L’école c’est la République au coin de la rue

Il y a vingt-six siècles, Socrate disait : « Le Savoir est la seule matière qui augmente lorsqu’on le partage » Au XXIe siècle, en France, un fils d’ouvrier a dix-sept fois moins de chances de préparer une grande école qu’un fils d’enseignant ou de cadre supérieur, et dans le même temps quatre fois plus de risques d’échecs au cours de sa scolarité. Force est de constater que l’Éducation nationale n’assume plus sa mission républicaine : l’égalité des chances.

L’ascenseur social, cher à Jules Ferry, est en panne depuis de nombreuses années, et ce malgré les efforts conjugués de l’État, des collectivités et des familles, qui consacrent annuellement plus de 130 milliards d’euros à l’éducation de nos enfants. Nous restons pourtant le pays de l’OCDE, le plus inégalitaire. D’aucuns disent que les moyens alloués sont encore insuffisants. Je ne partage pas ces avis. Le budget de l’enseignement scolaire a doublé au cours des dernières décennies, pour atteindre 66 milliards d’euros cette année.

Je l’affirme, et c’est peut-être en ce domaine ma seule certitude, les résultats médiocres de notre système éducatif n’incombent pas à un manque de moyens. L’inflation budgétaire n’est pas la solution.

En son temps Jack Lang, face aux mauvaises performances de la France dans les enquêtes PISA ou PIRLS, soucieux d’améliorer la situation, a créé 100 000 postes d’enseignants. Quelques années plus tard, ces mêmes enquêtes montrent que les résultats des enfants qui ont, ou qui auraient dû, bénéficier de ces moyens supplémentaires, ne sont pas meilleurs. Au contraire, ils se sont dégradés. Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, reconnaissait il y a quelques jours « qu’il y a bien eu un affaissement du niveau depuis des années. »

Le partage du savoir est aujourd’hui l’un des défis majeurs que doit relever notre pays.

Pour quelles raisons la France ne réussit pas, ou ne réussit plus, ce partage des connaissances entre tous ses enfants. J’en retiens trois.

Dans notre pays le déterminisme social est total.

La performance d’un élève est la somme de dizaines de facteurs, massifs ou imperceptibles. Niveau des études des parents, hygiène de vie des enfants, structure de la famille, langue parlée à la maison, niveau de langage à l’entrée en maternelle, lieu de résidence.

En 2009, la différence entre un élève de milieu socio-économique privilégié et son camarade issu d’un milieu défavorisé, en compréhension de l’écrit à 15 ans est de l’ordre de deux années d’études. Or les inégalités scolaires apparaissent très tôt. En termes de vocabulaire, il peut y avoir des écarts considérables à l’issue du CE1.Ces déficits ne vont cesser de se creuser tout au long de la scolarité.

Près d’un élève sur deux qui redouble son CP sort sans diplôme ou avec le seul brevet des collèges. Le destin scolaire d’un enfant est déjà largement déterminé lorsqu’il fête ses 7 ans. Les acquis précoces sont le gage d’une scolarité réussie.

Faute de comprendre qu’il vaut mieux prévenir que remédier les politiques publiques éducatives, nous avons multiplié les palliatifs tardifs, coûteux et inefficaces. Tant que nous n’aurons pas pris conscience collectivement que la lutte contre le décrochage et les inégalités scolaires doit commencer dès la maternelle, nous pourrons multiplier les réformes concernant les dispositifs d’aides aux élèves en difficultés, comme ceux relatifs à l’orientation, notre système demeurera inefficace et inéquitable. Aussi il me paraît souhaitable que la grande section de maternelle soit intégrée, conformément à la loi Jospin de 1989, au premier cycle élémentaire et l’école rendue obligatoire à cinq ans.

Depuis de nombreuses années, l’école primaire a été l’oubliée du système éducatif. Conséquences historiques du primat du baccalauréat napoléonien et des exigences des corporatismes, l’octroi des moyens s’est toujours fait à son détriment.

La France consacre en effet 30 % de moins au premier degré que la plupart des pays européens, mais 20 % de plus pour le second degré. Les pays qui réussissent font exactement l’inverse.

À moyens constants, il est urgent de redéployer les moyens financiers et humains vers le primaire et tout particulièrement vers le premier cycle. C’est une priorité absolue. Je salue les mesures prises en ce sens par Jean-Michel Blanquer.

Tous égaux, tous non pareils 

La plupart des facteurs de réussite ont un point commun : ils sont difficiles à changer, et nous conduisent à accepter les défaillances, ou les insuffisances successives, des « cercles concentriques » autour de l’enfant.

La famille qui n’assume pas sa mission d’éducation. La société se tourne vers l’école afin de combler cette carence. Or dans de nombreux quartiers, l’école est concurrencée par la rue. J’ai été rapporteur d’une commission d’enquête parlementaire sur la délinquance des mineurs. Je peux témoigner que le décrochage scolaire est la porte d’entrée dans la délinquance, et que dans la plupart des cas entre l’école et la rue, c’est toujours la rue qui l’emporte.

Une réflexion s’impose donc sur la mise en place d’une nouvelle organisation institutionnelle permettant d’aborder, de manière transversale et coordonnée, les politiques de la famille, de l’école et de la ville. Politiques qui absorbent la moitié du budget de l’État, pour une efficacité toute relative. Je propose la nomination d’un vice-Premier ministre chargé de cet ensemble budgétaire.

Enfin, le Parlement doit se ressaisir de l’éducation. C’est le meilleur investissement que la Nation puisse faire pour ses enfants. Il est abracadabresque que lors de la discussion des projets de loi de finances, la première ligne budgétaire soit débattue en moins de deux heures au même titre que celle des monnaies et médailles !

