La soupe du pouvoir Macron : un vieux pot et des vieux potes

De chaque crise émergent femmes et hommes décrits en héros. D’eux exulte notre besoin insatiable de mythologie. Naissent également des boucs émissaires, incessante illustration du besoin des sociétés de désigner des coupables pour tenter de réconcilier le corps social majoritaire sur les cendres de leurs prétendues turpitudes. Pour Jacky Isabello, fondateur de l’Agence Coriolink, la crise du Covid-19 n’échappera pas à la règle du coupable.

Chose sans visage, la bête est « un mal français » par excellence. Elle se nomme la suradministration. Au fur et à mesure du déroulement de la crise, furent décrites des situations ubuesques desquelles une « Administration » tatillonne sortait agonie de critiques : à propos des masques, puis des tests, ou encore de cliniques vides attendant des malades pendant que les « éditions spéciales des chaines d’info » substantivées retransmettaient des images officielles de transferts de malades vers l’Allemagne, en TGV ou dans un hôpital militaire de campagne. Alors que la relation épistolaire à coup de protocole de 60 pages s’imposait sans discernement sur tout le territoire : aux écoles, aux hôpitaux, aux industries, ralentissant d’autant l’obtention de la norme sésame, nihil obstat permettant à chacun d’agir efficacement.

Etrangement, malgré les recommandations des comités scientifiques, l’obligation évoquée furtivement de garder sous mesure de strict confinement les personnes âgées aura fait long feu. Ceux, dont les chiffres publiés par Santé publique France auront montré l’extrême vulnérabilité à cette maladie, traversent cette crise librement tandis que les brefs séjours des quelques enfants dans les écoles réouvertes ressemblent davantage à des détenus en pénitentiaires qu’aux images d’Epinal d’une enfance insouciante. Il forment les tristes bataillons de chair à canon injustement visés par le Covid-19 – mais peut-on affubler d’un sentiment d’humain une forme non-vivante – puisque ce sont plus de 90 % des plus de 65 ans qui décèdent. Toutefois, ils n’auront été tenus à aucune obligation de préservation, permettant ainsi à la machine économique, seule en capacité d’éviter un prochain drame social, de sonner la charge de la reconquête. Pourquoi tant d’infantilisation pour les jeunes, épargnés jusque-là, et aucune mesure prophylactique vis-à-vis des anciens pourchassés par le virus.

Le pouvoir macronien est un vieux pot, qui fait des vieux « potes » ses ingrédients.

Son ADN se conjugue au passé quitte à user d’une herméneutique moderniste afin de leurrer nos sentiments.

Paraphrasant Cécile Duflot et François Ruffin, Emmanuel Macron est un vieux dans un corps de jeune. Ses goûts musicaux, son langage, sa culture, mêmes ses émotions footballistiques s’égayent des temps anciens d’un club phocéen aux éphémères gloires du siècle dernier (certes je suis supporter de l’OL et du PSG, je l’avoue).

S’opposer à la vielle politique : son ancrage conceptuel

Le macronisme use du vieux pour s’ancrer dans nos inconscients et en faire un usage apprécié. Le candidat de 2017 souhaitait dépasser les vieux clivages, l’ancien monde se voyait plaqué au sol, genou sur le dos, par le nouveau monde. La vieille politique des usages antédiluviens n’aurait que la place d’évocation littéraire au rayon des ouvrages de sciences politiques.

Des vieux pour la conquête du pouvoir

Henri Herman, pauvre de lui, n’aura pas vu la réussite de celui dont il fut le témoin de mariage. A 92 ans, l’homme d’affaires s’est éteint en 2016 avant la victoire finale. Fortune faite, il se met au service de ses engagements intellectuels et politiques. Comme le rappelle Libération dans un article de 2016 : « Jadis soutien de Pierre Mendès France et de Michel Rocard, cet ancien résistant, et mécène historique de la deuxième gauche, avait mis sa fortune et ses relations au service d’Emmanuel Macron, son « jeune fils spirituel » ». Quant aux piliers politiques de la campagne de 2017 : ceux dont on peut dire qu’ils savent labourer les terrains de campagne et aller chercher les votes « un par un avec les dents ». Ils se nomment Collomb (72 ans) le pilier politique, Bayrou (69 ans) l’allier tremplin de son ancrage, Delevoye (73 ans) patron de la commission d’investiture pour les législatives, Line Renaud (91 ans) sa marraine culturelle, Paul Ricoeur la solide caution du monde des idées, son mentor philosophe dont il fut le secrétaire (décédé à l’âge de 91 ans), Jacques Attali (76 ans) qui en fit son numéro 2 dans la commission éponyme sous l’ère Sarkozy. N’en jetons plus !

