juste titre les décisions qui ont été prises à l’étranger dans ce domaine : ainsi l’agence de médicament italienne a-t-elle permis le 17 mars 2020, face à l’urgence sanitaire, la prescription de l’HCQ, possibilité qui s’applique également aux médecins de ville.20  En outre, la FDA aux États-Unis (Food and Drug Administration) – instance qui n’est pas particulièrement réputée pour son laxisme en matière d’autorisation de mise sur le marché –, a émis un avis favorable sur la chloroquine et l’HCQ, conduisant le ministère de la Santé des États-Unis à décider de rendre ces médicaments accessibles en pharmacie hospitalière. Cette décision a été assortie de la même exigence d’une traçabilité des prescriptions qu’en Italie, ce afin de pouvoir collecter et analyser les données.

Le comble dans toute cette histoire est que c’est en France – à la suite de la parution d’études notamment chinoises – que le protocole fondé sur la combinaison d’HCQ et d’azithromycine a été mis au point… Et c’est en France qu’on l’interdit aux médecins de ville… alors même que de nombreux autres pays l’ont autorisé. En effet, parmi les pays qui utilisent l’HCQ, on compte notamment, outre l’Italie et les États-Unis déjà mentionnés, la Chine, l’Inde, de nombreux pays en Afrique – comme nous l’avons dit plus haut – et en Amérique du Sud, la Russie, ainsi qu’une part importante de l’Europe de l’Est et de l’Orient.

Cette situation n’est à l’évidence pas sans poser de sérieux problèmes d’ordre éthique. Ainsi sur la chaîne d’information CNews, Jean-Marc Morandini pose la question suivante à Christian Perronne : « Si on avait administré le traitement plus largement aux patients, beaucoup de gens auraient-ils pu être sauvés ? » Et Christian Perronne de répondre par l’affirmative, en insistant sur le fait que selon lui plus de 90 % des médecins en France sont « ulcérés », pour reprendre ses propres termes, de ne pas pouvoir prescrire le traitement qu’ils pensent être pourtant le plus à même de marcher face à la crise sanitaire.21

 Christian Perronne s’en prend aussi avec raison au président, lorsqu’il souligne la contradiction apparente du discours de ce dernier, qui d’un côté affirme que Didier Raoult est un grand scientifique, mais qui dit d’un autre côté qu’il faudra que les tests puissent démontrer l’efficacité du traitement.22

Or si l’on doit attendre que tous les tests soient finis avant de donner la possibilité aux médecins de ville d’administrer le traitement, il est à craindre qu’il soit trop tard pour appliquer ce dernier, d’autant plus si le caractère saisonnier du virus devait être confirmé ! Certes, Emmanuel Macron a eu entièrement raison de dire qu’il ne lui appartenait pas de se prononcer sur le traitement à adopter, puisque cette question revient par définition aux médecins et non aux politiques en exercice. Mais à cela il a ajouté : « Mon devoir, c’est que toutes les pistes thérapeutiques aujourd’hui poursuivies puissent faire l’objet d’essais cliniques rigoureux et les plus rapides possibles pour qu’on trouve un traitement », avant de rappeler que son « rôle » était de s’assurer que les travaux de Didier Raoult et de son équipe « rentraient bien dans le cadre d’un protocole d’essais cliniques ».23 Nous pouvons donc aisément imaginer qu’Emmanuel Macron entendait par là un protocole d’ « essais cliniques randomisés » (ECR). Ainsi donc, notre président se rend à Marseille pour rencontrer Didier Raoult et voir comment il travail ; il reconnaît en lui un grand scientifique, mais il ne semble pouvoir se déprendre de la vision « méthodologiste » qui est celle de son Conseil scientifique. On aurait aimé ici qu’Emmanuel Macron puisse plus clairement trancher en faveur de l’approche de Didier Raoult et de son protocole (tout en prenant le soin d’exiger, comme en Italie et aux États-Unis par exemple, la collecte et l’analyse des données). Mais ces déclarations sont-elles tellement surprenantes de la part de quelqu’un qui a fait toute sa campagne présidentielle sur le « en même temps » et sur la prétendue fécondité de la synthèse des contraires ?…

Dans cette histoire, Emmanuel Macron risquera finalement de n’avoir été que la victime du rigorisme méthodologiste du Conseil scientifique et de ses relais médiatiques, et ce alors même que c’est lui qui a mis en place ce Conseil scientifique !

