Le coronavirus, piège ou chance pour les « populismes » ?

Les populistes seront-ils, comme d’aucuns l’annoncent, les prochaines victimes du coronavirus ou bien au contraire la crise les renforcera-t-elle ? Alexandre Devecchio, journaliste et auteur de Recomposition, le nouveau monde populiste, tente de répondre à cette question.

Une défaite de trump briserait temporairement la dynamique « populiste »

L’Histoire retiendra-t-elle le 3 novembre 2020, date de l’élection présidentielle américaine, comme le début de la fin du mouvement « populiste » mondial ? Une éventuelle défaite de Donald Trump pourrait signifier un reflux de la vague de révolte qui déferle élection après élection depuis la victoire du Brexit en 2016. Il y a encore quelques mois, ce scénario était improbable. Fort d’un bilan économique historiquement bon, qui avait fait mentir tous les « experts » et d’une cote de popularité relativement importante malgré la procédure d’impeachment lancée par les démocrates, Donald Trump semblait se diriger vers un second mandat. Après le triomphe électoral de Boris Johnson aux législatives et la concrétisation du Brexit, le courant « populiste » apparaissait même plus fort que jamais.

La crise du coronavirus est venue bouleverser la donne. Tout au long de celle-ci, le président américain n’a cessé d’osciller entre réponse sanitaire ferme et priorité donnée à l’économie, sans parvenir à trouver le juste équilibre. Plus encore que sa gestion erratique de l’épidémie, Donald Trump pourrait payer l’explosion brutale du taux de chômage aux États-Unis. D’autant que son électorat, majoritairement populaire, est le plus sévèrement touché. Et la crise met en évidence les failles d’un système de santé et de protection sociale inégalitaire que Trump n’a pas pu ou voulu transformer. Il y a quatre ans tous les sondages pronostiquaient la victoire d’Hillary Clinton et l’avance de Biden n’est pas plus importante que celle de cette dernière au même moment. La radicalisation des démocrates et les excès des racialistes du mouvement Black Lives Matters pourraient, en outre, effrayer les classes moyennes et populaires, contribuant ainsi à relégitimer Donald Trump. S’il faut rester prudent, à l’heure où cet article est écrit, sa campagne peine cependant à décoller au point que sa réélection paraît désormais menacée.

Un échec du président sortant face à Biden en novembre prochain ne manquerait pas d’être interprété par beaucoup d’observateurs comme la défaite des thèses populistes et le retour en force du statu quo gestionnaire.

Un tel scénario signifierait à leurs yeux que la crise du coronavirus a révélé l’ « impasse populiste » et permis la réhabilitation d’une approche technocratique dite « raisonnable » de la politique.

Les dirigeants mesurés et les solutions techniques prendraient de nouveau le pas sur les bouleversements idéologiques. L’élection de Trump, de même que le Brexit, n’auraient finalement représenté qu’une parenthèse dans la marche inéluctable vers un monde toujours plus globalisé. Il est vrai qu’une défaite du président américain briserait, temporairement, la dynamique « populiste » observée ces dernières années dans toutes les démocraties occidentales.

D’autant qu’à l’exception des populistes d’Europe centrale et orientale, à commencer par Viktor Orbán, les populistes au pouvoir à travers le monde n’ont pas fait mieux en matière de gestion de crise que les autres dirigeants. Boris Johnson a réagi tardivement privilégiant d’abord une stratégie d’immunité collective qui s’est révélée aussi inapplicable que dangereuse. Le Premier ministre britannique avait cependant fait le bon diagnostic concernant la nécessité d’investir dans le système de santé et de réindustrialiser la Grande-Bretagne. Au pouvoir depuis peu avant le début de l’épidémie et lui-même victime de celle-ci, il sera sans doute avant tout jugé sur sa gestion de l’après crise. En revanche, la gestion de Bolsonaro au Brésil, caractérisée par le déni et l’inaction, peut être objectivement qualifiée d’inepte et de tragique. Comme je l’écrivais dans mon livre, Recomposition, le nouveau monde populiste (éditions du Cerf), l’histoire politique et la situation économique et sociale des pays d’Amérique du Sud ne sont pas comparables à celles des démocraties occidentales. Et Bolsonaro est davantage un « néo-libéral autoritaire » qu’un authentique « populiste ». Il n’en reste pas moins que Trump s’est affiché avec ce dernier et que dans l’esprit des commentateurs comme du public, il est bien associé au courant populiste.

