L’économie dans la tourmente électorale

Sans porter un fardeau d’idées noires, il faut bien reconnaître que la France ne va pas bien. Pour se cantonner au domaine économique et au volet social, force est de constater que l’amorce de la campagne électorale n’augure pas de lucidité collective mais bien davantage d’un concours Lépine des idées saugrenues, démagogiques voire périlleuses pour l’avenir du pays.

Le déplacement du président de la République dans le Lot début Juin n’a pas été « une prise de pouls » (sic) de l’opinion contrairement aux propos initialement tenus par les services de l’Élysée. Depuis le village de Martel, on a vu le fantôme d’un président au profit d’un candidat à sa succession. Dix mois avant l’échéance électorale, Emmanuel Macron parfois faussement goguenard à l’envi a cru être un animateur radio un rien vintage plutôt que le premier des élus de la Nation. Certaines réponses et prises de parole sur les chaînes d’information étaient décalées.

Ce que cet épisode ouaté et bordé par les communicants révèle, c’est l’erreur qui a consisté à introduire dans notre corpus constitutionnel le trop fameux quinquennat renouvelable une fois. Le président élu tâtonne la première année : comme l’indique fréquemment André Bercoff « c’est un stagiaire » puis deux années structurent l’ossature du mandat avant de tomber dans l’obsession de l’hypothétique réélection.

Si Emmanuel Macron avait voulu servir le destin du pays dont il est le Chef de l’État, il aurait pu enclencher, via l’article 89 de la Constitution, une procédure référendaire visant à proposer le principe du septennat non renouvelable. Un accord de l’Assemblée et du Sénat « en termes identiques » était à portée de main par-delà les exigences du président Larcher. Son rapport à l’Histoire et une belle once de narcissisme en ont décidé autrement.

Nous allons donc traverser la Loire avec ses tumultes comme avec ses bancs d’échouage pendant près d’un an. La ligne de démarcation entre la raison d’une part et l’ambition personnelle de Monsieur Macron d’autre part sera aussi néfaste que la campagne truffée de promesses irréalistes d’un certain Jacques Chirac en 1995.

Premier exemple de l’économie dans la tourmente électorale : la déroute de nos finances publiques. A ce stade, beaucoup ont pris la parole mais peu ont pris le temps de l’analyse exégétique de l’avis du 31 mai 2021 rendu par le HCFP (Haut Conseil des Finances Publiques) à l’occasion de sa saisine en lien avec le collectif budgétaire nommé PLFR1 (projet de loi de finances rectificative).

La combinaison périlleuse d’une reprise dissociée (en K) et le coût croissant des intrants, de surcroît affectés par un allongement des délais de disponibilité, est un fait qui aurait dû conduire le Gouvernement à actualiser son scénario d’ensemble.

Pour d’évidentes raisons qui sont bien notre sujet, le pouvoir exécutif s’est arc-bouté pour éviter qu’il ne soit excessivement souligné que le déficit budgétaire va être supérieur – avec une croissance supposée plus robuste – à celui de l’an dernier. Ainsi, le déficit public s’établirait à 9,4% du PIB, « en dégradation de 0,2 point par rapport à 2020, en dépit du rebond de croissance attendu » (HCFP).

En termes financiers, cela consiste à noter que le déficit affiché du PLFR4 de 2020 était de 155 Mds et que désormais, il faut s’attendre à un déficit de 220 Mds (PLFR1 de 2021) ce qui correspond à 2,4 fois le montant des recettes récentes de TVA.

Autant dire qu’au-delà du mur de la dette dépassant 118% de notre PIB, « le chemin de résorption du déficit et la soutenabilité des finances publiques constituent des enjeux centraux de la stratégie financière de la France et appellent la plus grande vigilance« .

Cette vigilance parait d’autant plus s’imposer que le chiffre de la croissance au premier trimestre (- 0,1%) a pris de court les prévisionnistes qui escomptaient un niveau positif de 0,4%.

L’économie est aussi de la politique. Qui oserait le nier ? Ainsi, le HCFP relève que « les mesures d’urgence et de relance ont fait l’objet d’un traitement différent en 2020 et en 2021, ce qui enlève toute pertinence à la comparaison du solde structurel entre les deux années« . Un rien problématique, pour ne pas dire plus. Un écran de fumée à peu de frais qui nous dit que le bilan comporte donc bel et bien un passif.

Le candidat Macron peut dire merci au loyal Bruno Le Maire.