« Le conseil scientifique est dans une rigueur terrible, que je trouve criminelle », déclare ainsi Christian Perronne.24 En effet, comment le chef de l’État aurait-il pu trancher aussi nettement en faveur de Didier Raoult et de son protocole, alors qu’on nous rappelle continuellement la « toxicité » du traitement, ce alors même que les équipes de l’IHU de Marseille, comme l’a rappelé Christian Perronne, se sont montrées d’une grande prudence et ont appliqué le traitement au cas par cas, en tenant compte des éventuels antécédents notamment cardiaques de certains patients.

Didier Raoult résume ainsi la situation dans laquelle nous nous trouvons : « Nous n’avons pas pu, ou voulu, tester le maximum de malades pour les isoler et les traiter. Le bilan est là : nous faisons partie des quatre pays dans lesquels il y a le plus de morts par million d’habitants, avec l’Italie, l’Espagne et les Pays-Bas » (Le Figaro Magazine, 3 avril 2020).

Loyal envers les généraux qui mènent la bataille, Didier Raoult refuse pour l’heure de condamner les décisions politiques prises. « C’est l’histoire qui jugera », répète-t-il.25

Du Covid-19 aux questions environnementales

Une autre explication possible des réactions haineuses à l’endroit de Didier Raoult réside dans le fait qu’il ose prendre position sur de nombreux sujets qui touchent toujours de près ou de loin ses domaines de recherche en microbiologie, souvent à contre-courant. Fidèle à sa revendication de scepticisme, Didier Raoult a par exemple déclaré encore dernièrement : « Je me donne le droit de douter, de tout remettre en cause. Le réchauffement climatique, à titre personnel, je ne le vois pas. Mon métier, c’est d’être lucide. »26 Ces propos ont ainsi amené quelqu’un comme Gérard Araud, ancien conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron durant la campagne de 2017, à s’emporter sur son compte Twitter : « Ce qui est rassurant », dit-il, « c’est que les gourous dérapent toujours ». Or c’est ici confondre la prédiction hasardeuse et le droit à l’intelligence et à l’indépendance d’esprit.

Je ne me prononcerai pas ici, naturellement, sur la question du réchauffement climatique, question à propos de laquelle je n’ai aucune compétence, et que le présent article n’a pas pour objet de discuter en tant que tel. Je constate juste que le débat autour de cette question semble toujours diviser celles et ceux qui estiment qu’il y a bel et bien des preuves scientifiques du réchauffement climatique, et d’autres, à l’instar d’un Didier Raoult, qui restent ce que l’on a coutume de nommer des « climato-sceptiques ». (Remarquons que le terme « sceptique », qui devrait être au point de départ une qualité quand on travaille dans la science, comme le rappelle Didier Raoult, prend ici une valeur de quasi insulte lorsqu’il est employé en référence aux scientifiques qui osent mettre en doute les théories habituelles concernant le réchauffement de la Terre.) Or comme le souligne avec raison Élisabeth Lévy, si le consensus scientifique autour de l’effectivité du réchauffement semble certes avoir progressé ces dernières années, reste que certaines interrogations demeurent, comme celle sur les causes de ce réchauffement et sur ses conséquences pour l’avenir.27

Ce qui est donc ici intéressant, ce sont les réactions psychologiques qui sont à l’œuvre : certains considèrent en effet que la thèse du réchauffement étant aujourd’hui parfaitement avérée, il n’y a plus le moindre doute à exprimer, la moindre discussion à accepter. C’est cette situation qui a ainsi conduit la climatologue non-conformiste Judith Curry à déclarer qu’ « indépendance d’esprit et climatologie sont devenues incompatibles ». (Propos rapportés par Guy Sorman dans son article paru dans City Journal « Climate Science’s Myth Buster, it’s time to be scientific about global warming, says climatologist Judith Curry ».[https://www.city-journal.org/global-warming])