Ce n’est pas la parenthèse « populiste » qui semble se refermer, mais celle de la « mondialisation heureuse »

Pour autant, en conclure à la fin du phénomène populiste et au retour à l’époque antérieure apparaît aussi simpliste qu’illusoire. Si la crise peut, à court terme, déstabiliser certains populistes au pouvoir, à plus long terme, elle a toutes les chances de les renforcer, en particulier ceux qui sont dans l’opposition. Car, sur fond de mondialisation malheureuse, la montée en puissance du populisme puise ses racines dans le déclin aussi bien matériel que culturel des classes moyennes et populaires occidentales. Déclin nourrissant une fracture grandissante entre ces dernières et les élites. Et il est plus que probable que la crise économique et sociale sur laquelle devrait déboucher la crise sanitaire exacerbera ce déclin et cette fracture. L’installation d’un chômage de masse, la multiplication des faillites d’entreprises, mais aussi de commerçants et d’artisans, l’ubérisation programmée du travail, y compris celui des cadres, devraient creuser les inégalités, accélérer la désagrégation de la classe moyenne ainsi que la défiance envers les dirigeants, les institutions et les corps intermédiaires. Le mouvement Black Lives Matters et ses répercussions à l’échelle mondiale montrent déjà que la fracture sociale et démocratique s’accompagnera d’une fragmentation territoriale, culturelle et même ethnique. Autant d’éléments qui, à moyen et à long terme, pourraient favoriser encore la progression des populismes et signer leur victoire idéologique.

La crise du coronavirus a déjà confirmé une partie du diagnostic de ces derniers et légitimé leur vision protectionniste. La pandémie s’est installée en un temps record sur la planète obligeant tous les dirigeants, y compris les plus favorables à la mondialisation et à l’Union européenne, à refermer leurs frontières. La doctrine même du confinement consistait à faire de la frontière, hier honnie, une protection à l’échelle domestique. Sur le plan économique, le virus a accrédité l’idée que les excès de la globalisation économique et du libre-échange avaient détruit notre industrie et nous plaçaient dans une situation de dépendance stratégique, notamment à l’égard de la Chine. En matière de construction européenne, le récent plan de relance européen ne suffira pas à faire oublier l’inertie de l’Union européenne au début de la crise et à enrayer la montée d’un certain euroscepticisme. Pour sauver l’Europe il a fallu faire voler en éclats certains principes qui régissent l’Union européenne, autrefois présentés comme intangibles. Ceux de Schengen d’abord puisque les frontières intérieures se sont refermées les unes après les autres. Ceux de Maastricht ensuite puisque les règles de discipline budgétaire de l’UE ont été suspendues.

Les concepts d’État-nation, de contrôle des frontières, de souveraineté politique et économique, de relocalisation de la production, traditionnellement défendus par les « populistes », sont en train de revenir en grâce aux yeux de l’opinion.

Au point que même les dirigeants et les partis politiques les plus favorables au statu quo sont contraints d’adapter leur rhétorique. Ainsi d’Emmanuel Macron, autrefois héraut du « nouveau monde », aujourd’hui adepte, du moins sur le plan sémantique, de la « démondialisation » et du « Made in France ». Ce n’est donc pas la parenthèse « populiste » qui semble se refermer, mais bien celle de la « mondialisation heureuse ». Ce processus avait débuté avant l’apparition du virus. La pandémie n’a fait qu’accélérer la déglobalisation, déclenchée par la grande récession de 2008, et précipiter la vaste recomposition politique entamée en 2016 avec la victoire du Brexit en Grande- Bretagne. Reste à savoir sur quoi cette recomposition va déboucher. Si le néo-libéralisme, triomphant à la fin des années 80, a perdu son hégémonie planétaire, nous dirigeons-nous vers un retour des nations ou au contraire vers une archipellisation accrue des sociétés occidentales ? Le politologue bulgare, Ivan Krastev, spécialiste de la démocratie libérale, pronostique dans un premier temps le développement dans l’ensemble du monde occidental, et en particulier en Europe, d’une polarisation politique à la polonaise ou à l’américaine, comme le résultat politique de l’intensification de la crise économique.

