Invisibles : que se cache derrière nos masques ?

Le symbole est ce qui relie deux faces d’une même réalité. Il y en a une visible, une cachée. Telle une pièce de monnaie, le symbole essaie de figer ce qui, sans quoi, ne fait que passer : un signe indiciel. Il relie passé, présent et donne sens ou direction pour l’avenir. Il intègre au collectif partageant le repère. Après survenance de l’évènement fondateur dit symbolique, pour marquer, durer, se succèdent les rites. Ils allient présence physique et visibilité des participants, pour célébrer l’invisible. Autour de l’icône, il y a commémoration ; autour de la pièce de monnaie, il y a échange… Par Olivier Rouquan Politologue, constitutionnaliste.

Brutalement, avec le confinement, nous apprenons que la pièce dans laquelle et avec laquelle nous jouions a moins de valeur : les deux faces sont disjointes. La présence physique n’est plus garante de visibilité et réciproquement. Nous allons porter un masque et nous tenir loin en « présence de » ; et nous allons être visibles en étant loin, par la médiation numérique devenue banale. En conséquence, la pièce de la saison des plaisirs ne vaut plus rien : corps et incarnation ne sont plus les références. Pour une civilisation restant inconsciemment fondée sur un Dieu capable à un moment donné, de se « faire chair », cela est problématique. De nos alliances, le symbole s’efface. De nos présences, le corps s’éloigne. Pour faire société, il va falloir trouver un métal rare, capable au temps du Covid-19, de réconcilier nos besoins de sensualité et de visibilité, et… de refaire société.

Masqués ou confinés, nous nous dématérialisons

Le masque offre un espace de jeu : il dissimule et permet un écart. Lors du carnaval, il permet de renverser l’ordre et à tout un chacun et à tous, dans la rue et la proximité, de jouer le jeu que nous voulons. Il peut être libérateur de pulsions. Il peut conduire du jeu de rôles au vertige. Dans la liesse et les libations, il offre un tel sentiment de libération qu’il peut aliéner. Sur scène, mis au dessus et à part, le masque participe du rituel théâtral. Son port, certes codifié, offre une part d’expression au comédien. Mais l’univers du jeu est étroitement scellé par l’auteur, les conventions sociales, le jeu des réputations, les concurrences réglées entre acteurs… Ces derniers jouent sous liberté surveillée. La société de Cour poudrée et n’avançant que masquée, peut être perçue rétrospectivement comme totalitaire. Quoiqu’il en soit, le masque est un instrument naviguant en fonction des moments, entre baroque et classique, perdition et revendication d’exemplarité, aliénation et libertés trop relatives… Il ne nous semble pas être le meilleur allié de la sincérité ou de la raison.

Or désormais, nous allons déambuler masqués. Ainsi allons-nous nous dissimuler pour cause de maladie galopante. Il ne s’agit pas d’un jeu ; il ne s’agit apparemment pas de carnaval ou de théâtre. Et comme pour lutter contre cette dilution dans la masse, certains griment et « personnalisent » déjà leur masque dit « grand public » – ruse de la raison. Le signe est donné du trouble dû à ce port rendu quasi-obligatoire en « présentiel », comme il se dit désormais. Notre lien social dans un espace physique sera ainsi encore plus anonyme et artificiel, alors que nous jouions avec peu de succès il est vrai depuis les années 60, la course à la singularité et à la subjectivation.

Il faut conjurer le mauvais sort de la perte identitaire après défiguration et prise de distance.

Il faut aussi conjurer ce que les relations masquées vont augurer, en perte de confiance et en contamination paranoïaque. Imposée ou non, la simulation et la dissimulation en société sont en effet rarement gages de liberté.

Si nous devenons, nous, êtres animés, invisibles à nous-mêmes dans l’espace public, par contraste, en temps de confinement, nous avons pu ressentir la fixité des références architecturales, soudain éclatante de majesté. Nous sentions subjectivement et collectivement, lors de nos frêles déambulations, le poids des monuments. Et encore aujourd’hui, lors de nos promenades, nous pouvons imaginer la dominance fantomatique surgie des pierres, froides, majestueuses et historiques. Les statues prennent leur revanche, elles qui ne sont bonnes dans la société des flux permanents, qu’à cristalliser épisodiquement des foules. En temps de perte partagée d’identités, elles animent les lieux et nous confrontent brutalement au dur de la structure, à la Référence des origines. Il s’agit d’un choc. Nous errerions tels des Belphégor de banlieue, entre les colonnes d’un Louvre global ? Nous nous évanouirions désormais dans l’espace…

Dans tous les cas, les flux immédiats et constants de la contemporanéité ont soudain été gelés, réduits. Et nous, particules déjà trop diluées dans la masse en mouvement, nous devenons dès lors fantomatiques. Confinés ou demi-libérés, le virus nous pousse aux confins de la société, à la civilité déjà bien entamée. Il nous sépare brutalement et physiquement ; nous ne nous frôlons plus, ou ne nous touchons plus. Nous restons cependant visibles grâce aux « visio »… quelque chose. Mais il y a disjonction au quotidien, entre le visible et le proche. Nos habitudes hédonistes nous sont refusées sans préavis. Nous perdons la corporalité de l’existence commune.

