La crise du Covid 19 marque-t-elle un retour de la figure du chef charismatique ? Les enjeux des leaders politiques en temps de crise

Lucie Gabriel, chercheuse à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, s’interroge sur les raisons de notre besoin de leadership en temps de crise.

Si le ton a changé lundi soir, la posture est restée la même. Depuis le début de la crise, le président de la République a adopté dans sa communication la posture d’un chef charismatique qui donne à sa population une direction, un horizon, et un sentiment d’unité nationale. Alors qu’on notait depuis la fin des années 1980 un « désenchantement politique », nourri par la défiance accrue des populations envers la capacité représentative de leur système politique et de leurs dirigeants, la crise sanitaire inédite actuelle a marqué un retour à un leadership fort. Cette posture semblait répondre à un besoin : le soir du 16 mars, près de 35 millions de Français écoutaient le discours du président depuis leur téléviseur. Le 13 avril, ils étaient près d’un million supplémentaire, et cette audience est la plus importante jamais enregistrée à la télévision. Ce phénomène n’est pas propre à la France : si leur gestion de la crise essuie quelques critiques, les audiences et la popularité des principaux chefs européens sont en nette hausse depuis le début de la crise.

Les crises de grandes ampleurs, qu’elles soient politiques, économiques ou sanitaires, coïncident souvent à un retour à l’appel du « Grand homme », du chef et du sauveur. Comment expliquer ce besoin de leadership en temps de crise ? Ce réenchantement politique peut-il perdurer ?

Le contexte de crise et le besoin de chef

La crise est toujours étroitement reliée au leadership. Le besoin de leader en temps de détresse émotionnelle et psychique a été observé plusieurs fois dans l’histoire du XXème siècle : il a permis le retour de Charles de Gaulle au pouvoir au moment de la guerre d’Algérie et la consécration de George Bush, à la suite des attentats meurtriers de 2001. Pour le sociologue Max Weber, l’avènement d’une crise est même nécessaire à l’émergence d’une autorité charismatique. Dans une période caractérisée par l’incertitude, le stress, et l’anxiété, où les dispositions passées ne fonctionnent plus, et où le futur paraît incertain et terrifiant, les individus éprouvent le besoin de se référer à la figure d’un individu « doté de qualités extraordinaires » pour leur apporter la direction et l’espoir dont ils ont besoin. La combinaison d’une détresse psychologique et la promesse de salut portée par un leader charismatique conduit à mieux accepter l’influence de ce dernier. Ce comportement est expliqué par le psychanalyste Kets de Vries par un besoin de direction hérité de l’enfance : dans une période de crise, les individus ont tendance à régresser à ce stade de l’enfance où l’on confiait à l’autorité parentale le soin de gérer ses émotions et ses psychoses. Ce comportement conduit à la fois à une préférence pour les leaders présentant des caractéristiques charismatiques, et une valorisation supérieure de ses qualités.

Elle offre également au leader une latitude et une capacité d’action plus larges que dans un contexte normal.

Pourrait-on imaginer dans un pays démocratique qu’un gouvernement restreigne les libertés individuelles drastiquement sans rencontrer de contestation populaire ? Cela se justifie par deux piliers de la communication charismatique : le besoin de direction et le besoin de références collectives.

Le besoin de direction

Le leadership est la capacité d’un individu à coordonner les actions individuelles vers l’accomplissement d’une action collective. Le leader charismatique répond plus spécifiquement à deux besoins : la capacité à proposer une direction et des actions concrètes pour la mettre en œuvre, et la capacité à rendre cette vision inspirante et motivante. Pour cela, le leader 1) décrit les conditions actuelles comme inacceptables, 2) propose des actions fortes à mettre en place pour faire évoluer ce statu quo et 3) dépeint l’image d’un futur optimiste et attirant. La vision fait le pont entre le passé, le présent et le futur, en justifiant les mesures fortes prises aujourd’hui par leur impact positif dans le futur. On remarquera que c’est le ton qu’a adopté Emmanuel Macron lors de son allocution du 13 avril : d’abord, en rappelant les erreurs passées, puis en proposant des mesures pour y remédier, et enfin en décrivant l’« après » crise comme un moment de renouveau et d’espoir. Dans une période de grande incertitude, ce besoin de direction et d’espoir est fortement attendu.

Le besoin d’ancrage symbolique

Pour que le leader charismatique soit écouté, il faut d’abord qu’il se présente comme le représentant symbolique d’une nation. Pour le journal Le Monde du 2 avril, Trump bénéficie « d’un réflexe de rassemblement autour du drapeau » qui justifie l’audience qu’enregistrent ses interventions. Les élections présidentielles ont autant pour rôle d’élire un dirigeant que de pourvoir un pays d’un emblème symbolique.

