La radicalisation comme phénomène politique

Dans cet article, le père Gautier Filardo revient sur les mécanismes politiques de l’islam, sur son idéologie, et ses méthodes de recrutement.

« Et ton Seigneur révéla aux Anges : « Je suis avec vous : affermissez donc les croyants. Je vais jeter l’effroi dans les cœurs des mécréants. Frappez donc au-dessus des cous et frappez-les sur tous les bouts des doigts. Ce, parce qu’ils ont désobéi à Allah et à Son messager. » Et quiconque désobéit à Allah et à Son messager… Allah est certainement dur en punition ! » (Sourate 8, 12-13)

« Ô vous qui croyez ! Combattez ceux des mécréants qui sont près de vous ; et qu’ils trouvent de la dureté en vous. Et sachez que Dieu est avec les pieux. » (Sourate 9, 123)

Les événements à répétition d’attaques terroristes d’individus isolés ou de petits groupes organisés montrent à quel point il est difficile d’appréhender ces phénomènes à la fois dans leur complexité et leur transversalité, le tout avec pragmatisme. Il est nécessaire de les analyser dans leur totalité et rechercher des réponses concrètes sans brider notre intelligence pratique avec de grands principes abstraits. Le radicalisé isolé n’existe pas. Il appartient à un groupe, même si ce dernier entretient avec lui des liens uniquement numériques.
Une organisation terroriste, quelle que soit sa taille, est une structure dogmatique de type étatique, hégémonique et totalitaire au sens arendtien du terme, auto-référencée, dirigée par une autorité absolue autoproclamée, et non contrôlée, qui cumule à la fois les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Les organisations terroristes sont mues par un projet visant la création d’un « homme idéal », contre-citoyen, ainsi que d’une société fantasmée, voulant soumettre l’État dans lequel elles se trouvent, soit par un coup d’État, soit par un changement des valeurs afin de déliter ses fondements. Les groupes terroristes soumettent par la manipulation mentale l’individu adepte, le conduisant vers une déstructuration psychologique, intellectuelle, émotionnelle, voire physique, qui lui fait perdre sa dimension de personne et de citoyen.
La France, République une et indivisible, se fragmente à cause d’un réseau de groupuscules totalitaires de type étatique, réalisant un changement de paradigme et une utopie dans lesquels le temporel est subordonné au spirituel auto-référent, et qui soumet l’individu adepte par la manipulation et la grille interprétative de la pensée magique. Les adeptes-membres de ladite organisation se fondent dans un « grand tout » qui les transforme de victimes en bourreaux.

L’islam : un système politico-sociétal

L’islam offre une possibilité plus ample pour ce type de dérive qu’une autre religion, essentiellement parce qu’il n’est pas qu’une religion, il est aussi un système politico-sociétal. Certes, les musulmans sont des croyants qui vivent leur foi en un dieu unique et qui confessent que Mahomet est le messager de celui-ci.

L’islam, en revanche, est le système politico-religieux qui rassemble en son sein les croyants.

Les radicalisés ont déjà franchi une frontière invisible, idéologique, qui les a fait sortir de la Res-publica pour s’unir à la Res-unica de leur secte. Il est nécessaire pour circonscrire le phénomène de radicalisation de prendre appui sur le phénomène de sujétion psychologique de l’emprise sectaire et de sa dimension politique, ainsi que d’en apporter des solutions par la prévention, la médiation et la répression.

La destruction du modèle étatique républicain

L’approche de l’emprise sectaire est habituellement accomplie à partir des seuls processus psychologiques utilisés pour mettre un individu en situation d’assujettissement. Une grande partie de l’approche effectuée par les États concernés par le « radicalisme » se fonde sur ces processus psychologiques pour souligner les convergences entre sectes et fanatisme jihâdiste.
Cette approche est certes utile mais elle reste liée à une analyse parcellaire de la dimension de l’emprise sectaire qui ne se résume pas aux seuls processus psychologiques. Les groupes « radicaux » sont autant de nature politique, entendue comme mode d’exercice du pouvoir, que relevant de la psychologie individuelle. Dans cette perspective, comprendre n’est pas excuser mais prévoir, prévenir, aider et agir.
Pour les chefs de ces groupes (et cela vaut pour toute secte fut-elle de la taille d’un groupuscule, même si cela choque notre logique), il ne s’agit que de la concrétisation d’une véritable utopie de nature politique : prendre le pouvoir sur le monde en déstabilisant les États et dupliquer en le généralisant le modèle archaïque d’exercice du pouvoir, ce qui désagrège la dimension de citoyenne.
Le passage à l’acte terroriste accélère et concrétise le processus de prise de pouvoir comme nous le voyons avec l’« État islamique » par sa « terreur ».

Les sectes contemporaines représentent un modèle politique totalitaire dangereux pour les sociétés démocratiques.

Sous cet angle, les prétentions hégémoniques de conquête, clairement exprimées par les groupes jihâdistes, apportent un éclairage particulier sur le modèle politique de substitution. Ces groupes, comme tout micro État que constitue chaque secte, se structurent non seulement autour de la déclinaison de ce que l’on peut justement appeler « attributs régaliens » (pouvoir législatif ou normatif, exécutif dans ses différentes strates et pouvoir judiciaire) mais aussi autour d’un système régressif d’exercice du « pouvoir temporel » sur un territoire aussi bien virtuel que géographique, assujetti à l’utopie du « pouvoir spirituel » que seule l’analyse des textes doctrinaux permet d’approcher.

Le radicalisé : de l’autonomie à la dépendance

La notion d’emprise psychologique permet de comprendre comment se créée le « radicalisé » en faisant glisser l’adepte de l’autonomie à un état de dépendance. Plusieurs phases permettent de saisir le groupe d’emprise comme une fabrique d’état de faiblesse :
– Une rencontre confiante avec un ami à la sortie d’une mosquée, dans une librairie islamique ou sur le web.
– Une séduction par un discours de love-bombing : « Allah t’a choisi pour devenir son cavalier valeureux, tandis que la France te laisse dans ta cité, sans boulot, délaissé, etc. »
– Un isolement progressif qu’il soit affectif ou numérique : Le radicalisé ne fréquente plus que les nouveaux frères et s’isole. Il passe son temps à regarder des vidéos de propagande et à « tchatter » avec ses nouveaux frères.
– Un affaiblissement systématique sur le plan physique et sur le plan psychologique : levé de nuit pour les prières, prières surérogatoires, entraînements physiques intenses pour le jihâd.
– L’enseignement d’une doctrine (qui doit être absolument connue par les services de l’État) : elle fondée sur une lecture stricte du coran et de certains hadiths prônant le jihâd armé.
– Une culpabilité liée au doute : Allah t’a choisi, prie davantage, ne laisse pas satan te séduire !
– Une participation au prosélytisme : avec la diffusion de vidéos, et de participation à des tchats.
– Un mécanisme de « rappels » : avec des retours aux fondamentaux de l’élection.
– Un « autoallumage » : qui devient une répétition d’un mantra qui exacerbe l’emprise.
– Une paralysie du système de défense.
– Un changement d’état de conscience : le processus psychologique d’assujettissement de l’adepte va de pair avec le processus de domination du chef, processus qui correspond à la structure groupale.

Le fonctionnement de l’appareil sectaire permet de comprendre pourquoi et comment s’installe, et surtout perdure, l’emprise psychologique sur l’individu aussi bien dans la secte contemporaine que dans les groupes de radicalisation. Cette dimension de type étatique est, hélas, rarement évoquée. L’appareil sectaire et radical fonctionne sur le modèle étatique et constitue même, quel que soit sa taille un état dans l’État. C’est un modèle « étatomorphe ». Nous ne sommes pas en présence d’une simple « dérive » mais d’une structure agissante qui est la composante première de l’emprise. Les développements qui suivent valent aussi bien pour les groupes sectaires contemporains que pour les groupes radicaux qui sont plus des systèmes en rhizome, comme certains groupes de la criminalité organisée à l’instar de la mafia calabraise, la ‘ndrangheta :

– Un territoire (virtuel et pas seulement symbolique) qui est un territoire de pureté partagée. La notion de territoire est essentielle parce qu’en lui réside le pivot de l’identification. Ce territoire est la première composante de la structure étatique.
– Un monde extérieur hostile, dévalorisé par le groupe, lui-même cible d’une manipulation de la part du groupe, cible d’une infiltration en vue de réaliser la transformation « politique », au moyen d’actes terroristes. Le groupe peut reprocher à l’adepte de continuer à être porteur en lui-même de ce « monde extérieur », c’est-à-dire des anciens paradigmes. Le monde est présenté comme nuisible, toxique, il est le lieu de projections interprétatives de type pensée magique et manichéenne.
– Une frontière. C’est la frontière qui permet au groupe de ne montrer que sa dimension exotérique à l’extérieur et jamais la dimension ésotérique, celle où s’élabore l’emprise. Ici s’enracine l’idée fausse selon laquelle un adepte en « milieu ouvert » ne serait pas adepte. La frontière peut être tangible ou virtuelle. Elle possède quatre fonctions : elle protège des influences extérieures, c’est-à-dire des repères extérieurs au groupe comme les liens affectifs, les contrôles institutionnels etc… Cette frontière enferme ensuite les adeptes dans le monde de l’emprise mentale. La frontière agrège le groupe et elle contribue à la mise en place de la culpabilisation. C’est dans la frontière que se construit le radicalisé. Cette frontière crée une clôture privative de liberté. Cette prison laisse croire à l’adepte qu’il est libre.
– Un leader tout puissant exerçant le pouvoir. Le gourou (ou le chef radical) souffre de pathologies propres (difficilement perçues à cause des idées fausses que la secte sait utiliser). Profils divers : psychopathes ; névroses hystériques ; paranoïas ; paranoïas délirantes ; psychoses hallucinatoires chroniques ; paraphrénies.

Le leader exerce le pouvoir autour des trois axes classiques :

– Un « pouvoir législatif » propre ; édiction de normes internes (fondées sur de nouveaux paradigmes), supérieures aux lois de la République, justifiant donc toute infraction ordinaire et les faux témoignages, ainsi que la technique de la taqîya. La connaissance de la norme interne est essentielle pour les acteurs de terrain, contrairement à l’idée répandue. C’est dans la norme que réside l’essentiel de la doctrine, mais aussi l’idéal, la mission et le projet.
– Un « pouvoir exécutif » se déclinant en attributs régaliens : santé, économie et finances, armée, police, langue propre, état civil, une esthétique stéréotypée, une culture stérilisée et stérilisante, une diplomatie extérieure qui est le ministère de la propagande numérique. C’est dans ces divers « ministères » que le groupe radical fonde sa puissance de nature étatique.
– Un « pouvoir judiciaire ». La sanction du chef, réelle ou magique, terrorise l’adepte, composée avec l’auto culpabilité interne de l’adepte. Le pouvoir judiciaire a comme bras armé l’ensemble de la communauté des adeptes (émulation zélée, jalousie, interprétation de la norme interne, surveillance, délation, « propagande noire », etc.). Le pouvoir judiciaire s’axe vers la purification par l’application de la charia. Il s’exprime par des sanctions financières au profit du groupe ou d’un membre du groupe. Ce système punitif continue à agir longtemps après que l’adepte soit sorti du territoire de la secte, c’est la continuité de l’emprise… d’où le problème de la « déradicalisation ».

Un projet utopique et manichéen

Cette structure de type étatique est porteuse d’un projet de société. Ce projet de substitution au modèle démocratique est un projet utopique et manichéen. Cette société fantasmée a vocation à triompher pour imposer la charia. Ce projet constitue le ciment du groupe et le modèle politique qui s’installe là où les États s’effondrent.
Cette structure de type étatique, fondée sur la construction d’un « pouvoir spirituel » auto référent, aspire à exercer le « pouvoir temporel » : le califat rejoint l’imâmat. Cette structure se construit à partir de la « désindividuation » et désagrège la dimension de citoyen pour fondre l’individu dans une masse constituant le « peuple » sectaire indifférencié, la sunna. L’éclairage apporté par la conception française de la laïcité et de la citoyenneté devrait, à tout le moins, rappeler l’exigence de séparation du religieux et du politique.

Changeons de paradigmes…

Notre monde a connu une mutation mais notre vision est restée monolithique. Il est nécessaire de passer d’une vision pyramidale statique à une vision de réseau dynamique.

Notre système français pyramidal semble inadaptable aux défis du monde actuel.

