Entretien avec Jérôme Bonnemaison, auteur de « Vers la société délibérative – à l’horizon, le nouveau visage de la politique »

Les Gilets Jaunes ont fortement marqué la société française, en réclamant un changement profond du fonctionnement politique de notre pays. La demande d’une démocratie plus réelle traverse le monde, du « Hirak » algérien au Chili où la population a obtenu d’élire une Assemblée constituante. Dans l’essai original que nous publions chez ENTREMISES, Jérôme Bonnemaison considère que ce ne sont pas des escarmouches mais le signe d’une profonde révolution, qui verra la politique changer de nature. Celle-ci, fondée depuis longtemps (mais pas au départ à Athènes), sur la séparation entre la vie politique et la vie sociale, ne peut plus continuer ainsi. Il nous l’explique ici.

Vous dites dans le livre que l’âge de la politique moderne est passé ? Pourquoi ?

Parce que les racines économiques, sociales, culturelles, de la politique telle qu’elle existait ne sont plus là, tout simplement. C’est un constat, pas un jugement. Donc l’idée qu’on pourrait revenir à une vie politique saine est condamnée à la déception, si on persiste à s’enliser dans la pensée générale de la politique qui est la nôtre, en gros depuis la révolution anglaise. C’est le cadre représentatif, essentiellement.

La notion de représentation a explosé en art, il y a un peu plus d’un siècle, et c’est au tour de la politique, finalement, sous le coup de l’affirmation de l’individu.

On ne reviendra pas en arrière. Personne n’avait imaginé Kandinsky en 1870, et pourtant il est venu. Il me semble que c’est ce qui va nous arriver en politique. L’autre modèle en gestation est celui du capitalisme autoritaire (dont on connaît plusieurs versions possibles, de la Chine à la Hongrie, à certains aspects de fonctionnement de l’UE, comme son comportement avec les grecs). Ce sont ces deux virtualités de la politique qui s’affrontent dès aujourd’hui, cela va devenir de plus en plus clair.

Mais pourquoi la vieille conception de la politique est-elle obsolète ?

Parce que tout a changé, sauf la politique, et que cela ne saurait durer. La société ne peut plus se gouverner comme une exécutante, tout comme les salariés ne peuvent plus être dirigés comme dans « les temps modernes » de Charlie Chaplin.

Le niveau d’information, d’éducation, a radicalement changé, les Etats sont devenus des acteurs parmi d’autres de « la gouvernance ».

La société s’est horizontalisée et nous restons piégés dans une vision verticale, avec des porte-paroles qui n’en sont plus, des partis exsangues qui ne sont plus représentatifs et n’ont plus de véritable fonction, sauf de produire du difforme et une forme de privatisation des institutions par des « cliques ». Tout cela ne peut plus durer, car ce système est incapable de résoudre les problèmes qui sont posés, il est comme « satellisé » par rapport à la société, et déjà l’abstention est le vote majoritaire. On le sent aussi bien dans les entreprises, où la demande d’autonomie est un tsunami, que dans la vie politique.

Vous parlez de prise de pouvoir politique de la société elle-même…

Nous avons vécu depuis très longtemps en considérant qu’il y avait une scission « naturelle » entre la politique et la « société civile », alors qu’elle est historique, or la société civile ne peut plus être traitée ainsi. Et en réalité elle prend souvent le pouvoir, déjà, comme les soignants dans les hôpitaux au début de la pandémie, le politique étant alors aux abonnés absents. Mais il faut maintenant transformer les institutions pour traduire ce mouvement d’auto production politique par la société, pour qu’il devienne pleinement efficace. De même que le modèle du cours magistral intégral ne peut plus fonctionner en éducation, parce qu’il n’a plus de raison d’être, le modèle politique des tribuns qu’on écoute des heures, des assemblées représentatives, face aux « masses » passives, attendant la bonne parole de la loi, ce n’est plus envisageable sérieusement.

C’est ça « notre crise politique », une crise des fondations…

Ce ne sont pas des mesurettes comme de publier les comptes des députés qui y changent quelque chose, ni l’idée référendaire d’ailleurs, qui s’inspire de l’archaïque logique de Bonaparte ! Remplacer un représentant par un autre ne change rien et c’est ce que se disent la plupart de nos concitoyens qui n’espèrent plus de changement par ce biais, car ils perçoivent qu’il ne peut plus relayer leurs aspirations.