Le lecteur me pardonnera ces quelques citations tirées de l’article en question de Guy Sorman, et que j’inclus seulement dans la mesure où elles me paraissent parfaitement mettre en lumière certaines des raisons pour lesquelles Didier Raoult est tant attaqué en ce moment, au-delà même de la crise du Covid-19. Il y a probablement réchauffement, concède Judith Curry. Cela dit, nous n’avons pas de certitudes concernant les causes de ce réchauffement. « Le facteur humain et le dioxyde de carbone, en particulier, contribuent au réchauffement. Dans quelle mesure cela est vrai constitue tout l’objet d’un intense débat scientifique. »

Dénonçant la politisation du débat scientifique sur la question du réchauffement, Judith Curry va même jusqu’à déclarer que « la climatologie est devenue un parti politique non dénué de tendances totalitaires. » « Si vous ne soutenez pas le consensus onusien sur le réchauffement comme conséquence de l’activité humaine, si vous exprimez le moindre doute, on vous relègue dans la catégorie des “négateurs du changement climatique“, des larbins de Donald Trump, ou des quasi fascistes qui doivent être bannis de la communauté scientifique ».28

Si Didier Raoult se permet également de douter sur cette question, c’est parce qu’il s’en tient essentiellement dans son travail, à l’instar de Judith Curry, à l’analyse des données. Selon lui, les images de la NASA montreraient que la taille de la banquise en Antarctique et en Arctique n’a que peu été modifiée ces dernières années. « En revanche », ajoute-t-il dans une interview donnée à L’Obs, « si je regarde la fortune personnelle d’Al Gore, elle est passée de trois à 200 millions de dollars »29

Ce qui, du reste, n’empêche nullement Didier Raoult de se déclarer authentiquement écologiste. « Tous les infectiologues le sont », précise-t-il à L’Obs. « Toutes les maladies infectieuses sont liées à leur écosystème, à la densité urbaine ». Ce qui conduit Didier Raoult à s’opposer à ce qui, de l’extérieur, vient bouleverser les écosystèmes. Ainsi en est-il de la pollution automobile ou encore du glyphosate, dont il conteste l’utilisation.30

On le voit, l’une des clefs de la singularité de Didier Raoult (et des réactions violentes à son égard) sont la farouche indépendance d’esprit qui est la sienne ainsi que son refus total d’embrasser a priori et sans examen les idées dominantes, fussent-elles celles auxquelles adhère la « communauté scientifique ».

« Je n’aime pas les mouvements », ajoute Didier Raoult, « je file à l’opposé ». « En général, c’est là qu’il y a des pépites » (Paris-Match, 30 avril-6 mai 2020). À l’instar d’un François Jacob31, Didier Raoult considère que les idées vraiment nouvelles ont plutôt tendance à heurter de prime abord le confort intellectuel de la communauté scientifique, et non à émaner de celle-ci. C’est aussi ce que pense quelqu’un comme Claude Allègre qui, dans son Dictionnaire amoureux de la science, va jusqu’à soutenir qu’il existe un « antagonisme structurel entre le novateur et la communauté [scientifique] ».32

 Il est donc très probable que les réactions actuelles de la communauté scientifique à l’endroit de Didier Raoult ne soient finalement qu’un reflet de cet antagonisme structurel dont parle Claude Allègre : elles traduisent aussi peut-être un certain refus amer de voir que le microbiologiste de Marseille figure bel et bien au nombre de ces grands novateurs, qui n’ont pas hésité à fuir le culte du consensus régnant dans les milieux scientifiques et académiques conventionnels.

Matthieu Creson
Enseignant, chercheur (en histoire de l’art), diplômé en lettres, en philosophie et en commerce

