Publié en mars 2026 dans The Spectator (Royaume-Uni) sous le titre « The end of Trumpism is nigh », traduit et reproduit avec l’autorisation de l’éditeur, cet article de Christopher Caldwell voit dans l’intervention américaine contre l’Iran le tournant qui pourrait sceller la fin du trumpisme.
Avoir Donald Trump pour président ressemble probablement à une addiction à l’héroïne : vous traversez régulièrement des épisodes de terreur, de panique et de danger mortel, dont le meilleur résultat possible est de vous ramener à la normale. Il y a un an, les droits de douane du « Jour de la Libération » ont failli paralyser l’économie américaine, avant que la Chine ne laisse heureusement l’affaire s’éteindre. Puis est venue la décision encore plus téméraire de rejoindre Israël dans le bombardement de l’installation nucléaire iranienne de Fordow ; l’Iran avait accepté de suspendre les hostilités au moment même où il commençait à comprendre comment pénétrer l’espace aérien israélien avec ses missiles.
Mais cette fois, le président a poussé sa chance trop loin. Il s’est associé à Israël dans une campagne d’assassinats ciblés et de bombardements contre l’Iran, d’une violence presque inimaginable, et s’est retrouvé piégé. La puissance aérienne américaine a suffi pour tuer le guide suprême iranien âgé de 86 ans, des dizaines d’écolières, raser des immeubles d’habitation et détruire une grande partie de la marine du pays. Elle n’a cependant pas permis de neutraliser les missiles iraniens, qui continuent de semer la destruction sur les bases américaines et dans les quartiers de Tel-Aviv.
L’Iran a fermé le détroit d’Ormuz, par lequel transite près de 20 % du pétrole mondial. Ce revers n’a pas révélé le côté le plus digne du président. Il se vante désormais de l’ampleur de sa glorieuse victoire tout en implorant les alliés des États-Unis – jusque-là non consultés – de participer à une campagne navale visant à rouvrir le détroit. Le message semble être : « Au secours ! Au secours ! Nous sommes en train de leur infliger une correction ! ».
Trump s’est déjà sorti d’autres situations périlleuses qu’il avait lui-même créées. Mais celle-ci est différente. L’attaque contre l’Iran est si manifestement contraire aux souhaits de sa propre base électorale, si diamétralement opposée à sa conception de l’intérêt national, qu’elle risque de marquer la fin du trumpisme en tant que projet politique.
Ceux qui prétendent parler au nom du trumpisme – Joe Rogan, Tucker Carlson ou Megyn Kelly – ont réagi à l’invasion avec incrédulité. Trump pourra peut-être continuer à occuper la présidence pendant les trois années qui lui restent (sauf procédure de destitution), mais le respect mutuel entre lui et son mouvement est rompu. Sa révolution est, pour l’essentiel, terminée.
Contrairement à ce qu’en disent souvent les médias, le trumpisme était un mouvement de restauration démocratique. Au cœur de celui-ci se trouvait l’idée de l’« État profond » (Deep State). Au cours des dernières décennies, les universités les plus sélectives ont créé une véritable méritocratie des diplômes ; le droit des droits civiques lui a fourni un système d’application idéologique ; le code fiscal a consolidé une classe de prétendus philosophes-rois dans le secteur associatif ; enfin, les protections statutaires de la fonction publique ont donné aux bureaucraties gouvernementales les moyens de résister à toute réforme démocratique.
Le mouvement trumpiste est né lorsque les Américains ont conclu que ce système ne pouvait plus être réformé démocratiquement, mais seulement démantelé. Il ne s’agissait ni d’un mouvement contre la démocratie, ni même contre le libéralisme. C’était plutôt un retour à la compréhension constitutionnelle originale formulée par Alexander Hamilton dans le Federalist n° 70 : les Américains doivent être dirigés non par une bureaucratie fondée sur une caste, mais par un exécutif qu’ils ont eux-mêmes choisi.
Malheureusement, cette idée démocratique comporte des dangers. C’est la raison pour laquelle personne n’avait osé instaurer un système présidentiel de type américain avant 1788, et pourquoi les progressistes ont progressivement encadré la présidence par l’« État profond ». Sans ce dernier, il ne reste en réalité que deux garde-fous contre un exécutif devenu incontrôlable : d’abord, élire une personne animée par l’intérêt général et dotée d’une intégrité irréprochable ; ensuite, s’assurer qu’elle respecte la Constitution. L’offensive contre l’Iran montre que ni l’une ni l’autre de ces conditions ne sont réunies.
Personne n’ayant vu Trump faire preuve de courage après avoir été touché par la balle d’un assassin en Pennsylvanie en 2024 ne contestera qu’il possède du caractère. Mais ce ne sont pas les qualités nécessaires pour gouverner un pays libre. Jamais un président n’a autant utilisé la confiance publique à des fins d’enrichissement personnel. Trump a accepté l’offre du Qatar de lui fournir un nouvel avion présidentiel destiné à devenir un cadeau personnel ; il a lancé une cryptomonnaie à son nom dans laquelle les solliciteurs de faveurs présidentielles pouvaient verser des contributions de plusieurs millions de dollars. La liste pourrait être longue.
Trump a certes accompli des progrès dans son combat contre l’« État profond ». Ses partisans aiment le voir comme un personnage rugueux, peu soucieux des formes, négociateur inflexible dans la tradition d’Andrew Jackson, capable d’ignorer les pressions des groupes d’intérêt.