Les collectifs comme le sont les nations par exemple, sont basés sur des symboles, qui les représentent en tant que groupe et qui sont la figure de leur unité collective. Ils consolident l’identification et la solidarité des membres du groupe entre eux et renforcent la capacité à mener des activités en collaboration.

Le leader charismatique joue le rôle de la figure de référence.

Il en est la figure de proue pour les individus externes au groupe et marque la frontière entre le « nous » et le « eux ». La rhétorique charismatique utilisée est le reflet de ce rôle symbolique : dans son discours le leader met en avant une identité et des valeurs communes (« nous »), met l’accent sur le collectif en faisant appel à la responsabilité collective, à la solidarité, et à l’altruisme. C’est un point qui était particulièrement présent dans le discours d’Emmanuel Macron le 13 avril dernier : « Mais ce que je sais, ce que je sais à ce moment, mes chers compatriotes, c’est que notre Nation se tient debout, solidaire, dans un but commun. […] Cette certaine idée qui a fait la France est bien là, vivante et créatrice. Et cela doit nous remplir d’espoir ». Le leader charismatique est l’étendard de cette identité collective, et qui est fondamentale pour nourrir un sentiment d’appartenance en période de détresse.

Le charisme peut-il perdurer après la crise ?

Nul doute que la crise sanitaire actuelle aura des répercussions sur la vie politique et la souveraineté des démocraties occidentales. Qu’en est-il de notre besoin du chef ? Le charisme peut-il survivre aux conditions qui l’ont fait naitre ? Cela s’avère généralement difficile.

Dans la définition wéberienne, le charisme s’apparente à une grâce divine que l’on attribue à un individu qualifié d’exceptionnel. On lui prête des qualités « inaccessibles au commun des mortels » pour résoudre l’incertitude perçue, mais ces qualités restent étroitement liées à une validation sociale : dans le cas où la grâce divine n’est pas confirmée par des actes et si le leader subit des échecs répétés, alors cette grâce lui est retirée. C’est le danger de l’héroïsation des leaders. Entouré d’une aura mystique, les héros ne peuvent pas être faillibles, ils ne peuvent pas échouer. Dans le contexte présent, où l’ampleur de la crise dépasse les capacités des gouvernements et de leur dirigeant, cette confiance dans le leader est fragile à long terme. L’espoir que l’on place en eux ne laisse que très peu de place à l’échec.

Indépendamment de leur succès, nous avons vu que les leaders charismatiques émergent principalement en temps de crise. Ils apparaissent comme les meilleures personnes possibles pour résoudre la menace perçue. Mais une fois sa mission remplie et sa fonction achevée, le leader charismatique perd sa raison d’exister et s’efface quand le contexte ne l’exige plus.

Le retour au quotidien est toujours une fragilisation de l’aura charismatique, qui est confrontée à deux scénarios : soit disparaître, soit rentrer dans ce que Max Weber appelle un processus de routinisation.

Dans le premier cas, le charisme disparaît lorsque les conditions exceptionnelles dans lesquelles il a émergé disparaissent également. Les chercheurs Shamir et Howell notent, par exemple, que le charisme attribué au Président George Bush durant la guerre du Golfe était étroitement lié à la croyance en sa capacité à répondre à l’invasion iraquienne et à la menace de Saddam Hussein. Après la guerre, son charisme s’est nettement affaibli.

Dans le deuxième cas, le charisme peut survivre aux conditions qui l’ont fait naître si le leader parvient à transformer une qualité attribuée de manière éphémère et temporaire, en une caractéristique de long terme. Dans ce cas, son rôle n’est plus de guider un groupe dans la résolution d’une crise, mais de fédérer une communauté autour d’une vision de plus long-terme, en s’appuyant sur les normes et valeurs partagées de cette communauté, et en proposant l’image d’un futur stimulant et motivant. C’est pourquoi une réflexion sur l’après-crise est importante alors même que cette crise perdure. On notera que les chefs politiques qui ont bénéficié d’une augmentation de leur popularité ces dernières semaines ont toutes les clés en main pour effectuer cette « routinisation » du charisme. En tant que représentants d’une nation, ils bénéficient déjà d’un charisme de fonction. C’est à présent leur rôle de profiter de cette nouvelle aura pour rappeler à leurs citoyens les valeurs du collectif et proposer une vision fédératrice pour le futur. Dans cet exercice, une communication claire et inspirante sera nécessaire.

Lucie Gabriel
Chercheuse à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne