La mandature d’Emmanuel Macron : cinq années de perdues ?

Emmanuel Macron entreprend d’effectuer un tour de France de deux mois pour « prendre le pouls » du pays, c’est-à-dire s’informer de ce que souhaitent les Français. Il a appelé cela un « pèlerinage laïc ». La campagne présidentielle a donc démarré et l’heure du bilan de cette première mandature approche. On va s’interroger pour savoir à quoi elle aura servi. On se souvient que le philosophe Luc Ferry avait eu des mots très durs à l’égard d’Emmanuel Macron lorsqu’il fut élu : il avait déclaré sur Sud Radio : « On a mis un gamin à l’Elysée et on va le payer très cher ! »

Il faut donc s’en rapporter tout d’abord au programme électoral d’Emmanuel Macron, une figure nouvelle apparue en 2017 dans le monde politique de notre pays, un candidat étonnamment jeune qui se proposait de réformer le pays en se plaçant au centre de l’échiquier politique. Le journal Le Monde, à la veille de l’élection, rappelait quel était le programme de ce candidat, retenant essentiellement les points suivants :

-Au plan économique : 60 milliards d’économies sur les dépenses publiques, avec notamment la suppression de 120.000 postes dans les effectifs de la fonction publique, un plan d’investissement de 50 milliards d’euros (dont 15 pour la formation) et une réforme du code du travail,

-Au plan social : amélioration du pouvoir d’achat par une réduction des cotisations sociales et la suppression de la taxe d’habitation pour 80 % des ménages, et, en matière d’éducation, réduction dans les zones prioritaires du nombre des élèves par classe dans l’enseignement primaire,

-Au plan politique : une grande loi de moralisation de la vie publique, et la réduction d’un tiers du nombre des députés et des sénateurs.

En matière de politique étrangère : une plus grande intégration de la France dans l’Union Européenne, avec la création d’un budget pour la zone euro et d’un poste de ministre pour gérer ce budget. Et, autre projet : le lancement de « conventions démocratiques ».

Enfin, en matière d’écologie : rénovation d’un million de logements mal isolés, et obligation pour les cantines scolaires d’incorporer 50 % de produits issus de l’agriculture biologique dans les menus.

Fallut-il que les Français fussent véritablement désemparés pour porter à la tête du pays un candidat totalement inexpérimenté, n’ayant jamais eu à commander des hommes et les mobiliser pour atteindre un objectif. Un candidat dont le programme n’était pas véritablement de nature à soulever l’enthousiasme : d’ailleurs Emmanuel Macron avait lui-même déclaré qu’il n’avait pas « un programme», mais seulement « un projet ». Il apparut, ce qui intéressa les Français, comme un homme neuf ayant pour projet de réformer le pays, un besoin profondément ressenti par la majorité des électeurs, un homme politique « en même temps de droite et de gauche » dont on pourrait, pensa-t-on, attendre beaucoup. Les Français se dirent donc : pourquoi ne pas essayer, d’autant que les présidents précédents s’étaient révélés chaque fois décevants ? Emmanuel Macron est l’archétype même de ce que le système d’enseignement français est capable de produire de mieux, mais ce système n’est pas conçu pour forger le tempérament d’un chef, d’un chef doté, de surcroît, de talents de stratège.

En quoi donc le programme d’Emmanuel Macron n’était il pas le bon ? Tout simplement par le fait que les deux objectifs fondamentaux qu’il eut fallu inscrire en tête n’y figuraient pas : la réindustrialisation du pays pour redresser l’économie, et la maîtrise des flux migratoires pour empêcher que le pays se désagrège et perde son identité…

