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dans Politique

Fin de parti(e)

Adrien DubrasquetParAdrien Dubrasquet
22 mars 2017
Fin de parti(e)

Une voix chaude, au timbre brûlé, s’est éteinte. Dans ses éclats et ses soupirs, elle nous parlait toujours de la Gauche. A pas lent, une silhouette imposante s’éloigne, laissant dans son sillage un parfum de gitanes et de combats pour le socialisme. Le mardi 21 mars, Henri Emmanuelli nous a quittés.

Avec lui, c’est plus que le représentant d’une génération politique qui s’en va, c’est tout un pan de l’histoire de la gauche française qui entre dans l’histoire : il est possible de lire, au prisme de sa vie politique, toute l’histoire du PS, de sa fondation à son état actuel moribond.

Henri Emmanuelli entre au PS en 1972, un an après la fondation du parti d’Epinay. Son élection dans la 3e circonscription des Landes en 1978, après un échec en 1973, correspond à la poussée et à l’implantation électorales du PS, avec les municipales de 1977 et les législatives de 1978, annonciatrices de la victoire de 1981. S’il est à plusieurs reprises secrétaire d’Etat durant le premier septennat, il est surtout président du Conseil général des Landes en 1982 et conseiller régional d’Aquitaine en 1986, étant ainsi à la fois l’un des auteurs et l’un des acteurs les plus remarquables de la décentralisation qui reste, sans doute, la réforme structurelle la plus marquante et la plus durable du double septennat de François Mitterrand.

Durant le second septennat, son poste de trésorier au sein du PS, son accession à la présidence de l’Assemblée puis sa candidature malheureuse aux primaires socialistes pour la présidentielle de 1995, marquent l’arrivée aux responsabilités politiques (et partisanes) d’une nouvelle génération, qui n’a pas été membre de la SFIO et est entrée en politique avec la naissance du PS. Contrairement à la génération précédente, celle-ci est bien différente. A l’instar du Parti socialiste créé pour aller à la conquête des institutions de la Ve République, cette génération est née en politique sous de Gaulle et n’a jamais exercé le moindre mandat durant la IVe. Elle ne doit pas ses responsabilités politiques à son rôle durant la guerre ou à son compagnonnage avec François Mitterrand durant la IVe république, mais à sa formation de très haut niveau et à son expertise professionnelle (en l’occurrence IEP de Paris puis directeur-adjoint à la Banque Rothschild), traduisant une évolution du personnel politique.

Condamné dans l’affaire Urba et obligé de se retirer de la vie politique durant quelques années, sa traversée du désert est annonciatrice de la claque électorale de 2002. Son retour dans l’arène politique sera marqué par un relatif retrait des responsabilités politiques nationales et un fort engagement au sein de la vie du PS : il participera à toutes les querelles intestines et recompositions de courants, avec Jean-Luc Mélenchon d’abord, puis aux côtés de Laurent Fabius et des « nonistes », et enfin, avec une nouvelle génération née sous les ors de la « Mitterrandie » et de la « Jospinie », celle qui a exercé le pouvoir entre 2012-2017, emmenée par Benoit Hamon notamment. Les multiples coalitions auxquelles il aura pris part et les nombreuses alliances qu’il aura nouées de congrès en congrès, avant 2012, sont, d’une part, la preuve de l’étiolement idéologique du PS, de plus en plus divisé entre une aile libérale économiquement et une aile plus dirigiste, d’autre part, le signe de l’incapacité de l’aile gauche à se structurer durablement, et enfin, un indice précurseur des divergences qui mineront le quinquennat de François Hollande.

Sa mort prématurée, qui intervient avant la fin de la mandature, est tristement symbolique : à l’image de ce parti malade, exsangue et profondément divisé.

Au niveau national, ses dernières prises de position sont emblématiques des fractures qui ont traversé ce quinquennat et divisent la gauche depuis plus d’une dizaine d’années : il aura critiqué pendant cinq ans la politique économique conduite par François Hollande, dénoncé l’irresponsabilité d’un Benoît Hamon et d’un Arnaud Montebourg et réaffirmé dans un esprit légitimiste la nécessité de soutenir François Hollande avant d’apporter son soutien au candidat Hamon tout en émettant de très fortes réserves sur le revenu universel. Au niveau local, son long règne, marqué par d’importantes avancées saluées unanimement et une grande qualité de gestion, se traduit par un très faible renouvellement du personnel politique et l’absence de relève, le conduisant à « importer » un dauphin en la personne de Boris Vallaud (« c’est le seul au niveau ») : cette démarche, a fortiori dans une terre acquise de longue date à la gauche, en dit long sur l’état de délabrement avancé de ce parti, amas de grandes baronnies mais incapable de susciter des énergies nouvelles.

Il aura été de toutes les batailles qui ont déchiré le Parti socialiste. Du conflit généré par le tournant de la rigueur en 1983 à la lutte entre partisans du « oui » et du « non » pour la Constitution européenne en 2005, en passant par l’affrontement fratricide avec les rocardiens, les fabusiens et les jospiniens autour de l’héritage mitterrandien. Mais au final, il aura toujours été dans le camp des perdants à terme : l’inflexion libérale amorcée en 1983 s’est poursuivie et renforcée ; la « deuxième gauche » est devenue majoritaire, d’abord au niveau des idées puis des hommes ; le projet de Constitution européenne, débarrassé du superfétatoire et relooké sous le titre de Traité de Lisbonne, a été voté en 2007.

Perdant magnifique, opposant interne respecté et admiré, il ressemble en cela à Philippe Séguin.

L’enfant de Tunis et celui des Eaux-Bonnes, ces deux « petits choses » arrivés à force de travail et de talents, de persévérance et de convictions à l’exercice des plus hautes responsabilités de l’Etat ont des destins semblables. Chacun a à son actif quelques responsabilités ministérielles oubliées, une intense activité parlementaire qui culmine avec la présidence de l’Assemblée, une éphémère présidence de parti, d’importantes responsabilités locales et un grand combat pour le « non » lors d’un référendum européen. Chacun à sa manière aura été le grand défenseur d’un idéal pour lequel il s’était engagé en politique et qu’il voyait disparaître peu à peu, emporté par les affres de la politique gestionnaire, de la conversion de la France au néo-libéralisme : le gaullisme pour l’un, le socialisme pour l’autre.

L’ironie du sort veut qu’au moment où ces deux hommes disparaissent leurs idées triomphent enfin au sein de leurs partis respectifs et que leurs héritiers proclamés soient candidats à la présidence de la République. L’ironie du sort veut que les partis que ces deux hommes ont vu naître, qu’ils ont contribué à ancrer localement et à animer idéologiquement tout en veillant à en préserver l’unité soient au bord de l’implosion et réalisent de (très) probables contre-performances à l’élection présidentielle. Leur ultime victoire a un goût de cendres.

Avec la disparition de Philippe Séguin hier et celle de Henri Emmanuelli aujourd’hui, ce sont plus que deux figures d’une génération qui s’en sont allées : leur vie aura été celle d’un parti et celle d’une certaine idée, généreuse et exigeante, de la droite et de la gauche. Un cycle s’achève.

Adrien Dubrasquet

Photo : Nouveau Parti Socialiste

Adrien Dubrasquet

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