La présidence Macron ou la quête du Graal symbolique

Durant sa campagne électorale et les deux premières années de son quinquennat Emmanuel Macron évoquait constamment deux « valeurs » dans ses discours pour légitimer son action : « l’efficacité », pour dire son pragmatisme et sa différence aux autres dirigeants politiques, notamment son prédécesseur, et « la mobilité », ayant même associé son nom à une loi sur ce thème quand il était ministre. Mais, souligne Pierre Musso, avec la crise sanitaire actuelle, son récit a été mis cul par dessus tête.

L’impéritie de l’Etat et le manque de vision et de prévision ont conduit à l’inefficacité et à l’immobilité. Immobilité de la société et de l’économie à l’arrêt, les Français étant confinés. Inefficacité de l’Etat face au covid-19, comme l’a trop souligné l’absence de tests de dépistage, de gel hydro-alcoolique, de masques, de médicaments, de respirateurs, de personnels et de lits dans les hôpitaux. Malgré les cris d’alerte, voire de désespoir, des personnels des hôpitaux et des EPHAD depuis des années et surtout ces derniers mois, le dogme managérial l’a constamment emporté « au nom de l’efficacité » : ainsi le « bed management » a réduit le nombre de lits d’hôpitaux gérés, dixit la novlangue, comme des « flux » et non plus comme « des stocks ». La doctrine de l’efficacité, valeur cardinale du management depuis Frederick Taylor et ses disciples qui ont entonné le « gospel of efficiency », a été érigée en dogme pour l’action publique (new public management), et se révèle être aujourd’hui « une doctrine empoisonnée » comme le disait Jean-Jacques Rousseau à propos de l’utilité.

Le récit martelé sur l’efficacité de l’action et des réformes a réduit le pouvoir politique à la gestion et à l’expertise d’où l’urgente nécessité de lui accoler une dimension « verticale », dite « jupitérienne » ou « bonapartiste ».

Et ce d’autant plus que la dite efficacité de la gestion techno-étatique de la crise sanitaire est mise en défaut, voire en déroute, mettant en lumière l’impéritie du pouvoir. Emmanuel Macron s’était positionné comme la figure inverse et complémentaire des leaders dits « populistes » ou de ceux de l’« ancien monde », en constituant un « gouvernement des meilleurs », idée que l’on doit à François Guizot reprise par Mendès-France, puis par Rocard, deux références pour le Président. Le savoir, « la science » et l’expertise ont été célébrées pour légitimer la représentation politique dans le « nouveau monde ». Guizot le résumait ainsi : « Le pouvoir prouve sa légitimité, c’est-à-dire sa conformité avec la raison éternelle, en se faisant reconnaître et accepter par la raison libre des hommes sur qui il s’exerce1. »

Mais pour affronter le choc de réalité que représentait la crise du covid-19, le Président a cherché en vain à restaurer la dimension « irrationnelle » du politique, c’est-à-dire sa légitimation symbolique. C’est pourquoi il a exhumé des images symboliques puisées dans son Panthéon personnel qu’il a collées pour essayer de les incarner. Il avait bien identifié que la crise de la représentation politique avait pour cause majeure la dilapidation du capital symbolique : « Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement, un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le Roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit bien avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction2 ». Ayant noté cette désymbolisation du politique créatrice d’un « lieu vide » infigurable – ce que le philosophe Claude Lefort appelait la « désincorporation3 » suite à la décapitation du roi – Emmanuel Macron évoqua, invoqua et convoqua de nombreux personnages historiques pour tenter d’occuper cet espace évidé.

Restaurer la dimension symbolique du politique et notamment celle du Président de la Ve République, suppose deux opérations : le montage d’un affrontement quasi-guerrier clivant deux camps amis-ennemis, comme l’a souligné Carl Schmitt, et l’incarnation de la Patrie dans une figure de chef césariste qui porte les symboles, les signes et l’emblème national. C’est ce que Lucien Sfez nomme une « opération symbolique » : « l’opération symbolique est purge des images. Elle les soumet à une sélection sévère. Elle assigne un ennemi extérieur à combattre…. L’existence de l’ennemi commun sert de catalyse4». Le covid-19 est désigné comme cet « ennemi ».

Après avoir convoqué Jupiter, Bonaparte ou Napoléon ou Jeanne d’Arc, le Président Macron en appela ensuite à Clémenceau et au général de Gaulle. Lors de ses trois allocutions solennelles prononcées les 12 et 16 mars depuis l’Elysée et le 25 mars à Mulhouse, il a tenté de relancer sa quête du graal symbolique en trois séquences.

Le 12 mars, il invoque les scientifiques et « la Science » mythifiée comme instance de Vérité consensuelle pour l’opinion publique dans les sociétés hyperindustrielles. Cet appel à la science est censé légitimer l’action politique en période d’incertitude et en creux, il dit l’insignifiance du débat public et parlementaire : au nom de l’urgence et du savoir, il faudra agir et non débattre. Au nom de « la science » l’état d’urgence sanitaire pourra être légitimé, et avec lui la restriction des libertés individuelles et publiques. Cette convocation de la science et des savants est conforme à l’essence du macronisme, à savoir une démocratie des experts, une démocratie élitaire, voire « une démocratie des meilleurs ».

Ainsi Emmanuel Macron se pare et s’empare d’un emblème scientifique pour conduire son combat héroïque contre l’ennemi viral, afin de réunir la nation derrière lui.

Le 16 mars, il annonce officiellement que la nation est en « guerre » contre un ennemi invisible et décrète l’état d’urgence sanitaire et le confinement général. En fait, il n’y a aucun « ennemi » car la maladie et les virus font partie intégrante du vivant : ils ne peuvent exister et se reproduire sans parasiter une cellule hôte pour se reproduire. Mais Emmanuel Macron répète à six reprises « Nous sommes en guerre » lors de son allocution télévisée. Avec le thème de la guerre, le Président et le gouvernement peuvent appeler à la mobilisation générale et à l’union sacrée contre cet ennemi fictif dit « invisible et insaisissable ». Le Président se dresse en chef de guerre pour rassembler et sortir des « conflictualités sociales » antérieures (gilets jaunes, réforme des retraites, etc.). Il tente d’endosser les habits de Georges Clemenceau face à la guerre, la vraie, et adopte un ton martial. L’ennemi étant viral, partout et nulle part, il faut le rendre visible par une mise en scène télé-réelle en descendant dans les tranchées hospitalières, en montrant l’armée au front, avec des « vrais » soldats et des matériels militaires. En fait, et comme Jean Baudrillard l’avait noté, cet ennemi est un simulacre chargé de marquer le passage de l’antagonisme social « de l’ancien monde » à la contagion virale du « nouveau ».

Le 25 mars, à Mulhouse, le chef de l’Etat se rend « sur le terrain » et sur « le front » pour mettre en scène cette première ligne qui combat le virus, devant l’hôpital de campagne installé par l’armée sur le parking du centre hospitalier de Mulhouse sur fond de tentes kaki. Comme « Le Père de la Victoire », il est sur la ligne de front, près des soldats, des soignants et des patients, ces blessés de la guerre victimes du virus. Il est le chef des armées et le chef de guerre, comme il l’a encore rappelé le 17 mai en célébrant la bataille de Montcornet. Si le Président Macron pouvait dire en temps ordinaire qu’il agissait et réformait « au nom de l’efficacité » comme le chef de « la start-up Nation », il s’affirme désormais comme chef d’État et des armées. Il s’inscrit dans le « siècle des chefs5 » (Yves Cohen) disposant d’une « science du chef » acquise à l’ENA et à l’inspection des Finances. Le chef signifie l’hypersonnalisation du pouvoir et la tendance césariste qui affecte et infecte les sociétés libérales contemporaines. Le corps du chef étant symboliquement affaibli depuis la « désincorporation royale » de 1793, il lui faut « sur-incorporer » la fonction, c’est-à-dire livrer jusqu’à saturation des mises en scène du corps physique du chef circulant en boucle de l’Elysée au terrain, et retour. Du « double corps du Roi » – physique et symbolique – il ne reste que la multiplication et la répétition des images télé-réelles.

Paradoxalement la déambulation du Président Macron dans le panthéon des figures symboliques de l’Histoire de France, creuse toujours plus son déficit de symbolicité, illustrant la crise profonde de la représentation politique.

Classiquement le représentant politique est biface, double médiateur : d’un côté, il exprime une force qui le légitime, il est le messager d’une référence qu’il rend présente en l’incarnant, et de l’autre, il est l’expression d’une population qui l’a choisi ou élu dont il redouble la présence. Ce sont les deux sens du mot « représenter » : rendre présent et redoubler la présence. Le propre du politique est d’incarner une symbolique fondatrice (Dieu, la Patrie, la Nation, la République, etc.) et de refléter et projeter les représentés. Or la crise actuelle de la représentation marque une brisure de ces deux composantes que traditionnellement la politique « colle » selon un mot de Platon dans Le Phédon. La dilapidation contemporaine du symbolique, cause principale de la crise de la représentation, affaiblit, voire élimine, cette double dimension du représentant, pour le réduire à sa seule fonction de réflecteur expressif des représentés dont il tire sa force. Dès lors, le dirigeant politique en est réduit à « bris-coller », c’est-à-dire à coller des bris, voire des débris, ceux d’une galerie de figures symboliques. Convoquer Clemenceau, de Gaulle ou Napoléon risque finalement de transformer le Panthéon politique en musée Grévin révélant l’incapacité du chef contemporain à stopper la dilapidation du symbolique. Faute de reconquérir le Graal, Emmanuel Macron doit se contenter de la multiplication des images télé-réelles dont le confinement favorise la surconsommation des citoyens-téléspectateurs. Tout se passe comme si la prolifération virale et incontrôlée des signes, des images et des informations, miroir de la propagation du virus, était destinée à nous immuniser du désir de démocratie.

Pierre Musso
Professeur honoraire des Universités, Université Rennes 2 et IEA de Nantes
Ouvrages récents chez Fayard : « La religion industrielle » (2017) et « Le temps de l’Etat-Entreprise. Berlusconi, Trump, Macron » (2019)

  1. Cité par Didier Mineur, Archéologie de la représentation politique. Structure et fondement d’une crise, Paris, FNSP, 2010, p. 152.
  2. Interview donnée à Eric Fottorino, pour le journal Le Un, in Macron par Macron, éd. de l’Aube, 2017, p. 33.
  3. Claude Lefort, Essais sur le politique, xixexxe siècles, Paris, Le Seuil, 1986, p. 20 et 28.
  4. Lucien Sfez, La politique symbolique. Paris, PUF, coll « Quadrige ». 1993, pp. 435-436.
  5. Yves Cohen, Le siècle des chefs. Une histoire transnationale du commandement et de l’autorité (1890-1940) Paris, Editions Amsterdam, 2013.