Depuis des années, je demande l’inscription d’un débat d’orientation sur l’enseignement scolaire, en avril avant les arbitrages budgétaires. Actuellement, le Parlement ne peut influer que sur 2 % du budget.

Au déterminisme social, s’additionne une raison idéologique, dernière scorie de Mai 68. La rue de Grenelle grouille encore d’inspecteurs généraux, de pédagogues pour qui l’égalité des chances va de pair avec l’égalité de traitement. Quelle absurdité. C’est tout le contraire. L’égalité des chances impose l’inégalité de traitement, afin de donner plus à ceux qui en ont le plus besoin. Cette vision égalitariste a généré un véritable nivellement par le bas. Ne réussissent alors que les enfants issus des familles qui « savent » (les enseignants) ou qui « ont » (les plus favorisés.) L’école républicaine fait la fortune des boites à bac, dans le silence assourdissant des thuriféraires de l’école laïque et gratuite.

Hervé Bazin a écrit ; « Pour que la démocratie soit, nous devons vivre ce paradoxe, tous égaux, tous non pareils. »

L’école ne peut pas être égalitaire, elle doit être équitable. Les pays qui ont les meilleures performances sont ceux qui ont un système éducatif équitable.

Comment notre système peut-il être efficace en étant encore largement organisé sur le statut des années 50 ? La priorité de l’époque était de former des élites pour redresser le pays, ravagé par la guerre. Les meilleurs enseignants étaient alors incités financièrement et statutairement à participer à cette mission.

Les choses ont changé. La priorité actuelle est la maîtrise des fondamentaux pour tous les élèves à la sortie du primaire. Les acquis précoces et l’effet maître sont les deux principaux facteurs de réussite. Le professeur des écoles doit être l’agrégé des années 50, en termes de statut, de considération, de rémunération.

Nous en sommes très loin. Chez nos voisins qui ont de bonnes performances, le salaire des maîtres d’école est 30 % supérieur à celui de leurs homologues français. L’écart est encore plus conséquent en fin de carrière.

Mieux considérés, mieux rémunérés, ils doivent être également mieux formés, en particulier à des pédagogies différenciées, validées scientifiquement. La France est très en retard dans ce domaine. Hors de la doxa de la rue de Grenelle, point de salut.

De la pyramide aux réseaux, de la circulaire au contrat

C’est la troisième raison de ce qu’il faut bien qualifier d’échec de notre système : une organisation d’un autre âge et la faillite de la méthode.

À l’heure où les nouvelles technologies d’information et de communication ont bouleversé la notion d’espace-temps, substituant la nanoseconde à la journée, l’Éducation nationale et, d’une manière plus générale, l’État n’ont pas suffisamment ingéré l’exigence de réactivité et la grande diversité de ce nouveau monde. Comme l’État, elle doit changer de paradigme et passer de la pyramide descendante à une organisation en réseaux.

Le fantasme d’unité de la République doit en la matière rester un principe. Il ne doit pas conduire l’État à appréhender globalement l’enseignement comme un système unifié. Si la France est une et indivisible, elle est diverse. Chaque année, chaque maître est confronté à des problématiques quotidiennes et bien spécifiques, et, c’est à l’aider à les surmonter que doit œuvrer la République

L’école c’est la République au coin de la rue.

Cette révolution organisationnelle doit s’accompagner d’un changement de méthode. Il est temps de rompre avec la culture de la circulaire pour celle du contrat.

L’amélioration de la performance ne se fera ni par la loi, ni par décret, mais dans les classes. Combien d’initiatives louables, à l’instar de la réforme des rythmes scolaires de Vincent Peillon, ont échoué par manque de discernement, de concertation et de bon sens. C’est autour de la communauté éducative, parents, enseignants, État, élus locaux, au plus près des réalités que doivent être engagées des expérimentations.

De compétence unique de l’État il y a un demi-siècle, les lois de décentralisation ont fait entrer l’Éducation nationale dans un cadre de compétences partagées. Il faut désormais poursuivre le mouvement pour aller vers des compétences conjuguées, afin que notre système éducatif assume pleinement sa triple mission.

Mission sociale, assurer la réussite de tous les élèves.

Mission économique ensuite. Un jeune sur cinq au terme de son cursus scolaire ou universitaire pousse aujourd’hui non pas la porte d’une entreprise ou d’une administration, mais celle de Pôle Emploi. Dans le même temps, nos entreprises ne trouvent pas le personnel qualifié dont elles ont besoin. Nous ne pouvons pas accepter que, depuis des décennies, 25 % des jeunes à la fin de leurs études ne trouvent pas d’emploi. À titre de comparaison, l’Allemagne n’en compte que 7 %, démontrant à l’évidence que l’apprentissage est une filière de la réussite.

Réponse territoriale enfin. Des pans entiers de notre territoire sont en fracture éducative, tant au niveau urbain que rural. Préoccupation constante du Sénat et du Président Larcher.

L’enjeu est de passer de la démocratisation de l’accès à l’éducation, à la démocratisation de la réussite pour tous les élèves.

L’enjeu dépasse les clivages partisans. L’école n’est ni de droite, ni de gauche, elle appartient à la Nation tout entière. Optimiser son efficacité, c’est préparer la croissance de demain, c’est pérenniser notre modèle social, c’est garantir la cohésion de la Nation.

Réunissons l’ensemble de la communauté nationale autour d’une unique ambition : la réussite de tous les enfants, et donc la réussite de tous, car comme le disait Victor Hugo, écrivain mais aussi sénateur de la République : « Un enfant qu’on enseigne, est un homme qu’on gagne ».

Jean-Claude Carle
Sénateur honoraire de la Haute-Savoie