La double torsion du corps de l’Europe

Pour Thomas Flichy de La Neuville le corps de l’Europe semble actuellement agité par deux mouvements simultanés créant ainsi une double torsion. Explication.

Le continent européen connaît actuellement une série de mutations de premier ordre. Il se situe en effet au centre d’un cycle de recomposition majeur, bouleversant ses paysages et entraînant ses métropoles sur la voie d’un brassage accéléré des identités. Ce brassage s’effectue néanmoins, dans certains cas, sous contrôle numérique. La haute technologie semble d’ailleurs avoir supplanté la logique purement financière, dans sa capacité à unifier des territoires disjoints, ou du moins à les pacifier provisoirement. Toujours est-il que le corps géopolitique européen semble actuellement agité par deux mouvements simultanés. Au centre, le cœur économique allemand – déficitaire en main-d’œuvre – a cessé d’agir en tant que puissance normative en Europe centrale. Le groupe de Višegrad – qui reste économiquement dépendant de la puissance économique germanique – en a profité pour se constituer en cerveau politique de substitution. Ce dernier conteste les velléités françaises à occuper, à lui seul, le vide politique laissé par l’effacement des Empires centraux. Sur la façade océane, les effets conjoints de l’élection du président Trump et du Brexit provoquent la déconnection entre les libéraux-isolationnistes d’outre-mer et l’Europe libérale résiduelle.

Le ventre géoéconomique allemand entre deux cerveaux politiques

L’ultime conséquence de la dissolution politique des empires autrichien et allemand est la dissociation entre le moteur économique de la puissance et la tête politique de l’Europe. Cette dernière a longtemps erré, puis s’est dupliquée : libérale à l’Ouest et conservatrice à l’Est. Ceci explique la partie de tennis franco-hongroise échangeant des balles au-dessus de l’usine allemande qui mise sur la production. Comment expliquer cette dissociation ? En 2004, l’Allemagne mit tout en œuvre pour élargir l’Union européenne à l’Est. En effet, l’intégration de la Pologne, de la République tchèque, de la Slovaquie et de la Hongrie lui permettait d’intégrer ces économies dans ses chaînes d’approvisionnement. C’est ainsi qu’émergea un noyau manufacturier centre européen tenant à l’écart la Russie. Toutefois, une fois l’intégration accomplie, Berlin mit en sourdine ses initiatives politiques en Europe centrale. La crise de 2008 accéléra la géoéconomisation de la pensée allemande alors que les velléités géopolitiques françaises entraient en lévitation au-dessus de réformes économiques structurelles constamment reportées.

C’est toutefois la crise migratoire qui agit comme un catalyseur sur les États en précipitant les divergences.

Les États d’Europe centrale se distancièrent alors du noyau européen, quitte à utiliser la présence chinoise1 ou américaine2 comme bras de levier afin de rester à l’écart3. À l’inverse l’Europe rhénane tenta parfois de jouer la Russie afin de prendre l’Europe centrale en tenaille4. Le groupe de Višegrad (V4) défendit alors la souveraineté nationale contre les politiques fédérales et récusa les décisions du Conseil européen instaurant une solidarité des États membres dans les répartitions des migrants5. D’un point de vue économique, l’Europe centrale se révèle parfois plus libérale que l’Europe rhénane6 dont elle combat les politiques libertaires. Elle cultive une identité propre, considère que la technocratie est aliénante, et se défie de toute centralisation. La Hongrie désire distinguer les réfugiés, qui doivent bénéficier de l’application de la convention de Genève, des migrants, dont la gestion relève à ses yeux de la souveraineté nationale. La distanciation de l’Europe centrale explique que l’Allemagne ait été invitée à réinvestir le champ géopolitique7 aux fins de promouvoir le modèle rhénan de façon plus contraignante.