Mais il existait une ligne rouge : les Américains n’attendaient pas que les défauts de caractère de Trump mettent leur sécurité en danger dans le domaine des affaires étrangères. La politique américaine à l’égard de l’Iran a été élaborée durant l’année écoulée par Jared Kushner, gendre du président, et Steve Witkoff, magnat de l’immobilier proche de Trump, en concertation avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu.
Tous deux portent le titre d’« envoyés spéciaux pour la paix », mais aucun n’a été confirmé par le Sénat, comme doivent l’être les principaux diplomates et membres du gouvernement. Kushner n’a même pas publié de déclaration de patrimoine.
Ces deux hommes se rendent donc au Moyen-Orient pour discuter avec Netanyahu de la stratégie à adopter vis-à-vis de l’Iran. Le Premier ministre israélien expose les priorités de son pays, qui impliquent au minimum le désarmement de l’Iran. Mais quelles sont les priorités américaines défendues par Kushner et Witkoff ?
Dire que Kushner est proche du gouvernement israélien serait un euphémisme. Lorsqu’il était enfant, Benjamin Netanyahu séjournait littéralement dans sa chambre lors de ses visites à la famille Kushner. Kushner entretient également des relations étroites avec le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, qui a imposé l’investissement de deux milliards de dollars du fonds souverain saoudien dans le fonds Affinity de Kushner.
Deux semaines après le début de la guerre voulue par Trump, le New York Times a affirmé que Kushner continuait à lever des fonds au Moyen-Orient pour son entreprise tout en exerçant ses fonctions d’émissaire.
La famille de Steve Witkoff s’est associée à celle de Trump pour créer World Liberty Financial, une société de cryptomonnaies. L’an dernier, les Émirats arabes unis y ont investi deux milliards de dollars et ont obtenu peu après l’autorisation d’importer des centaines de milliers de puces Nvidia de dernière génération, malgré leurs liens étroits avec la Chine.
Or, selon la loi, les dirigeants du Sénat et de la Chambre des représentants doivent être informés à l’avance des opérations militaires. Ils auraient sans doute souhaité savoir que les États-Unis s’engageaient militairement contre le rival régional d’Israël, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis sur la seule recommandation de deux « diplomates » atypiques ayant des intérêts dans ces pays.
On ne peut reprocher à Netanyahu d’avoir profité de la situation : Israël ne retrouvera probablement jamais un président américain aussi crédule. Pourtant, dès le début des attaques contre l’Iran, les médias ont évoqué des « divergences tactiques » entre Israël et les États-Unis. Israël voulait un Iran affaibli et dévasté et frappait des infrastructures pétrolières que Washington lui avait demandé d’épargner. Les États-Unis, eux, souhaitaient maintenir l’industrie pétrolière en activité : d’abord pour pouvoir revendiquer le contrôle du pétrole iranien, comme cela s’était produit au Venezuela ; ensuite pour éviter une spirale de représailles susceptibles de provoquer une dépression économique mondiale.
En réalité, la seule divergence entre Israël et les États-Unis tient au fait qu’Israël possède des objectifs de guerre clairs et que les États-Unis n’en ont aucun. Cela pourrait déjà constituer un problème considérable.
Pour les Européens, qui manifestent aujourd’hui contre la guerre, l’invasion israélienne du Liban démontre que les États-Unis favorisent l’escalade d’une guerre de Gaza déjà très impopulaire. Pour une part croissante de l’électorat trumpiste, si l’Iran demeure une menace pour la position internationale des États-Unis, Israël représente une menace plus grave encore pour la démocratie américaine.
Au cours de la troisième semaine du conflit, Joe Kent, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme et proche collaborateur de Tulsi Gabbard, a démissionné pour protester contre cette politique. Selon lui : « Il est évident que nous avons commencé cette guerre sous la pression d’Israël et de son puissant lobby américain ».
Une fois encore, Trump possède un talent singulier pour échapper à des situations apparemment inextricables qu’il a lui-même provoquées. Il est facile de le sous-estimer. Ses défauts – son ignorance et son manque de curiosité intellectuelle – sont visibles de tous. Il semble réellement avoir cru que l’enlèvement du président vénézuélien annonçait un succès comparable en Iran.
Ses forces, en revanche, sont plus difficiles à discerner. Comme l’écrit John Judis dans un essai récent et remarquable consacré à Trump et à Hegel, Trump est en quelque sorte un catalyseur de l’histoire mondiale. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il figure peut-être déjà parmi la demi-douzaine des Américains les plus importants de toute l’histoire du pays.
Mais cela ne suffira pas à sauver son mouvement. Le trumpisme est fondé sur la démocratie ou il n’est rien. Pour sa base électorale, le sentiment de trahison est profond. Le professeur de relations internationales John Mearsheimer a récemment déclaré à propos du président : « Il traite ses alliés plus mal que ses adversaires ».
Il agit de la même manière en politique intérieure. Trump applique désormais les politiques mêmes des experts, des stratèges et des promoteurs de la démocratie qu’il avait promis de combattre lorsqu’il est arrivé au pouvoir. Et il semble que, depuis de nombreux mois déjà, les citoyens au nom desquels il faisait campagne aient complètement disparu de ses préoccupations.
Christopher CALDWELL
Rédacteur collaborateur de la Claremont Review of Books Auteur de The Age of Entitlement :
America Since the Sixties (Simon & Schuster, 2020)
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