Terra incognita – Journal éphémère, libre et prospectif

Depuis le 17 mars, la France est confinée en raison de l’épidémie de coronavirus. Pierre Larrouy, économiste et essayiste, tient pour la Revue Politique et Parlementaire, un journal prospectif.

La coopération créative, jeudi 16 avril

Tout dessein d’un modèle plus écologique, plus social et universaliste doit avoir la créativité comme pivot. La créativité doit être prise dans toutes ses acceptions, de la plus modeste inventivité jusqu’à l’acte de création. Il faut remonter en amont de la diffusion de la culture pour retrouver l’essence de sa production créative.

L’artiste et la création sont indispensables au bien-être dans une société. Leur énergie matérielle, en lien avec l’innovation, vient amplifier leur caractère cohésif pour « l’être ensemble ».

Assez curieusement, ces choses bien connues souffrent d’un manque de systématisation dans l’organisation sociale et économique. On les cantonne dans des niches où l’on se ressource, comme un a-part du fonctionnement social quotidien. Il y a dans cette relation une étrangeté qui correspond, peut-être, à une frilosité voire une crainte. C’est bien mais pas trop comme disait Mao en parlant du sexe.

Encensés mais confinés, les artistes et leur création ont un statut social qui glisse entre les doigts.

Alors, si cette société, fragilisée par une pandémie et inquiète face au désastre climatique, se cherche une nouvelle utopie, c’est en donnant une place centrale à la création qu’elle y parviendra.

La société numérique est adaptée pour une telle ambition. Que ce soit dans l’art lui-même, dans l’industrie (innovation), dans la recherche, le fil conducteur n’y est-il pas celui de la disruption.

La création est une production d’imaginaire, imaginaire dont Lacan disait qu’il était l’intuition de ce qui est à symboliser.

Si les artistes portent cet imaginaire, chercheurs et industriels peuvent se l’approprier dans une friction créative. « Designers et makers » pourront alors, in fine, s’en saisir.

Il n’est, bien sûr, pas question de réduire les artistes à cette place nouvelle dans les processus de production mais qu’ils puissent y apporter leur pierre dans le respect de leur travail libre.

Il faut prendre la création dans ce qu’elle suppose de déplacement, de transversalité, d’accidentel.

C’est un retour aux préceptes des Lumières et de l’harmonie des sciences, des métiers et des arts.

La technologie et l’art accompagnent l’homme depuis toujours. Mais alors que la technologie et la science sous-tendent une idée de progrès, la création artistique semble de l’ordre d’une démarche immuable. Et pourtant, les trois se rejoignent et s’assemblent dans une société de renaissance.

Oui la société numérique peut aider cette ambition. Elle permet de créer des plateformes qui connectent des artistes, des chercheurs, des industriels qui peuvent échanger, co-créer… Et l’on verra la vitesse à laquelle une osmose se produit.

Ce système de connection créera une sorte de « créative lab », modifiera les logiques de travail et de rémunération.

Une réorganisation hiérarchique mettra l’humain et la liberté à la place qu’on n’aurait jamais dû leur enlever.

Tout cela ne relève que du volontarisme politique. L’organisation repose sur des choses bien connues.

Tout de suite, trois espaces d’application viennent à l’esprit. Le système éducatif avec un déploiement massif de l’école à l’université où les artistes pourraient prendre une place similaire à celle des sportifs dans les universités américaines. Ce serait, aussi, une part stratégique d’une nouvelle phase de décentralisation et une capacité supplémentaire pour les territoires de valoriser la culture des lieux. Enfin ce serait un socle culturel partagé pour une nouvelle espérance européenne.

Au point où nous en sommes, est-ce que ça ne vaut pas la peine d’y réfléchir ?

Pierre Larrouy
Economiste et essayiste