François Mitterrand et l’Afrique : retour sur le fameux discours de La Baule du 20 juin 1990

La date du 10 mai 2021 marque la commémoration du 40è anniversaire de l’accession de François Mitterrand à la présidence de la République française. Comme tous les dirigeants français depuis le général de Gaulle, François Mitterrand, qui fut aussi ministre de la France d’Outre-Mer de juillet 1950 à juillet 1951, avait une relation particulière avec le continent africain. De ses 14 années à la tête de l’Etat français et de la politique mitterrandienne de l’Afrique, l’on retiendra probablement en particulier le fameux discours de La Baule du 20 juin 1990 comme l’un des faits marquants.

Plus de 30 ans après ce discours, qui a fait l’objet de tant d’analyses en Afrique et en France, quelle perception peut-on en avoir aujourd’hui ? Quel en a été réellement l’impact, surtout que la question de la démocratisation des Etats africains, qui était l’enjeu principal de ce discours, reste toujours posée ?

Un discours diversement perçu et interprété

A priori, le discours de La Baule est d’abord l’une des conséquences directes du fameux « vent »  venu de l’Est de l’Europe, qui allait souffler sur le monde entier. D’ailleurs, dans son célèbre ouvrage intitulé La fin de l’histoire et le dernier homme (Paris, Flammarion, 1992), et en partant de l’idée que la démocratie libérale a vocation à s’implanter dans toutes les sociétés sans exception, le politiste américain Francis Fukuyama a méthodiquement expliqué comment la chute du système communisme allait impacter durablement le monde.

Cependant, beaucoup ont vu dans le discours de La Baule une injonction inacceptable aux accents néocoloniaux, étant surtout donné qu’il a été prononcé par le chef d’Etat français d’alors, devant ses pairs africains à l’occasion du traditionnel Sommet Afrique-France. En effet, ce discours tenu sur le sol français, par le président français et devant des dirigeants africains, pouvait difficilement échapper à l’accusation récurrente de paternalisme et de néocolonialisme. Surtout que l’appel aux efforts de démocratisation était assorti d’une conditionnalité en matière d’aide économique, laissant ainsi clairement entendre qu’il sera tenu compte, davantage que par le passé, du respect des droits de l’homme et de la démocratie au moment des arbitrages budgétaires.

Autrement dit, la France n’accordera son aide notamment financière qu’à ceux des Etats africains qui franchiraient avec courage le pas du multipartisme, sachant que la quasi-totalité des pays africains fonctionnaient à cette époque sur la base du système de parti unique. Le président Mitterrand ne pouvait pas être plus clair au sujet de la conditionnalité de l’aide de la France : « La France liera tout son effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté ; il y aura une aide normale de la France à l’égard des pays africains, mais il est évident que cette aide sera plus tiède envers ceux qui se comporteraient de façon autoritaire, et plus enthousiaste envers ceux qui franchiront, avec courage, ce pas vers la démocratisation » ! Et d’ajouter : « Il ne faut pas voir la liberté comme un ennemi caché. Elle sera votre meilleure amie ». En dépit de la clarté de son propos, le président français se défendra de vouloir faire de l’ingérence dans les affaires intérieures des Etats africains : « Cette forme de colonialisme qui consisterait à faire la leçon en permanence aux États africains et à ceux qui les dirigent, c’est une forme de colonisation aussi perverse que toute autre », dira-t-il.

A y regarder de près, et avec le recul du temps, le sens ainsi que la portée de ce discours semblent être bien plus nuancés que ce que l’on avait supposé immédiatement à l’époque.

D’ailleurs, l’un des écueils des interprétations de ce discours tient à l’argument selon lequel le processus de démocratisation des Etats africains aurait commencé avec le Sommet Afrique-France de La Baule de 1990. Or, une telle approche tend entre autres à minimaliser tout le combat mené de longue date par les Africains eux-mêmes, de l’intérieur de l’Afrique et au prix de lourds sacrifices, pour un retour à la démocratie pluraliste sur le continent. En effet, c’est notamment en raison de la Guerre froide que se livraient les deux blocs idéologiques d’alors que les Etats africains nouvellement indépendants avaient quasi immédiatement basculé dans des systèmes de parti unique ou des régimes autoritaires, voire des dictatures, avec souvent le soutien bienveillant des puissances étrangères dans leur lutte d’influence.

C’est pourquoi, suivant une autre casuistique, le discours de La Baule pourrait être entendu également comme un appel et/ou un avertissement plus ou moins cordial à des pays alliés, en les invitant à entrer dans une nouvelle ère où la France n’allait plus pouvoir jouer le rôle qu’elle avait souvent joué, dans un contexte international jusque-là marqué justement par la Guerre froide. Ainsi en est-il de ce passage : « Il nous faut parler de démocratie. C’est un principe universel qui vient d’apparaître aux peuples de l’Europe centrale comme une évidence absolue au point qu’en l’espace de quelques semaines, les régimes, considérés comme les plus forts, ont été bouleversés. Le peuple était dans les rues, sur les places et le pouvoir ancien sentant sa fragilité, cessait toute résistance comme s’il était déjà, et depuis longtemps, vidé de substance et qu’il le savait. Et cette révolution des peuples, la plus importante que l’on eut connue depuis la Révolution française de 1789, va continuer… Si bien que l’histoire reste encore en jeu. Il faut bien se dire que ce souffle fera le tour de la planète ».

En effet, avec la nouvelle configuration géopolitique qui était en cours, le président Mitterrand que l’on dit être très lucide sur ces questions, ne pouvait pas ne pas savoir que la France n’aurait plus désormais toute la latitude dans sa politique africaine. En invitant ses pairs africains à être dans l’air du temps, François Mitterrand semblait dire en même temps que la France allait inévitablement faire elle-même son aggiornamento en matière de politique internationale.

Faut-il rappeler que c’est d’abord l’Union soviétique elle-même, en tant que l’un des deux principaux acteurs de la Guerre froide avec les Etats-Unis, qui a commencé dès 1985 à se préparer à ce changement devenu visiblement irréversible ? En effet, avec la perestroïka (autrement dit « la reconstruction »), le pays de Mikhaïl Gorbatchev devait se plier à une douloureuse politique de réforme portée principalement sur trois axes prioritaires, notamment économique, social et éthique ; ce qui devait se traduire également par l’accélération, la démocratisation et la transparence. Certains commentateurs du discours de La Baule avaient d’ailleurs à l’époque parlé de la « paristroïka », en faisant ainsi le lien avec les réformes qui s’étaient imposées à l’Union soviétique.

Faut-il rappeler également qu’en février 1990, soit cinq mois avant le Sommet Afrique-France et le discours de La Baule, le Bénin organisa la toute première conférence nationale de l’Afrique francophone qui allait considérablement influencer et inspirer toutes les suivantes ? A l’instar de la perestroïka soviétique, le régime marxiste-léniniste de Mathieu Kérékou devait se plier aux réformes qui s’imposaient afin de sortir d’une crise qui a atteint son point culminant. Tout en marquant la fin du marxisme-léninisme au Bénin, la conférence nationale souveraine avait surtout pour but de doter le pays d’une nouvelle constitution devant garantir le multipartisme, la création d’un poste de Premier ministre, la décentralisation du pouvoir…

Faut-il rappeler enfin que l’Afrique du Sud ségrégationniste, qui a su exploiter à son avantage la Guerre froide, a bien compris d’elle-même la nécessité de s’adapter au changement qui s’annonçait irréversible ? C’était bien avant les autres Etats du continent africain et le discours de François Mitterrand à La Baule le 20 juin 1990. Ce pays n’était absolument pas concerné par le discours de La Baule où il ne pouvait d’ailleurs même pas être représenté !

