Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Jean-Jacques Urvoas répond aux accusations de laxisme judiciaire et à la surenchère sécuritaire qui envahit le débat public. Chiffres à l’appui, l’ancien garde des Sceaux et actuel professeur de droit public à l’Université de Brest déconstruit les idées reçues, analyse le rôle des médias et des réseaux sociaux dans la défiance envers la justice et plaide pour une institution ferme et lisible.
Revue Politique et Parlementaire – La justice française souffre d’une forte défiance dans l’opinion. Elle est souvent perçue comme trop clémente, voire laxiste. Que répondez-vous à ceux qui formulent ce reproche ? Et comment peut-on, selon vous, restaurer la confiance des Français dans l’institution judiciaire ?
Jean-Jacques Urvoas – Trop clémente par rapport à quoi ? Laxiste dans quel domaine ? Ces reproches, souvent répétés, résistent mal à l’examen des faits. En 2023, 1 565 000 affaires civiles ont été portées devant les tribunaux judiciaires, 108 400 devant les conseils de prud’hommes et 61 300 devant les tribunaux de commerce. Ces milliers de jugements, qui concernent des divorces, des licenciements, des impayés ou l’indemnisation des victimes, constituent l’essentiel de la justice du quotidien. Ils pèsent lourdement sur la vie des Français, mais n’intéressent guère les médias. Ceux-ci ne se focalisent que sur la justice pénale, qu’ils réduisent à quelques affaires spectaculaires traitées de manière simpliste.
Or, en 2023, 4,9 millions de plaintes ont été enregistrées par les parquets. Peut-on sérieusement résumer cette masse de contentieux à quelques dossiers médiatisés ? Et surtout, que disent ceux qui ont réellement eu affaire à la justice ? Une étude publiée en novembre 2023 par le service de la statistique du ministère de la Justice, menée auprès de 25 000 personnes, révèle que 77 % des justiciables ayant rencontré un juge se déclarent satisfaits, dont 44 % totalement.
Voilà peut-être la clé du paradoxe : alors que les sondages insistent sur la « défiance », dans la pratique les Français saisissent la justice toujours davantage. L’an passé, le nombre global d’affaires a progressé de 8 %. Autrement dit, derrière le bruit médiatique, la confiance réelle dans l’institution ne cesse de se manifester par les actes.
RPP – Les médias et les réseaux sociaux jouent-ils un rôle dans cette défiance ?
Jean-Jacques Urvoas – Inévitablement. La perception collective est principalement alimentée par ces canaux qui ne s’emparent que des affaires les plus spectaculaires ou de celles justement dont la décision est jugée surprenante. Les milliers de jugements quotidiens, souvent sévères, passent sous silence ! De surcroît, ces dossiers sont par essence complexes ce qui contraint les journalistes à les résumer artificiellement. Les nuances disparaissent, alors qu’elles sont essentielles pour comprendre pourquoi une peine est adaptée à une situation donnée, pourquoi une décision civile protège un droit ou rétablit l’équilibre entre les parties. En les gommant, les médias et les réseaux sociaux fabriquent une image tronquée : celle d’une justice qui serait soit trop dure, soit trop indulgente, mais jamais juste. C’est cette distorsion qui abîme la confiance, socle indispensable de l’office du juge.
RPP – Cette méfiance s’alimente aussi du sentiment qu’une politique anticarcérale serait à l’œuvre, avec des peines prononcées mais peu ou pas exécutées. Est-ce une réalité ? Si non, comment expliquez-vous ce décalage entre la réalité judiciaire et la perception collective ?
Jean-Jacques Urvoas – Là encore, la réalité est bien différente. Selon les chiffres publiés par le garde des Sceaux en novembre 2023, 95 % des peines prononcées en présence des condamnés sont mises à exécution. Le taux de peines d’emprisonnement ferme en attente d’exécution au moment du jugement a reculé de 7 points en 2022 par rapport à 2021. En 2021 déjà, la moitié des peines d’emprisonnement ferme était exécutée dans les trois jours suivant leur caractère exécutoire. Le délai moyen d’exécution de l’ensemble des peines était de 6,4 mois, ramené à 4,4 mois pour celles prononcées par jugement contradictoire.
Pour les peines de plus d’un an, une sur deux est exécutée immédiatement, avec un délai moyen de 2,4 mois. Quant aux peines de plus d’un an prononcées par jugement contradictoire à signifier, 50 % sont exécutées en 2,3 mois, le délai moyen étant de 8 mois.
Alors pourquoi ce décalage entre perception et réalité ? Trois raisons principales. D’abord, la médiatisation sélective : seules les affaires où l’exécution paraît tardive ou où une peine alternative est choisie retiennent l’attention, donnant l’impression que c’est la norme. Ensuite, l’enchevêtrement procédural : un jugement n’est pas toujours immédiatement exécutoire, il peut être suspendu par des recours ou retardé par des contraintes techniques liées à l’organisation pénitentiaire. Enfin, la politique pénale elle-même privilégie parfois des aménagements de peine, non par laxisme, mais pour favoriser la réinsertion et éviter la surpopulation carcérale.