La réindustrialisation de la France

La France, depuis la fin des trente glorieuses, n’a pas cessé de se désindustrialiser : son taux d’industrialisation, mesuré par la contribution du secteur industriel à la formation du PIB, est ainsi passé de 27 % ou 28 % en 1975 à 10 % seulement, à présent, et elle est devenue le pays le plus désindustrialisé de l’Union Européenne, la Grèce mise à part. Or, l’industrie est essentielle pour assurer la prospérité d’un pays : il existe, effet, une corrélation très forte, comme nous l’avons montré dans d’autres articles, entre la production industrielle des pays (calculée par exemple par habitant) et leur PIB/capita. On voit ainsi qu’avec une production industrielle par habitant de 6.900 US$ la France a un PIB/capita de 40.493 dollars : l’Allemagne, avec un ratio de 12.400 dollars a un PIB/capita de 45.258 dollars, et la Suisse, pays qui bat tous les records en ce domaine, avec un niveau de production industrielle par habitant de 21.000 dollars obtient un PIB/capita de 81.993 dollars. Il est donc manifeste que pour améliorer la santé économique de la France et accroitre le niveau de vie des Français, le problème de la réindustrialisation du pays était tout à fait prioritaire. La crise des gilets jaunes qui a éclaté en octobre 2018 l’a d’ailleurs clairement montré, mais Emmanuel Macron ne l’a pas compris : les gilets jaunes se plaignaient, en effet, de la désertification du territoire, de la raréfaction des emplois, et de leur difficulté à boucler leurs fins de mois, trois phénomènes résultant directement de la disparition des usines dans le paysage français.

Les Français, et leurs dirigeants avec eux, ne prirent finalement conscience des graves dégâts causés par la désindustrialisation du pays qu’avec la crise de la Covid-19.

Ils découvrirent avec effarement que nous ne produisons plus grand-chose en France: pas de masques, pas de tests, et pas d’appareils respiratoires non plus pour équiper les salles de réanimation des hôpitaux, et nos médicaments fabriqués pour 80 % d’entre eux dans les pays asiatiques. Autre constat tout aussi affligeant : la France est le seul grand pays développé qui s’est trouvé dans l’incapacité de produire son propre vaccin. Emmanuel Macron a donc pris, finalement, conscience du problème et il a déclaré dans son adresse aux Français du 14 juin 2020 qu’il allait s’agir, maintenant, de « bâtir un modèle économique plus fort, pour ne pas dépendre des autres », un « modèle économique durable ». Et, développant sa pensée, il avait rajouté : « Il nous faut créer de nouveaux emplois en investissant dans notre indépendance technologique, numérique, industrielle et agricole, par la recherche, la consolidation des filières, l’attractivité, et les relocalisations lorsque cela se justifie, et un vrai pacte productif  ». Cette allocution devrait, normalement, fixer le cap pour sa prochaine mandature, si du moins les Français décidaient de lui faire à nouveau confiance, pour autant qu’il ne soit pas amené à choisir un thème plus porteur pour lui, dans sa prochaine campagne électorale.

La maitrise des flux migratoires

Depuis la fin de la période coloniale, les flux migratoires en direction de notre pays sont devenus d’année en année de plus en plus importants, constitués par des populations arabo-musulmanes et africaines qui ont fragmenté la société. En 2019 il y a eu 277.405 délivrances de titres de séjour, alors qu’en 2000 il ne s’était agi que de 150.000 seulement ; et il s’y rajoute chaque année bon nombre de clandestins et de mineurs dits « non accompagnés », ce qui fait que les experts estiment à environ 400.000, à présent, les arrivées, chaque année, de migrants qui relèvent de civilisations fort différentes de celle des habitants du pays. Les Français réagissent maintenant fortement, d’autant que des attentats sanglants se produisent régulièrement, perpétrés par des musulmans radicalisés qui s’expriment « au nom d’Allah ». Le baromètre annuel du Cevipof pour février 2021 indiquait ainsi que 60 % des Français considèrent qu’il y a « trop d’immigrés dans notre pays ».

Le pays est en effet devenu hétérogène au plan ethnoculturel, et les Français se plaignent d’un « vivre-ensemble » devenu difficile.