Les services de renseignements sont cloisonnés, ayant une compétence exclusive et une hiérarchie interne soumise à leur ministre de tutelle respectif. Or, les organisations criminelles, sectaires et terroristes sont mondialisées et ne connaissent pas de frontières. Notre méthode d’analyse est parcellaire et ne reflète pas le profil de la menace dans sa globalité. La promptitude de réaction des services doit passer par la collaboration européenne et internationale, non pas seulement de pays à pays mais aussi d’acteurs à acteurs. La communication entre acteurs de pays différents permettrait un échange d’information facilité. L’accélération de la réactivité des services serait en syntonie avec la mobilité et la flexibilité des organisations radicales qui passent facilement d’un pays à l’autre.
De même, notre vision du droit et de la légalité doit s’adapter. L’article 55 de la Constitution impose la supériorité des traités par rapport aux Lois. La Cour de cassation a interprété de manière large cette supériorité en l’étendant à la jurisprudence de la CEDH. Cela signifie que les juges, non élus, peuvent rendre des jugements contra legem, obligeant le Législateur national à changer ses propres lois. Les juges commandent donc les lois. Cette aberration nous conduit à ne pas expulser des terroristes dans leurs pays respectifs au nom des Droits de l’Homme, au motif qu’ils seraient condamnés à mort ou torturés. La France se trouve obligée de garder sur son sol des gens dangereux, sortis de prison, susceptibles de commettre des attentats. Le droit à la sûreté et de résistance à l’oppression, pourtant consacrés par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, se trouve ainsi limité par les Droits de l’Homme ! Pour remédier à cette situation, il suffirait, sans toucher à l’article 55 de la Constitution, d’opérer une incise qui préciserait que la jurisprudence dégagée par une juridiction internationale liée à un traité n’a point d’effet en France.

Repenser le renseignement et la sécurité intérieure

Ce changement de vision du monde nous conduit inéluctablement à changer notre mode de penser le renseignement et la sécurité intérieure. La coordination du renseignement a été créée en 2008 pour éviter un trop grand cloisonnement. Cette structure doit devenir réellement le point de convergence de tous les services de renseignement en élargissant leur spectre, ainsi qu’un centre d’analyse transversale qui dégagerait une clé de lecture utile pour ensuite orienter les différents services de l’État.
De manière générale, les services de renseignement contribuent à la sécurité de la France et de ses citoyens où qu’ils se trouvent, par la protection du territoire national et la préservation de nos intérêts contre les menaces majeures : le terrorisme ; l’espionnage et l’ingérence économique ; la prolifération des armes de destruction massive ; les cyber attaques ; la criminalité organisée. Il est à noter que l’aspect sectaire du radicalisme est éludé des menaces majeures. Pourtant, les sectes et groupes radicaux, même de très petite échelle, mettent en péril la sécurité nationale par leur structure contre-étatique.
La concentration du renseignement (DGSE, DGSI, DPSD, DRM, Tracfin, DRNED) demeure loin d’être exhaustive. Il conviendrait aussi de faire remonter le renseignement capillaire des préfectures, ambassades, consulats, parquet, DGGN, DGPN, Administration pénitentiaire.
Pour une efficience à court terme, chaque fonctionnaire qui rend compte à sa hiérarchie devrait aussi rendre compte de manière systématique au coordinateur du renseignement. Il vaut mieux doubler les informations que de les perdre en cours de route au travers des notes de synthèse successives.
Pour une efficience à moyen terme, l’analyse des données récoltées permettra de dégager une grille de lecture adéquate grâce à la connaissance des doctrines et à l’analyse des faits qui conduiront à une anticipation des menaces.
Pour une efficience à long terme, le coordinateur du renseignement devrait animer un comité d’orientation du renseignement qui permettra de construire une vision de nature géopolitique pour les décennies à venir.

Mettre en place une coordination du renseignement

Passer de la pyramide au réseau signifie avoir une coordination du renseignement tous azimuts, plutôt qu’une structure qui réunit les sommets de chaque pyramide… Il convient de noter que le policier de quartier et le gendarme sont les premiers agents de renseignement. Les informations fournies par ces derniers peuvent, par des détails anodins, être déterminants dans l’analyse du renseignement.
Souvent réalisées de manière formelle, les coopérations se heurtent à des rétentions d’information fondées sur la méfiance. Il serait opportun de créer un fichier européen accessible aux pays de l’Union, notamment en matière de contre-terrorisme et de radicalisme, à la différence des fichiers de contre-espionnage que chaque pays doit jalousement garder et protéger.
Au plan légal, définir une secte ou un groupe radical ne serait pas un luxe. Un article de loi pourrait disposer cette définition : « Tout groupement à vocation philosophique ou religieuse, ou se prétendant tel, qui, dans son organisation ou sa pratique, se livre à des activités illégales dommageables, nuisant aux individus ou à la société, portant atteinte à la sûreté de l’État ou à la dignité humaine. »
Pour finir, il est bon de se remémorer une citation de l’ayatollah Khomeini qui résume cette tribune : « L’islam est politique, ou il n’est rien… »

 

Gautier Filardo
Aumônier militaire à l’École des Officiers de la Gendarmerie Nationale
Chercheur associé au Centre de recherche de l’École des officiers de la Gendarmerie nationale (CREOGN)

 

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