Ces points sont trop rarement expliqués au grand public, car l’institution judiciaire souffre d’un défaut de communication. Contrairement à la police ou aux responsables politiques, les magistrats parlent peu, prisonniers d’une interprétation bien trop stricte de leur devoir de réserve. Surchargés, ils n’ont guère le temps de faire œuvre de pédagogie auprès des citoyens ou des médias. On l’a vu lors de la récente condamnation d’un ancien président de la République : l’absence d’explication publique a laissé le champ libre à une médiatisation déséquilibrée. Tandis que des représentants syndicaux tentaient de déclarer, dans l’urgence, les zones obscures d’un verdict fleuve de 380 pages, les avocats, rompus à l’exercice médiatique, occupaient les plateaux télévisés et façonnaient des éléments de langage transformant leur client en victime offensée.
Autrement dit, ce n’est pas l’exécution des peines qui fait défaut, mais la pédagogie qui permettrait de la rendre visible et compréhensible.
RPP – Alors que la France est régulièrement condamnée pour ses conditions de détention, certains n’hésitent pas à qualifier les prisons françaises de « Club Med ». Quelle est votre réponse à ces critiques ? Par ailleurs, comment concilier la nécessaire fermeté pénale avec la dignité humaine et la réinsertion ?
Jean-Jacques Urvoas – Le 30 janvier 2020, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France pour l’indignité des conditions de détention dans six établissements, constatant un problème structurel de surpopulation. Cinq ans plus tard, la situation reste alarmante : au 1er novembre 2025, 85 373 détenus pour seulement 62 668 places, soit une densité carcérale de 136,2 %.
Notre pays reste marqué par une culture du cachot : beaucoup de nos concitoyens conçoivent la peine comme un châtiment et ne jugent que par l’enfermement. Mais l’indignité détruit l’individu, empêche la réinsertion et nourrit un ressentiment violent contre l’institution. Dans ces conditions, l’incarcération n’est pas un gage de fermeté, mais une garantie de récidive.
Concilier fermeté et dignité, c’est redonner son plein sens à l’article 130-1 du Code pénal : la peine n’a pas seulement pour objet de sanctionner, elle doit aussi favoriser l’amendement, l’insertion ou la réinsertion du condamné. Je le répète donc : une justice qui enferme dans des conditions indignes prépare l’échec, une justice qui punit avec humanité prépare la sécurité de demain.
RPP – Gérald Darmanin enchaîne les annonces chocs : construction d’une prison de haute sécurité en Guyane, participation financière des détenus à leurs frais d’incarcération, suppression des réductions de peine, restriction du sursis… Que vous inspire cette stratégie ?
Jean-Jacques Urvoas – À force de discours incessants et d’annonces pétaradantes, le garde des Sceaux cultive une mise en scène plus qu’il ne construit une politique. Son ministère apparaît comme une étape dans un parcours personnel, davantage tourné vers le débat public que vers la réforme durable. Mais ce faisant, il nourrit une République du vacarme, où l’effet d’annonce prime sur la réalité des réformes.
Cette stratégie entretient l’illusion d’une action immédiate et fragilise la crédibilité de l’institution judiciaire qu’il représente. Car derrière ses slogans, la falaise granitique des réalités demeure inchangée : manque de magistrats, pénurie de greffiers, déficit de places de prison adaptées, dispositifs de réinsertion insuffisants.
RPP – Plus largement, des responsables politiques – Édouard Philippe, Bruno Retailleau, Gabriel Attal, Laurent Wauquiez, Jordan Bardella notamment – multiplient les déclarations sur l’autorité et la justice. N’assiste-t-on pas à une surenchère sécuritaire ? Comment l’expliquez-vous ?
Jean-Jacques Urvoas – Chacun veut apparaître comme le plus ferme, le plus déterminé, comme si la crédibilité politique se mesurait au décibel. Cette compétition ne vise pas à éclairer le débat, mais à occuper le terrain médiatique par des slogans martiaux.
Le risque est évident : voir la prochaine campagne présidentielle réduite à une succession de menaces et de promesses de sévérité, au lieu de s’attaquer aux besoins profonds de l’institution judiciaire.
RPP – Lors de la condamnation de Marine Le Pen, Jordan Bardella et Bruno Retailleau ont repris l’expression, née dans les années 1970, de « juges rouges ». Les juges sont-ils, selon vous, trop politisés ? Cette politisation peut-elle nuire à leur impartialité ?
Jean-Jacques Urvoas – Les magistrats, comme tout citoyen, ont des opinions politiques. Aucun ne vit en dehors de la société et chacun participe au débat démocratique, notamment par son vote. Imaginer des magistrats « sans idées » reviendrait à leur interdire de penser, ce qui est absurde. La question n’est donc pas de savoir s’ils ont des convictions, mais de vérifier que celles-ci n’interfèrent pas avec l’exercice de leur mission.