Dans une enquête Ipsos-Sofra pour Le Monde, publiée en septembre 2019, 64 % des personnes interrogées déclaraient qu’ « on ne se sent plus chez soi comme avant ». Jérôme Fourquet, directeur du département Opinions de l’Ifop, nous dit ainsi, dans « L’archipel français », paru en 2019, un ouvrage qui a eu un immense succès : « En quelques décennies tout a changé. Depuis 50 ans les principaux ciments qui assuraient la cohésion de la société française se sont désintégrés » : il explique que le soubassement philosophique constitué par le christianisme s’est effondré et que le pays est, désormais, un « archipel constitué de groupes ayant leur propre mode de vie, leurs propres mœurs, et leur propre vision du monde ». Le phénomène de fragmentation de la société s’est doublé, progressivement, d’un accroissement de la violence, et ainsi le criminologue Alain Bauer nous dit dans un article sur Figarovox : « Un retournement se fait jour depuis le milieu des années 90 pour les violences physiques, et on constate une progression quasi exponentielle de ces dernières, toutes statistiques confondues ». Le candidat Macron n’avait pas prévu dans son programme électoral de devoir lutter contre ce phénomène de fragmentation de la société française : il a seulement découvert le problème chemin faisant, et il a compris qu‘il fallait qu’il se hisse à la hauteur de la tâche. Il se montre donc, maintenant,  déterminé « à lutter contre le séparatisme islamique », disant dans son discours des Mureaux du 2 octobre 2020 : « Le problème, c’est cette idéologie qui affirme que ses lois sont supérieures à celles de la république ».

Ainsi l’hebdomadaire Marianne, au lendemain du discours des Mureaux, a-t-il fait malicieusement remarquer : « Elles paraissent loin les envolées naïves aux relents multi culturalistes de la campagne électorale ! ». Dégager l’islam de sa forme radicale pour avoir des citoyens musulmans qui puissent pleinement intégrer dans leur for intérieur les valeurs de notre république est une tâche extrêmement difficile, et c’est celle à laquelle sont condamnés dorénavant les dirigeants de la nation : il est donc curieux que le candidat Macron n’ait pas été à même d’inscrire cet objectif dans le programme qu’il a présenté aux Français en 2017 pour être porté à la tête du pays : il y va de la cohésion de la nation et de la sauvegarde de son identité.

Un sondage Ipsos, en septembre 2020, nous apprenait que 78 % des Français estiment que notre pays est en déclin, et une tribune publiée sur le site de Valeurs Actuelles par une vingtaine de généraux en retraite s’inquiétant du délitement de la France et appelant à un sursaut pour la sauvegarde de la nation, sont autant d’éléments qui attestent des graves erreurs de diagnostic faites par le candidat Emmanuel Macron au moment où il accéda au pouvoir. Il est manifestement passé à côté des deux enjeux majeurs auxquels il eut été nécessaire qu’il consacrât tous ses efforts. On se souvient qu’il avait, pour préparer son programme électoral, lancé « La Grande Marche » qui a consisté à recueillir par un porte à porte effectué par un très grand nombre d’enquêteurs bénévoles les préoccupations des Français dans leur quotidien. On annonça aux électeurs que le programme de ce candidat résultait de « 100.000 conversations recueillies lors d’un porte à porte inédit », ce qui garantissait sa pertinence. Cette manière de procéder, qui est dans la philosophie d’Emmanuel Macron, consiste à se laisser guider par la base pour montrer la voie à la nation. Il a réitéré cette démarche en étant au pouvoir, avec le « Grand débat », au lendemain de la crise des gilets jaunes, puis avec le Ségur de la santé où il fut demandé aux principaux acteurs du secteur de la santé mobilisés pendant deux mois avenue de Ségur de dire comment il faut reformer le système de santé de la France, ou, encore, avec la Convention Citoyenne pour le Climat, où l’on tira au sort 150 personnes pour qu’elles jettent les bases d’un programme de lutte contre les émissions de CO2 dans notre pays. Et il va y avoir, maintenant, un Beauvau de la Sécurité. Dans le cas du Ségur de la santé il n’est sorti rien d’autre, en fait de propositions de réformes, que d’augmenter les salaires des personnels, et dans le cas de la Convention pour le climat une somme de 148 propositions, certaines étant des plus farfelues, qui embarrassent sérieusement aujourd’hui le chef de l’Etat. Emmanuel Macron est en somme un fidèle disciple de Ledru Rollin, qui avait prononcé cette phrase devenue célèbre : « Il faut bien que je les suive, puisque je suis leur chef ».

On se souvient que Napoléon Bonaparte avait défini ainsi le rôle d’un chef d’ Etat : « On ne conduit le peuple qu’en lui montant un avenir ». Quant à Charles de Gaulle, dans son ouvrage « Le fil de l’épée », paru en 1934, il avait caractérisé ainsi le rôle d’un chef : « Dominer les événements, imprimer une marque, en assumer les conséquences, c’est bien là ce qu’avant tout on attend d’un chef ».

Claude Sicard, économiste, consultant international