Le résultat très serré de l’élection présidentielle en Pologne, premier grand scrutin post-Covid qui a eu lieu le 13 juillet dernier, semble lui donner raison, en ce qu’il a accentué la division entre deux Pologne aux visions radicalement opposées. D’un côté, le président sortant, Andrzej Duda, réélu avec 51 % des suffrages exprimés, membre du PiS (le parti conservateur polonais souvent qualifié de populiste), fils d’enseignants à l’École des mines et de la métallurgie de Cracovie, membre du mouvement scout durant son adolescence, s’adressant à la Pologne rurale et populaire. De l’autre, le maire de la capitale Varsovie, Rafal Trzaskowski, qui a réuni près de 49 % des suffrages exprimés, membre du PO (le parti libéral polonais, principale force de l’opposition), fils de musiciens, polyglotte, diplômé du Collège d’Europe et de l’Université d’Oxford, libéral aussi bien sur le plan économique que sociétal, incarnant la Pologne des grandes villes « ouverte » sur l’Europe et la mondialisation. Pour Max-Erwann Gastineau, auteur d’un essai remarqué sur les « démocraties illibérales » d’Europe de l’Est, « Cette élection fut plus qu’un scrutin national : l’ultime épisode de la grande querelle européenne qui, sur l’ensemble du Vieux continent, à l’est comme à l’ouest, substitue au traditionnel clivage gauche-droite une bipartition entre libéraux-sociétaux et conservateurs-sociaux ». D’autres, comme Emmanuel Macron, auraient volontiers évoqué un clivage « populiste/progressiste » ou pour reprendre la terminologie de Jérôme-Sainte-Marie un affrontement entre le « bloc populaire » et le « bloc élitaire ».

Ce nouvel affrontement idéologique s’il devait se prolonger indéfiniment sans dégager de majorité claire pourrait déboucher in fine sur la radicalisation de chacun des blocs et sur une partition violente des sociétés occidentales.

Continuer à rejeter les « populismes » hors du champ démocratique légitime, c’est prendre le risque de voir émerger des mouvements beaucoup plus radicaux et extrémistes, de voir les citoyens s’identifier à des idéologies réellement meurtrières comme on a pu le voir notamment en Allemagne avec la réémergence de mouvements néo-nazis. Mais plus encore que le retour peu probable d’un fascisme à la mode des années 30, dont les populismes se sont constamment démarqués, il faut craindre la balkanisation et la libanisation des sociétés occidentales. Aux États-Unis, les scènes de guérilla observées suite à la mort de George Floyd ainsi que la dérive gauchiste et hyper-communautariste d’une partie du camp dit « progressiste », de même qu’en France le jusqu’au-boutisme d’une minorité de Gilets jaunes et la percée indigéniste sur fond d’islamisation de la société, peuvent être lus comme des symptômes de ce processus de désagrégation.

C’est pourquoi, la raison commande de réconcilier le peuple et les élites, les populismes et leurs adversaires en conciliant les aspirations nationales des premiers avec les aspirations transnationales des seconds. Le politologue britannique, David Goodhart, a raison lorsqu’il affirme que le plus grand défi pour la prochaine génération est la création d’une nouvelle règle du jeu politique entre « Anywheres » et « Somewheres » qui prendrait en compte de manière plus équitable les intérêts et les valeurs des « Somewheres » sans écraser le libéralisme des « Anywheres ». Ainsi seulement ceux de quelque part et ceux de n’importe où pourront recomposer un ordre politique fondé à la fois sur la souveraineté des peuples et sur la liberté des individus. À condition de pouvoir compter sur des hommes politiques inspirés, la crise pourrait aussi être une occasion de réaliser cette réconciliation.

Alexandre Devecchio
Journaliste, responsable du FigaroVox