Nous serons davantage épars, tout en visionnant ensemble

Le confinement et la société numérique ont été les meilleurs alliés pour nous contraindre au divorce entre proximité et espace. En résulte une dilatation autocentrée de notre espace-temps. Nous avons réinvestis nos huis, pauvres petits atomes réduits à se cogner aux parois d’une cage plus ou moins dorée, forme de laboratoire… certains iront jusqu’à la fission. Nos appartements ou maisons étaient des chambres closes – quel bordel ! Nous y expérimentions… et grâce au numérique, gageons que nous y étions bien observés aussi, rats perdus dans les égouts immatériels. Déjà encouragés à nous perdre dans un certain narcissisme à l’époque des miroirs, nous étions cloitrés : occasion d’une fuite en avant baroque alimentée par les chiasmes du net ? Ou d’une prise de distance et d’un moment de confrontation à quelques vérités ?

Au-delà du choc de mars, mois de la guerre, peut-être allons-nous apprivoiser cette rupture ? Car quelle que soit la durée de la pandémie, la domination informationnelle va perpétuer la séparation occasionnelle. Nous nous engageons dans une étape supplémentaire de dématérialisation et d’objectivation du monde. Au Japon, dans les lieux d’isolement des malades, des robots font le lien. Déjà, certaines entreprises ont prévu de recourir davantage au « distanciel » à l’avenir… Nous savons que des sociétés du numérique finalisent une sexualité 3.0. Nous serons davantage épars, tout en visionnant « ensemble » ; en foulant moins le territoire, et avec des contacts plus aseptisés.

Doit-on dans cette société voilée par l’ignorance de son besoin de matière immédiate, de figuration et de corps, s’attendre à un progrès de la civilité, ou à une nouvelle vague d’hygiénisme répressif ? Car déjà Haussmann tenait en respect la promiscuité. Certes, il fallait éviter les bouillons de cultures épidémiologiques… mais aussi ouvrières, donc, les creusets révolutionnaires. Nous allons faire davantage œuvre de distanciation.

La pandémie est ainsi l’occasion de se rappeler que le rationalisme a toujours gagné sur le champ des proximités… et bien sûr des fusions.

Il a conduit à réfréner nos pulsions, à faire de l’autocontrôle la norme dans l’espace public mais aussi privé. Nous ne mangeons plus depuis un temps certain déjà, dans le même plat !

De proche en proche, le refoulement a conduit régulièrement à remiser la foule rassemblée, trop désordonnée, et à découper l’individu dans la masse. Le confinement et les exigences de l’ordre public hygiéniste que l’on promet, vont efficacement effacer les résurgences récentes de jacqueries ou de « mouvement sociaux », et les ranger au grenier des musées de la résistance. D’ailleurs manifester au balcon de sa maison au temps du Covid a été vite réprimé… Bref, l’espace public gagne encore en anonymat, défiguration et désincorporation.

Retisser du lien ?

Je ne sais pas si nous allons avoir plus de civilité ou plus de simulacre. Le masque va-t-il laisser surligner de beaux regards, ou transfigurer pour vitrifier des yeux qui ne donneront plus aucun rayon vert ? Allons-nous vers une Utopie ou une Dystopie ? Notre rapport aux lieux change. Si depuis notre espace privé, hors temps et hors société, nous parions sur une nouvelle alliance entre rareté et civilité, alors, nous saurons à nouveau goûter des moments pendant lesquels nous jouirons réellement d’autrui : regroupement de petits effectifs mieux sélectionnés par le désir d’être ensemble pour manger, chanter, boire, pleurer, nous aimer, rire bien sûr… nous animer de sentiments. Mieux choisir nos collectifs et penser nos gestes, nos déplacements, nos affinités. Nous resterons gourmands mais serons plus gourmets.

Si la prise de distance produisait du raffinement et déconstruisait la masse ?