Dans cette conquête implacable vers le pouvoir, abordons avec tout le respect qu’elle mérite, son épouse Brigitte. Cette dame de 67 ans est le rouage central de cette équipe de conquête bien huilée : « la patronne de la start-up Macron » pour reprendre la formule qu’elle employait pour se présenter aux invités que son ministre de Mari conviant à Bercy (anecdote rapportée dans les ouvrages de Nathalie Schuck/Ava Djamshidi – Madame la Présidente – et de Sylvia Bommel – Il venait d’avoir 17 ans –) Elle évolue sur trois dimensions, politique, personnelle, médiatique. Elle fût le coup de tonnerre attentionnelle de sa campagne. Le message qui vint tirer l’électorat par la manche pour lui raconter un conte de fée inédit en politique, celui d’un homme jeune amoureux d’une nymphe de vingt ans plus âgée que lui. Entre 2016 et la fin de la campagne de 2017 le couple aura fait 5 fois la couverture de l’hebdomadaire Paris-Match le magazine préféré des seniors…

Des vieux concepts économiques : la mondialisation émancipatrice

Parmi une liste d’épitaphes proposée aux Français, il en est une qui enregistrerait l’adhésion concernant Macron, celle d’avoir été « le Président des riches ». En économie également Macron porte le costume croisé des vieilles antiennes, avant de retourner par la faute du Covid-19 dans les jupes de la protection keynésiennes comme à l’habitude en France. Les lavallières et autres nœuds papillons de son dressing de concepts vieillissant se nomment : la mondialisation émancipatrice, financiarisée – son passage très commenté par la très vieille et prestigieuse institution bancaire Rothschild –, la France des « premiers de cordée » en télétravail, les « anywhere » de David Goddhart auteur de l’ouvrage Les Deux Clans. La nouvelle fracture mondiale, désormais terrassés par les « premiers de corvées » et la société du « care ». Un concept qui n’est pas de la première jeunesse je le concède.

Un électorat de « vieux » pour le plus jeune président de la Ve

Le pouvoir macronien tient par la volonté des plus anciens.

L’abstention est très corrélée à l’âge : plus on est jeune, plus on s’abstient. 

En 2017 lors de l’élection présidentielle on relève seulement 18 % d’abstention chez les plus de 70 ans. Les 18-24 ont été 66 % à voter pour le jeune candidat, 34 % à avoir choisi Marine Le Pen. 74 % des retraités ont choisi Macron. 78 % parmi les plus de 70 ans. En 2019, lors des dernières élections européennes le constat est implacable ! Selon IFOP, pour un électeur LREM de moins de 24 ans lors de ce scrutin de liste, le parti en compte 10 de plus de 65 ans. Chez EE-LV, ce rapport est de 1 pour 2. Chez LFI, il est quasiment de 1 pour 1. Heurtés par l’idée de rester confinés plus longtemps que le reste de la population la réponse du pouvoir aura été un virage à 180°. Mouvement agile d’un point de vue politicien, admettons-le. Lorsque les anciens tonnent, comme lors de l’augmentation de la CSG, la macronie écoute attentivement et s’exécute

Des mesures pour stopper le Covid qui préserve essentiellement les vieux

Dans un texte accablant pour les générations les plus anciennes, François de Closet dresse un constat et affiche son âge en guise de légitimité. Au-delà des errances économiques et social des plus vieux, il frappe ainsi : « J’éprouve une immense gratitude vis-à-vis des moins de 60 ans qui ont accepté ce sacrifice, qu’ils vont payer très cher, pour nous sauver. Les auteurs de la tribune le rappellent eux-mêmes : le Covid-19 ne représente une menace mortelle que pour les plus de 64 ans. Les jeunes générations pouvaient parfaitement vivre avec et laisser mourir les anciens. C’est d’ailleurs ce que notre génération a fait, entre 1968 et 1970, avec la grippe de Hongkong, tout aussi géronticide. Nous n’avons pas, que je sache, arrêté le pays pour sauver nos parents. Donc nous sommes redevables aux moins de 60 ans et devons apporter tous nos efforts à la lutte contre l’épidémie. ».

S’il fallait trouver un argument pour convaincre les plus jeunes de retourner massivement aux urnes afin de défendre leurs intérêts qui sont les intérêts de l’avenir de la France, la crise du Covid-19 et les mesures prises sous l’ère Macron achèverait de le faire.

En Mai 1968, le seul moment dans l’histoire contemporaine qui aura connu une chute de l’activité économique comparable à celle que nous vivons actuellement, un slogan rappelait qu’il « Ne fallait pas désespérer Billancourt ». En macronie l’Ancien Testament est la seule bible électorale disponible et elle impose de ne pas désespérer ce « Saint Electeur » de plus de 65 ans, l’ingrédient indispensable à la potion magique de son pouvoir. A tout le moins du pouvoir d’espérer une réélection en 2022.

Jacky Isabello
Fondateur de l’agence Coriolink