En amont de ce premier constat, il est impératif de citer à nouveau le HCFP. Page 8, on lit : « Le niveau des dépenses publiques est ainsi revu en très forte hausse depuis la LFI, pour s’établir selon le PLFR à 60,6 points de PIB en 2021. Par rapport à 2020, elles croissent de 66 Mds (soit +4,7%), une évolution portée d’abord par les dépenses « ordinaires » (+41 Mds) et, dans une moindre mesure, par les dépenses de soutien et de relance (+25 Mds).  »

Là c’est le Ministre de l’Économie et des Finances qui peut dire merci à son Administration. C’est un tour de passe-passe purement électoraliste. « ON » va nous dire que la crise de la Covid-19 a coûté « un pognon de dingue » alors que la réalité portée par les documents budgétaires attestent (dévoilent ?) que ce sont les dépenses dites « ordinaires » qui suscitent le lourd dérapage de nos finances publiques.

La Comptabilité Nationale arrête et fournit la photographie finale des comptes deux ans après l’exercice comptable considéré. Donc ce qui se passe en 2020 sera public en fin 2022. Autant dire que le ministre Le Maire qui a pensé subtil de dire à Léa Salamé, dans la matinale de France Inter, que « L’oseille va arriver » pour évoquer le déblocage des fonds du plan de relance, joue sur deux tableaux. On passe le chiffon magique sur le passé, on surcharge la soi-disant gabare du choc sanitaire et on prépare une répartition intelligente des subsides de France Relance.

« Plus c’est gros, plus ça passe » aimait à dire le président Chirac.

Nous sommes là au cœur d’un mécanisme que les futurs travaux des historiens financiers ne manqueront pas de décortiquer et probablement de censurer.

A ce stade, un point d’Histoire peut précisément s’avérer utile. Bien des auteurs nord-américains ont écrit sur les cycles électoraux et le lien avec la dépense publique.

Le prix Nobel 2018 William Nordhaus a démontré avec succès que les Exécutifs sont fréquemment tentés d’augmenter les dépenses avant les élections au détriment explicite des équilibres budgétaires.

S’agissant de la France, le Président Macron suit objectivement un cap nordhaussien épaulé par un ministre des chiffres qui fait d’abord de la politique et qui nous donne à vérifier la pertinence des travaux de Mancur Olson publiés dès 1965.

L’idée centrale du paradoxe d’Olson consiste à souligner la présence d’intérêts mineurs denses qui seront surreprésentés face à une majorité diffuse. BLM et EM portent puissamment des intérêts mineurs qui alimentent la « Logique de l’action collective ».

Quand certains Gilets jaunes stigmatisaient une captation de pouvoir, ils n’étaient pas totalement loin de ce qui se déroule sous nos yeux un peu incrédules mais sincèrement ébahis.

Là où nous allons avoir l’occasion de voir le comique de répétition cher au théâtre de Pirandello, c’est avec la réforme des retraites. Cent fois sur le métier… Clairement, ce qui sera – peut-être proposé – sera à l’avantage du candidat et espérons-le – sans forte conviction – à l’avantage du pays et des seniors.

Le psychiatre Carl Gustav Jung a mis en avant la notion d’images « hypnagogiques » : celles qui apparaissent dans la phase intermédiaire entre la veille et le sommeil.

Le corps électoral devrait, compte-tenu des enjeux, être en plein réveil. La campagne débutée dans le Lot montre déjà un certain mépris de l’électeur que l’on va inonder de cartes postales ou d’entretiens fleuves (Zadig) histoire de l’endormir par le truchement de procédés hypnagogiques.

Ce qui nous guette, ce n’est pas la flamboyance du bonnet phrygien mais la tentation du bonnet de nuit pour que le corps électoral suive plutôt passivement le cours du fleuve.

Emmanuel Macron est donc un homme de conquête du Pouvoir bien davantage qu’un gestionnaire avisé. Il suffit de compulser l’évolution de notre dette publique pré-Covid pour constater le bien-fondé de cette assertion.

« Si la politique est toujours définie comme l’art du possible, c’est aujourd’hui le technicien qui détermine avec une exactitude croissante ce possible » Jacques Ellul, in L’illusion politique.

Pour conclure, je précise que cette analyse critique pourrait s’appliquer à d’autres candidats : on parlerait alors de chiffrages de programme pour l’heure non divulgués in extenso.

Jean-Yves Archer
Economiste, membre de la Société d’Economie Politique