Y compris sur internet, les apéritifs en « visio. » et aussi au temps du confinement, les longues conversations téléphoniques amicales ou amoureuses, sont enthousiasmantes et bénéfiques. Dans l’espace public nous irons masqués, pour mieux mettre en scène notre vie privée et en reprendre un certain contrôle ! Le laboratoire du confinement nous aura consciemment ou non, alors servi : nous qui nous disions ballotés, étranglés par la vitesse, au cœur de cet isolement subi, nous aurons trouvé plus de liberté en réinvestissant notre personne. Nous sélectionnons mieux nos lectures, nos contacts, nos envies, nos désirs,… En produisant du petit comité, nous reforgerons des communautés. Il y aurait ainsi une curieuse inversion : le masque en ville renforcerait notre identité à la maison ! Il nous ramènerait à mieux séparer public et privé : espace du contrôle social d’un coté de la pièce, et espace de libertés apocryphes de l’autre. Nous ne projetterions plus dans la rue nos envies identitaires, mais les assumerions mieux entre nous, dans des lieux-liens-libres… Il y aura plus de civilité. Il y aura la capacité à refaire civilisation. Nous avons retrouvé la symbolique de la pièce.

Nous ferons des choix à nouveau : de métiers, de développement, d’environnement écologique… Nous saurions, après et soudain, dire Non, ce que nous n’avons pas fait durant les trente dernières années. Il s’agit là d’une utopie fabriquée au creux et au cœur – car nous y mettons du cœur – du confinement. Ce dernier, un peu comme une fosse à purin, aurait eu des vertus prophylactiques. Oui, nous aimons un peu à la lisière de ce désert menaçant qui nous frotte au monde inconnu, nous aimons espérer, espérer encore, que demain sera mieux. Nous sommes ainsi faits. Nous aimons penser que les survivants physiologiques, culturels et sociaux du Covid-19, rendront hommage aux victimes en tirant le meilleur de l’humanité : prendre à nouveau soin de la terre et des autres, de l’Autre. Plus de civilité, disions-nous.

Je ne sais… La réalité est dure à cuire et l’utopie du confiné dure à croire. Sans nous accroire donc, ce qui précédait le confinement nous rapprochait plus de la Dystopie. Par exemple, comment croire que l’espace de la vie privée gagnerait, au temps des objets connectés ? Comment croire que le télétravail suffit à prendre son temps et à retrouver le contrôle sur le métier ? Comment croire, lorsque les chances de faire visiblement société deviennent de plus en plus virtuelles, que nous gagnerions en fraternité ? Comment se satisfaire d’un espace public rendu pingre en croisements et pauvre en manifestations ? Il va falloir se battre collectivement, non comme une masse, abrutie, mais comme une société voire une communauté pour défendre une culture de la sensualité. Et déjà, nous ne savions plus le faire… Alors peut-on se battre masqué ? Les anonymes ont un peu répondu. Le simulacre n’est-il qu’un jeu ?

Nous allons devoir collectivement réinvestir de sens et trouver symbole, à ce couple de paires contrariant pour la vie en société : proche-invisible/lointain-visible, si nous ne voulons pas basculer dans un vertige sans fin, ou la raison numérique nous précipitera dans la négation géographique et tactile, soit sensuelle. Nous devons éviter le regard devenu vitreux derrière le masque. L’accepter serait le signe que nous nous satisfaisons d’une terre plate – celle des écrans numériques – pour satisfaire notre aspiration au bonheur. Hors le lieu privé et encore, nous accepterions la rupture symbolique entre proximité corporelle et visibilité, source d’une réification des humains et de la désincarnation du lien. Nous concevrions alors la possibilité d’un abandon de la proximité en société. En déliant ainsi corps et espace public, nous laisserions probablement s’évanouir notre culture des sens. Ceci finirait par avoir une incidence sur le domestique. La spirale dystopique serait mortifère.

Mieux relier dans le nouvel environnement qui s’ouvre à nous, les deux faces aujourd’hui disjointes du palpable et du visible est le chantier, le combat aussi, qui s’ouvre à nous, pauvres hères. Nous qui n’avons pas brillé par notre courage, nous devons refaire symbole : il s’agit de rebattre les cartes, rebattre monnaie et refonder Société. Que les Dieux soient avec nous. Ils ne seront pas de trop au pluriel.

Olivier Rouquan
Politologue, constitutionnaliste

Cette réflexion est librement inspirée par quelques relectures de confinement poussant à se réfugier dans l’ancien, qui n’est pas le désuet.

  • Baudrillard, La société de consommation, Paris, Gallimard, 1970
  • Caillois, Les jeux et les hommes, Paris, Gallimard, 1967
  • Godelier, L’imaginé, l’imaginaire et le symbolique, Paris, CNRS éditions, 2015
  • Legendre, La société comme texte, Paris, Fayard, 2001