Il est urgent de protéger l’espace extra-atmosphérique

Patrick Martin-Genier réagit au lancement de la capsule Crew Dragon samedi dernier à partir du centre spatial Kennedy en Floride.

Le lancement de la capsule Crew Dragon de SpaceX consacre le double succès des Etats-Unis et de l’entreprise américaine du même nom. Ce qu’il ne faut pas oublier c’est que SpaceX désigne une entreprise fondée en 2002 par l’entrepreneur Elon Musk : la Space Exploration Technologies Corporation. Il s’agit avant tout d’une ambition commerciale doublée d’une volonté stratégique des Etats-Unis. La mission s’appelle donc logiquement « Launch America », laquelle a été filmée directement depuis les studios de la NASA en Floride.

Une double ambition stratégique et commerciale

Cette opération dont la réussite technologique est incontestable, pose légitiment un certain nombre de questions qui sont autant d’inquiétudes.

Le lancement de cette capsule consacre tout d’abord le retour des Etats-Unis dans une course à l’espace. Il s’agit pour les Etats-Unis de montrer que la première puissance du monde reste en tête dans les vols vers l’espace. Le président Donald Trump a clairement affiché son objectif : revenir sur la Lune avec une date précise dès 2024. Le Congrès américain a même validé cette stratégie, ce qui signifie que le budget fédéral devra mobiliser les moyens financiers à cette fin.

Toutefois, la course à l’espace présente, au-delà des prouesses technologiques, des menaces réelles. Pourquoi veut-on aller dans l’espace et pourquoi faire ? Pour les groupes privés cocontractants de la NASA, rien n’est gratuit et ces groupes, dont SpaceX, attendent des retours extraordinaires sur investissement.

Vers une violation des principes du Traité de l’espace

La convention internationale de 1967 dit « Traité de l’espace » interdit clairement l’appropriation privée de l’espace. Ce dernier appartient à l’humanité et donc à aucun Etat en particulier. Pourtant, ce qui est en train de se passer semble prendre l’exact chemin inverse.

Avec le « Space Act » de 2015, le Congrès des Etats-Unis a doté le pays d’un outil législatif autorisant les entreprises privées non seulement à procéder à des recherches, mais aussi à des extractions de matière première à des fins de commercialisation. Qui dit commercialisation dit bien sûr propriété industrielle et commerciale et appropriation.

Il pourrait s’agir d’une première violation directe des principes juridiques qui régissent l’espace.

La bataille est ainsi enclenchée avec d’autres grandes puissances que sont notamment la Chine et la Russie et l’Europe.

Le risque de conflit entre grandes puissances

Qui dit course commerciale dit conflit potentiel et donc risque de conflits dans l’espace. Il s’agit d’une potentielle deuxième violation potentielle d’un autre principe : celui de l’utilisation pacifique de l’espace. Sans parler de la « guerre des étoiles », on peut imaginer voir se multiplier les conflits entre grandes puissances à ce sujet.

Ce risque est d’autant plus accru que la couse qui se déroule sous nos yeux semble exclure de plus en plus les Etats. Les Etats-Unis, en recourant à la technique du partenariat public-privé, fait un choix politique dangereux en déléguant une partie de sa stratégie à des entreprises inspirées par des objectifs qui ne sont pas toujours en accord avec les Etats.

La maîtrise de l’espace risque ainsi d’échapper aux gouvernements dans le cadre d’une logique purement commerciale, dont le danger de dérogation aux règles de l’intérêt général est réelle.

Enfin, personne ne semble s’être interrogé sur le danger à l’environnement que représente cette nouvelle course à l’espace. Il est tout de même extraordinaire de constater que tandis que le monde vient de sortir de la crise sanitaire de Covid-19 où les gouvernements du monde entier ont juré que plus rien ne serait comme avant, de voir que cette course à l’espace reprend les réflexes de l’ancien monde sans même s’interroger un seul moment sur son sens éthique.

La préservation de l’environnement spatial en danger

Aujourd’hui, peu ou prou, il se passe pour l’espace l’équivalent de la pollution des mers par les plastiques.

L’espace est devenu une variable poubelle où évoluent des milliers de déchets satellitaires qui manquent de se télescoper tous les jours.

Une nouvelle catastrophe planétaire n’est pas à exclure.

Au moment où la révolution écologique est en cours, où la Commission européenne tente de faire adopter un cadre financier pluri-financier fondé sur le « green deal », une telle course à l’espace, sans réflexion sur la protection de l’environnement spatial, est tout simplement irresponsable. Il n’est pas acceptable de continuer de cette façon.

Au plan mondial, cela signifie qu’il est urgent de renforcer la protection des principes définis dans le traité de l’espace de 1967, voire de négocier une nouvelle convention internationale dans le cadre des Nations-Unies.

En Europe, non seulement les Etats doivent légiférer dans ce sens, mais la Commission européenne, dans l’actuelle négociation budgétaire, devrait clairement conditionner les aides à l’Agence spatiale européenne, notamment la France qui en est le principal contributeur, à un programme ambitieux de protection de l’environnement spatial qui soit compatible avec les programmes de vols, notamment pour le programme Ariane 6.

Faute pour les gouvernements de prendre en compte cette exigence de protection de l’environnement, les citoyens en seraient à coup sûr les principales victimes même si les objectifs affichés par les grandes entreprises sont toujours a priori altruistes et pleins de bonnes intentions.

Patrick Martin-Genier
Essayiste, spécialiste des questions européennes et internationales

Photo : Aleksandra Sova/Shutterstock.com