Que peut-on faire ?

Enormément de choses ! La représentation par le vote n’est plus possible, comme modèle exclusif. On doit en tirer les leçons partout, la citoyenneté doit devenir permanente, de manière explicite, et pas seulement dans la protestation plus ou moins résignée ou « la réclamation ». Si on veut parler de solutions tangibles, cela peut impliquer la création d’assemblées tirées au sort co décisionnaires, sur une base sociologique fidèle à la population, détachées des enjeux de réélection qui empêchent la vraie discussion. On a vu que la convention climat était capable, comme les jurys d’assises depuis longtemps, de réaliser des propositions pertinentes, des compromis intelligents, loin des fausses postures entre majorité et opposition que l’on sait aujourd’hui boutiquières. Quand le Président a rejeté les propositions de la commission, celle-ci aurait pu refuser de se dissoudre… Et ce type d’initiative révolutionnaire, vraiment, viendra sans doute demain.

La vie économique ne peut plus être non plus le lieu d’exemption de la démocratie, alors que c’est là où se jouent les conditions de toute vie sociale et que le capital est devenu « humain ».

Si les salariés n’obtiennent pas un pouvoir de cogestion effectif, au moins, quand ils ne créent pas des coopératives démocratiques, le conflit au sein de l’entreprise deviendra ingérable, il devient d’ailleurs très difficile de « manager » parce que le salarié cognitif, comme le citoyen, ne peut plus être simple exécutant. C’est pourquoi les partis sont en crise, ils n’ont plus de colleur d’affiches, il n’y en a pas besoin, et les gens aspirent à décider et agir, pas à approuver ou applaudir tous les cinq ans. Le vertical est un monde défunt, notamment parce que la révolution numérique est passée par là et va s’approfondir.

Vous êtes optimiste alors, vous pensez que nos démocraties vont s’épanouir demain ?

Il n’y a pas de fatalité historique. Certes, de fortes tendances s’expriment en faveur d’un contrôle total des individus par des Etats policiers et les grands acteurs des « données », la peur des périls aide les modèles autoritaires. Mais en même temps on ne peut être que stupéfait par la demande de liberté qui s’exprime partout, souvent silencieusement. Beaucoup ne supportent plus la position d’exécutant et changent de travail, quitte à perdre des revenus, pour ne plus étouffer sous « les consignes ». Une révolution vers l’horizontalité se produit, qui n’a pas sa place dans l’actualité mais n’en est pas moins profonde, et soulève d’ailleurs de nouveaux problèmes (il faudra apprendre à délibérer, et en assumer la responsabilité). Les sociétés fonctionnent, parce que de facto, les gens délibèrent déjà entre eux, trouvent des ajustements, imaginent des solutions, bref délibèrent, déjà, alors que leurs « élites » politiques se concentrent sur des « éléments de langage » et des activités théâtrales. Donc la société délibérative est en réalité déjà là.

Il suffit, en grande partie, qu’elle prenne conscience de sa puissance et qu’elle bouleverse les institutions et les usages conformistes pour donner sa mesure.

Le politique au sens classique est déjà à la remorque des délibérations sociales, qu’il vient « officialiser », en leur donnant « une valeur légale », mais l’essentiel se passe déjà ailleurs que dans les enceintes censées exprimer la souveraineté.  Si on regarde les principales innovations qui surgissent, par exemple dans la lutte contre le réchauffement climatique, elles ne viennent certainement pas des partis mais de la rencontre du savant, du chercheur, de l’usager, parmi des milliers de configurations. L’intelligence, d’ailleurs, se détourne très manifestement de la carrière politique, qui ne fabrique plus des Jaurès mais des Boris Johnson. Elle cherche à s’exprimer ailleurs, directement, en « délibérant » entre acteurs. La meilleure manière d’aider à l’éclosion de la société délibérative, c’est de s’y mettre soi-même, de manière délibérée, là où on est. Dans son équipe de travail, son quartier, partout où s’exprime la volonté d’être un acteur reconnu, et pas simplement un fax vivant ou un consommateur face à une « offre » politique décevante.

Jérôme Bonnemaison
Propos recueillis par les éditions Entremises