  1. https://presse.inserm.fr/remise-des-prix-inserm-le-30-novembre-2010-au-college-de-france/14741/
  2. https://histoire.inserm.fr/de-l-inh-a-l-inserm/les-prix-inserm/prix-2010/didier-raoult-grand-prix-2010
  3. Ibid.
  4. Didier Raoult, Épidémies, vrais dangers et fausses alertes, Neuilly-sur-Seine, Michel Lafon, 2020, p. 106.
  5. Ibid.
  6. https://www.change.org/p/ephilippepm-traitement-covid19-ne-perdons-plus-de-temps-neperdonsplusdetemps
  7. Ilana Löwy, article « Essai clinique », in Dictionnaire de la pensée médicale, sous la dir. de Dominique Lecourt, PUF, « Quadrige », 2004, p. 441-446, p. 442.
  8. Ibid.
  9. Ibid.
  10. Ibid.
  11. Ibid., p. 444.
  12. https://www.lequotidiendumedecin.fr/specialites/infectiologie/lethique-du-traitement-contre-lethique-de-la-recherche-le-pr-didier-raoult-critique-les-derives-de
  13. Ibid.
  14. Ibid.
  15. https://www.mediterranee-infection.com/coronavirus-donnees-ehpad-polemiques/
  16. https://www.lequotidiendumedecin.fr/actus-medicales/recherche-science/les-gens-sont-devenus-fous-le-pr-didier-raoult-repond-ses-detracteurs-en-video
  17. http://www.leparisien.fr/societe/sante/virus-mutants-didier-raoult-avait-predit-le-chaos-il-y-a-17-ans-31-03-2020-8291478.php
  18. Remarquons ici au passage que les contempteurs du capitalisme libéral, qui vont de l’extrême gauche à l’extrême droite, voient dans la crise du Covid-19 la preuve que la mondialisation est nocive, et qu’il faudrait y renoncer pour « inventer un monde nouveau ». Or vouloir renoncer à la mondialisation serait pour nous une décision suicidaire : c’est un peu le même raisonnement que celui qui consisterait à dire que, du fait que la circulation automobile donne lieu à des accidents mortels, le meilleur moyen de limiter ces derniers serait de supprimer toutes les routes et tous les véhicules automobiles. De même qu’il nous incombe d’appliquer une politique efficace en matière de sécurité routière, de même nous devons pouvoir garantir que les échanges commerciaux internationaux puissent se faire dans le respect du droit et des règles du jeu, lesquelles doivent pouvoir s’appliquer à tout le monde.
  19. https://www.youtube.com/watch?v=FDgIlYRFqoQ
  20. Afin qu’elle ne donnât pas lieu à des dérives, cette possibilité de prescrire plus librement la chloroquine s’est accompagnée de certaines obligations : l’HCQ ne peut être obtenue qu’en pharmacie hospitalière, avec exigence d’une traçabilité des prescriptions (https://www.change.org/p/ephilippepm-traitement-covid19-ne-perdons-plus-de-temps-neperdonsplusdetemps).
  21. https://www.youtube.com/watch?v=O8etohG3tq4
  22. Ibid.
  23. http://www.leparisien.fr/societe/coronavirus-pour-macron-raoult-est-un-grand-scientifique-et-sa-bi-therapie-doit-etre-testee-15-04-2020-8299788.php
  24. https://www.youtube.com/watch?v=O8etohG3tq4
  25. On sait qu’il existe en droit ce qu’on appelle la « théorie des baïonnettes intelligentes » : un subordonné qui reçoit un ordre illégitime et contraire à l’intelligence, de la part de l’autorité légale, est ainsi tenu de « désobéir ». Sans pour autant « désobéir » à proprement parler, Didier Raoult n’en proclame pas moins que « nous avons le droit le droit de réfléchir », que « nous avons le droit de rester intelligents ».
  26. https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200430.OBS28205/didier-raoult-toute-cette-histoire-va-finir-comme-le-sang-contamine.html?utm_medium=Social&utm_source=Twitter#Echobox=1588317184
  27. https://www.youtube.com/watch?v=rQzWHuf4Hmk
  28. Sur ces questions, on pourra aussi se reporter au livre de Claude Allègre avec Dominique de Montvalon, L’imposture climatique ou la fausse écologie, Paris, Plon, 2010.
  29. Propos rapportés sur https://www.valeursactuelles.com/societe/titre-personnel-didier-raoult-ne-voit-pas-le-rechauffement-climatique-118956
  30. Rapporté dans https://www.valeursactuelles.com/societe/titre-personnel-didier-raoult-ne-voit-pas-le-rechauffement-climatique-118956
  31. Claude Allègre et Laure Meynadier, Découvrir la Terre, Paris, Fayard, 2012, p. 261.
  32. Claude Allègre, Dictionnaire amoureux de la science, Paris, Plon-Fayard, 2005, p. 255.