L’approche du temps des cerises, chroniques de juin…

Au milieu de sombres actualités, Eric Cerf-Mayer voit en le 77ème anniversaire du Débarquement les souvenirs d’une France battante.

La France n’est jamais aussi belle et digne d’être aimée, protégée et défendue qu’à l’approche du temps des cerises, au moment où malgré le gel et les orages dévastateurs de ce printemps 2021, au sortir d’un hiver alourdi par la pandémie, les jardins explosent de roses et les arbres fruitiers épargnés commencent à rougir, avec comme des taches de sang dans le vert tendre du feuillage… L’actualité implacable et lancinante oscille entre lueurs d’espérance -l’annonce des premiers adolescents vaccinés dans la Drôme, ceux qui souffrent le plus des mesures de précaution toujours indispensables, même si les médias depuis que le pays a franchi la barre des 100 000 décès ne recensent plus le nombre quotidien de morts, victimes du virus- , décompte effroyable et journalier du nombre d’agressions, incivilités et crimes de tous ordres qui soulignent combien les coutures du tissu social craquent partout sur le territoire national, et annonces tonitruantes qui tiennent plus de l’exercice de communication et de la fuite en avant, faute de réelles marges de manœuvre devant l’ampleur du chantier à entreprendre pour réparer des années de dérive et de renoncement…

Dans un petit village de l’Ouest du pays, la question qui agite les habitués du café au centre du bourg est de savoir si les anciens pourront à nouveau, dans le cadre du déconfinement progressif, assister au dépôt de gerbes pour célébrer l’anniversaire du 6 juin 1944, sur la cale où des soldats américains ont perdu la vie pour libérer le vieux continent du cauchemar de l’emprise nazie. Fidèles au noble devoir de l’hommage au sacrifice héroïque de tant de vies fauchées souvent prématurément, ils sont de moins en moins nombreux, celles et ceux qui pourront transmettre le flambeau et entretenir cette flamme indispensable pour nourrir l’âme d’un pays dont certains voudraient reformater l’histoire et la rabaisser, pour complaire à la vision tronquée d’une minorité de plus en plus agissante de démolisseurs de la maison commune, aux buts obscurs mais à coup sûr néfastes et haïssables…

Le témoignage du dernier des bérets verts du Commando Kieffer, le premier bataillon des fusiliers marins créé par la France libre au printemps 1942, Léon Gautier âgé de 98 ans, relatant l’étonnement des civils libérés entendant des voix françaises après des années sous le joug de l’occupant aux côtés de celles de leurs frères d’armes américains, et issus d’Angleterre et de l’Empire britannique en ce mois de juin 1944, résonne comme un chant d’espoir et de grande dignité à transmettre à la jeunesse de France, sans doute bien plus légitimement que les élucubrations de youtubeurs aussi risibles soient-elles, ou encore la mise en exergue de rappeurs provocateurs quand ils ne sont pas à la limite de la grossièreté, pour mobiliser ceux qui seront les acteurs de l’avenir du pays… Question d’appréciation sans doute, en tout cas signe que la maîtrise des échos que l’on veut réveiller dans l’esprit de ses concitoyens est un exercice périlleux à plus d’un titre dans les contextes de crise…

Et ces échos méritent réflexion et retour vers l’Histoire…

5 mai 1789, ouverture des Etats généraux, convoqués depuis l’été 1788, après la désastreuse séquence de l’Assemblee des Notables de 1787-1788, le dernier Roi absolu se déclarait le premier ami de ses peuples avant d’entamer son tragique parcours vers l’échafaud. 17 juin 1789, les députés du Tiers Etat s’érigeaient en première Assemblée nationale, et bien vite il ne serait plus question d’une révolte -non Sire…- mais d’une Révolution pour l’infortune Louis XVI, dont l’unique parenthèse enchantée aura été sa découverte de la mer lors de sa visite aux travaux de la digue de Cherbourg en juin 1786… Le choix des formules n’est jamais totalement anodin et l’annonce d’États généraux de la justice en ce début de mois de juin 2021 prend une connotation symbolique étrange à un moment où le débat politique se cristallise sur une impasse en terme de sécurité et de maintien d’un minimum d’ordre par la police malmenée dans le pays, et sur une inadéquation de l’appareil judiciaire pour répondre à la gravité de l’heure… A la veille d’élections départementales et régionales, auxquelles doit prendre part le Garde des Sceaux, locataire de la place Vendôme, on ne peut que s’interroger sur les agendas et priorités affichés à travers cette annonce qui sonne comme un glas ou une ultime tentative pour endiguer l’inquiétude et les cris d’alarme lancés de toute part ces dernières semaines… Louis XVI avait hérité des failles et des erreurs ou renoncements de ses prédécesseurs trop lourds à réparer dans le laps du temps de son règne et face à des oppositions implacables et sourdes. Et il est inéluctable qu’il y a un temps pour les réformes qui est bien souvent celui très bref du début des règnes, rarement celui de l’approche du terme des mandats en particulier dans les régimes électifs, alors qu’en sera-t-il  pour ces Etats généraux annoncés à l’approche d’un été qui se dessine confus et semé d’embûches en Europe et dans le monde, avec une situation sanitaire en voie d’amélioration dans un nombre encore trop limité de territoires pour crier victoire ?

L’avenir nous le dira au fur et à mesure des jours qui rallongent, dans la lumière du mois de juin qui éveille tant de souvenirs dans le cœur battant de notre belle France qui a subi tant d’épreuves et surmonté l’indicible tragédie de 39-45 grâce à des héros tels que Léon Gautier. 

Eric Cerf-Mayer