Certains proposent régulièrement d’interdire leur syndicalisation. Mais cela ne changerait rien : supprimer le droit de se syndiquer ne revient pas à supprimer le droit d’avoir des opinions. Ce qui importe, ce n’est pas l’existence de convictions personnelles, mais la capacité à les tenir à distance lorsqu’il s’agit de juger.
C’est précisément ce qu’attendent les citoyens : que les jugements soient fondés uniquement sur les éléments du dossier, dans le respect du droit et des faits. La confrontation la plus exigeante est donc celle du magistrat avec lui-même, lorsqu’il doit s’assurer que sa décision est guidée par la rigueur et non par ses préférences personnelles.
Enfin, le système judiciaire offre des garanties supplémentaires : la collégialité des décisions, qui limite le poids d’une subjectivité individuelle, et la possibilité d’appel, qui permet de corriger d’éventuelles erreurs.
RPP – Les condamnations de M. Le Pen et de N. Sarkozy ont ravivé le débat sur un prétendu « gouvernement des juges », expression reprise par une partie de la classe politique et médiatique. Certains vont jusqu’à parler de « coup d’État judiciaire ». Comment comprenez-vous ces attaques ? Ces décisions ne traduisent-elles pas, au contraire, une exigence accrue de probité dans l’opinion publique ?
Jean-Jacques Urvoas – Ces postures relèvent d’une inversion accusatoire. Ce n’est pas la justice qui s’arroge un pouvoir illégitime, ce sont certains responsables politiques qui refusent d’admettre qu’elle puisse les juger comme n’importe quel citoyen. En agissant ainsi, ils ne défendent pas la démocratie, ils minent l’un de ses piliers.
RPP – Comment analysez-vous la relation complexe entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire ? Un véritable équilibre entre les deux vous semble-t-il possible en France ?
Jean-Jacques Urvoas – Le XIXe siècle a vu le succès des Parlements, le XXe fut celui de la consécration du pouvoir exécutif, le XXIᵉ sera celui des juges tout simplement parce qu’ils sont devenus l’ultime régulateur des tensions dans une société individualiste. L’espace de leur décision ne cesse de se dilater car, au surplus, le droit est devenu l’instrument actif du changement social. Comme l’écrivait François Luchaire, professeur de droit et membre du Conseil constitutionnel en 1974 : « Dans la mesure où les pouvoirs législatifs et exécutif tendent à se confondre (…) l’indépendance du troisième pouvoir, celui du juge, devient une garantie encore plus nécessaire qu’auparavant pour la protection des libertés ».
RPP – Le procès Pélécot a marqué l’histoire judiciaire récente. Dans son ouvrage Juré, craché, Éric Dupond-Moretti met en garde contre la tentation d’une « justice du spectacle » et d’une société où l’émotion risque de primer sur le droit. Partagez-vous cette crainte ?
Jean-Jacques Urvoas – Si l’on entend par ce terme le fait de mettre en scène des procédures judiciaires pour frapper l’opinion publique, au détriment de la sérénité et de la rigueur du débat judiciaire alors je partage la crainte. Un tribunal ne doit pas être un théâtre, mais un lieu de raison. Un jugement n’a pas vocation à séduire ni à choquer, mais à dire le droit. Un « bon juge » selon l’expression du professeur Serge Guinchard doit être insensible aux passions, imperméable aux pressions et guidé par le souci de l’équité.
RPP – La justice restaurative suscite un intérêt croissant. Quel rôle peut-elle jouer, selon vous, dans notre système pénal ? Y êtes-vous favorable ?
Jean-Jacques Urvoas – J’ai signé la première circulaire datée du 15 mars 2017 mettant en œuvre les dispositions créées par la loi du 15 août 2014, « relative à l’individualisation des peines et renforçant l’efficacité des sanctions pénales », et dédiées à la justice restaurative. Ces pratiques existaient depuis longtemps au Canada, en Australie ou en Norvège, et elles m’étaient apparues comme prometteuses en ce qu’elles ne nient pas la faute mais cherchent à en tirer un processus triplement constructif : réparer les victimes, responsabiliser les auteurs et renforcer la société. La justice restaurative ne punit donc pas seulement l’acte, elle répare le lien social brisé.
Mais avoir créé les mesures ne garantit pas leur succès. Encore faut-il que les professionnels s’en saisissent pleinement, en dépassant une posture strictement juridique pour investir ce champ nouveau avec conviction et créativité. La justice restaurative suppose une autre culture : celle du dialogue, de l’écoute et de la réparation symbolique ou concrète. Elle exige de sortir d’une logique purement répressive pour inscrire la sanction dans une dynamique de réconciliation. C’est à cette condition que cette innovation pourra devenir une véritable transformation de notre système judiciaire, et non une simple réforme technique.
Jean-Jacques Urvoas
Ancien garde des Sceaux
Professeur de droit public à l’Université de Brest
Propos recueillis par Florence Delivertoux



