Trumpin et Brexit, préludes au divorce des libéralismes

À l’extrême-occident, l’élection de Donald Trump a déclenché une autre résurgence nationale. Celle-ci ne fut pas sans impact sur le Brexit, les mêmes conseillers ayant été utilisés par les souverainistes américains et britanniques8.

En réalité, la politique habituelle des conservateurs britanniques, qui reposait sur un équilibre subtil entre des concessions arrachées à l’Union européenne et le maintien du lien transatlantique, n’a pas empêché une marginalisation croissante du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne.

Au sein du Royaume-Uni, la région post-industrielle d’Irlande du nord connaît des difficultés considérables avec un taux de chômage avoisinant les 25 %. Cette région est largement subventionnée par l’Union européenne9. La laisser dans l’Union européenne est par conséquent d’un intérêt capital pour la Grande-Bretagne. La partie souverainiste du monde anglo-saxon – qui ne manque d’investir en Europe centrale, concurremment à la Russie – s’est donc éloignée du moteur central de l’Union européenne.

Au-delà des distanciations orientale et occidentale, l’amnésie rhénane a provoqué les velléités sécessionnistes d’autres États situés à la périphérie.

À compter de 2015, le gouvernement danois a pris toute une série de mesures visant à endiguer le flux de migrants venant d’Allemagne. Quant à la Grèce, humiliée par son redressement financier comme par la dissolution de son armée, elle se détourne de ses créanciers allemands. L’émiettement en cours traduit en définitive les limites d’un modèle de fédération fondé exclusivement sur des critères économiques. Si un montage financier peut être élaboré en quelques semaines, une culture se construit en plusieurs siècles. L’un n’est qu’un rapide artifice, tandis que l’autre appartient à l’ordre de la nature. C’est pour avoir négligé cette réalité que l’Union européenne peine aujourd’hui à anticiper son propre avenir.

Thomas Flichy de La Neuville
Titulaire de la chaire de géopolitique de Rennes School of Business

  1. La Hongrie s’est ainsi appuyée sur les capitaux chinois pour construire une nouvelle voie ferrée à grande vitesse entre Belgrade et Budapest. Ici, le levier chinois a permis de se rapprocher de la Serbie.
  2. En annulant l’achat de 50 hélicoptères de transport Caracal d’Airbus en faveur d’hélicoptères américains Sikorski en 2016 et en demandant aux États-Unis l’ouverture d’une base permanente sur son sol, la Pologne a affaibli la relance de la défense européenne chère à la France.
  3. Daniel Hegedus, « L’Allemagne a abandonné la géopolitique au profit d’une géoéconomie à court terme en Europe centrale », Le courrier d’Europe centrale, 2 août 2019.
  4. La Pologne considère le doublement du gazoduc Nord Stream en mer Baltique entre la Russie et l’Allemagne, ou l’adoucissement des positions françaises vis-à-vis de la Russie, comme une trahison géopolitique.
  5. Les États du V4 ont dérogé à la décision commune, invoquant la lutte contre l’islamisation de l’Europe.
  6. Le taux de chômage est de 3,9 % en Pologne. Plus d’un employé sur quatre ne dispose que d’un contrat temporaire, ce qui signifie le double de la moyenne de l’Union européenne.
  7. Ursula von der Leyden évoque une Europe plus forte sur la scène internationale. De son côté, le prochain chef de la diplomatie européenne, l’Espagnol Josep Borrell, estime que la Commission von der Leyen a une vocation géopolitique.
  8. La résurgence identitaire anglo-saxonne a trouvé une caisse de résonance immédiate en Pologne en raison des vagues de migrations polonaises récentes vers la Grande-Bretagne et de la présence du complexe militaro-industriel américain en Pologne.
  9. Entre 1995 et 2016, 1,3 milliard d’euros lui ont été attribués dans le cadre du programme européen PEACE de soutien à la paix entre les communautés. Un programme de 270 millions de livres sterling supplémentaires est actuellement en cours.