Un discours certes impactant à plus d’un titre mais parfois surévalué dans son sens même et sa portée réelle

Quelle que soit l’appréciation que l’on en fait, le discours de La Baule restera l’une des étapes les plus marquantes du processus de re-démocratisation des Etats africains, surtout francophones, avec des fortunes diverses.

Parmi les retombées plus ou moins directes de ce discours, on citera notamment la tenue des fameuses conférences nationales souveraines, un peu sur le modèle béninois précité ou encore des Etats généraux français de 1789. Ces conférences nationales ont eu le mérite de faire notamment le bilan des trois décennies des indépendances africaines, avec des politiques successives qui avaient clairement montré leurs limites. Elles ont surtout permis à de nombreux Etats du continent africain de se doter de nouvelles institutions, de type démocratique, dont la mise en œuvre a souvent abouti à la chute des régimes que l’on croyait jusque-là indéboulonnables.

Mais, comme on le sait, cette belle lancée démocratique avec des vagues successives d’élections pluralistes partout en Afrique n’aura été que de courte durée, avec des résultats assez aléatoires. De toute évidence, si le pluralisme politique a été formellement réintroduit dans de nombreux pays africains, notamment dans les anciennes colonies françaises, cela n’a pas suffi pour y assurer un véritable enracinement démocratique. Très rapidement, en effet, le bond en arrière s’est fait de façon tout aussi spectaculaire dans de nombreux pays, avec notamment des coups d’Etat ou encore des guerres civiles, des élections dont la transparence et la sincérité étaient loin d’être garanties.

Mais cette lecture, axée essentiellement sur le monde francophone africain, ne reflète pas nécessairement la réalité observable de la pratique démocratique sur l’ensemble du continent africain. En effet, en dépit des réserves que l’on peut objectivement émettre çà et là à la lumière de leurs pratiques effectives, certains Etats africains ont connu de réelles avancées démocratiques depuis les années 1990. C’est notamment le cas de nombreux pays, souvent anglophones, comme le Ghana, le Nigéria, la Zambie, le Malawi, la Tanzanie ou encore la Namibie, etc.

Par ailleurs, il sied de préciser que les Etats d’Afrique du Nord étaient pratiquement en marge des conséquences du discours de La Baule ! Et c’est seulement deux décennies plus tard qu’un autre « vent » – celui du « Printemps arabe », parti cette fois-ci du continent africain, précisément de la Tunisie – emportait des régimes supposément indétrônables. Ce nouveau vent de démocratisation laissera mêmement sur son passage des espoirs déçus en matière de démocratie et de bonne gouvernance.

L’aujourd’hui de la question et la problématique de la démocratie en Afrique

Plus de trois décennies après le discours de La Baule, qu’en est-il du processus de démocratisation des Etats africains et du rôle que la France s’était proposée, par la voix du président Mitterrand, de jouer à leurs côtés ?

Les dirigeants français successifs, de Jacques Chirac à Emmanuel Macron, ont tous tenu des discours ayant trait au changement de la politique africaine de la France et à l’importance de la démocratie en Afrique. Où en est-on exactement aujourd’hui ? Sur ces questions précises, et au vu de l’état actuel des relations entre la France et les Etats africains, le XXVIIIè Sommet Afrique-France (prévu du 8 au 10 juillet 2021 à Montpellier) que l’on présente d’ores et déjà comme prometteur laisse néanmoins dubitatifs les observateurs avertis.

Bien évidemment, le président Emmanuel Macron voudrait insuffler un nouveau souffle à cette rencontre, pour en faire un sommet référentiel et différent des schémas classiques, comme il le précise d’ailleurs dans un entretien accordé à l’hebdomadaire africain Jeune Afrique : « Nous n’allons pas organiser un sommet classique, en invitant des chefs d’État. Notre objectif est de mettre en avant les personnes qui incarnent le renouvellement générationnel, y compris sur le plan politique. Parce que s’il y a un point difficile, c’est bien le renouvellement démocratique. Certains pays se sont pliés à une alternance régulière, d’autres non ». Beaucoup, en France comme en Afrique, voudraient croire à cette bonne parole du président Emmanuel Macron. Mais, comme tout le monde le sait, les paroles ne valent strictement rien si elles ne sont pas indexées à des actes concrets…

La question que l’on doit également se poser au sujet du discours de La Baule, plus de trois décennies après, est celle de savoir ce qu’il en reste véritablement aujourd’hui.

Il est de plus en plus clair que la décennie 1990, qui a vu de nombreux pays au monde entrer dans une nouvelle ère de démocratie pluraliste, a finalement été encore un rendez-vous manqué pour l’Afrique. Ce constat est particulièrement valable pour l’Afrique francophone qui est apparemment le maillon faible du continent en matière de démocratie. Sans tomber dans une essentialisation primaire qui ne peut être que récusable, il est néanmoins frappant de constater qu’aucun de ces Etats africains francophones ne soit aujourd’hui considéré comme un modèle de démocratie ou de stabilité politique. En effet, après une brève parenthèse où une telle référence était reconnue à juste titre à des pays comme le Sénégal, le Bénin ou encore le Mali, il n’en est plus le cas aujourd’hui. Certains commentateurs, qui disent être également des défenseurs de la Francophonie, montrent parfois ouvertement leur gêne face à un tel constat de déception ! Comment expliquer rationnellement cet état des choses ?

De tout ce qui précède, force est également de constater que les Africains francophones ont quelque peu tendance à trop attendre des partenaires internationaux, dont la France, qui ont leurs propres problèmes. Il est à noter surtout que ces partenaires internationaux, quels qu’ils soient et en dépit de leurs positionnements respectifs, n’ont pas nécessairement tous les moyens de leur politique internationale. Aussi, n’est-il certainement pas superfétatoire de rappeler ce qui relève de l’évidence même, à savoir que c’est fondamentalement de l’intérieur du continent africain, et à partir des visions proprement africaines, que doit s’engager et se poursuivre le long processus pour une Afrique démocratique, tournée vers l’avenir et résolument décidée à être désormais un espace de paix et de bonne gouvernance. A ce titre, les nombreuses initiatives de l’Union africaine (Ua) en matière de démocratie au cours de ces dernières décennies sont encourageantes et méritent d’être saluées. Assurément, bien que l’autorité des instruments communautaires en la matière, notamment la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance du 30 janvier 2007, reste faiblement observée par les Etats parties, c’est bien dans cette direction que doivent s’orienter les efforts des sociétés africaines dans leurs aspirations légitimes à la démocratie et à la bonne gouvernance.

De même, si la démocratie est l’une des aspirations naturelles des peuples et un principe universel comme cela est désormais admis, il reste que les Africains se doivent d’inventer leurs propres modèles en la matière. Encore faut-il que ces modèles africains de démocratie ne soient pas simplement des copies des modèles importés d’ailleurs, généralement au mépris des réalités localement observables. Le président Mitterrand ne dit pas autre chose, à partir du moment où il nuance son propre propos dans le discours de La Baule en ces termes : « La France n’a pas à dicter je ne sais quelle loi constitutionnelle qui s’imposerait de facto à l’ensemble des peuples qui ont leur propre conscience et leur propre histoire et qui doivent savoir comment se diriger vers le principe universel qu’est la démocratie ». C’est également ce que suggère avec raison Blaise Pascal dans cette formule finalement de portée universelle : « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ! ».

Roger Koudé, Professeur de Droit international
Titulaire de la Chaire Unesco « Mémoire, Cultures et Interculturalité » à l’Université catholique de Lyon (UcLy). Son dernier ouvrage, intitulé Discours sur la Paix, la Justice et les Institutions efficaces, vient de paraître aux Éditions des Archives Contemporaines (Paris, 3/2021), avec la préface du Docteur Denis Mukwege, Prix Nobel de la Paix 2018.