Le report de la révision de la carte de l’éducation prioritaire annoncé la 9 décembre dernier par le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, constitue non seulement un renoncement politique, mais aussi une menace directe pour le droit à la réussite de tous les élèves.
En effet, en décidant de geler cette révision jusqu’en 2027 alors même que la carte actuelle n’a pas été actualisée depuis 2014 et devait être revue tous les quatre ans, le gouvernement sacrifie les élèves les plus fragiles sur l’autel de convenances électorales et de calculs budgétaires.
L’éducation prioritaire a été pensée dès 1983 comme un levier pour réduire les inégalités scolaires – « donner plus à ceux qui ont moins » – en concentrant des moyens supplémentaires dans les zones défavorisées. Aujourd’hui, 21 % des élèves du public, soit près de 1,7 million d’enfants, sont concernés par ce dispositif, encadrés par environ 24,5 % des enseignants, ce qui illustre déjà l’ampleur des besoins.
Mais derrière ces chiffres se joue une réalité implacable : les écarts de réussite se creusent entre les élèves issus de milieux favorisés et défavorisés. Dans les 1 093 collèges publics identifiés comme faisant partie de ces zones prioritaires – 731 collèges en REP et 362 en REP+ – seuls 28 % des élèves obtiennent plus de 10/20 aux épreuves écrites du brevet, contre 59 % dans les établissements hors éducation prioritaire.
Le constat est clair : malgré des dispositifs comme le dédoublement des classes de Grande section maternelle , CP et CE1, les inégalités persistent faute d’une politique structurée, adaptée, évaluée . Or, maintenir une carte de l’éducation prioritaire dépassée et figée revient à ignorer les transformations sociales et territoriales profondes que nos villes et campagnes ont connues depuis une décennie.
Des établissements situés dans des zones aujourd’hui très défavorisées restent en effet exclus du dispositif, tandis que certains collèges avec un indice de position sociale (IPS) nettement supérieur à la moyenne nationale sont encore classés en éducation prioritaire, situation aberrante qui contribue à une répartition injuste des moyens.
C’est ainsi que selon le journal Le Monde, 5 collèges parmi les plus favorisés de France avec un Indice de position sociale – IPS – supérieur à 110 sont toujours en éducation prioritaire quand dans le même temps 24 collèges parmi les 9% les plus précaires en sont exclus avec un ISP pourtant inférieur à 80.Toujours selon ce quotidien , 21 collèges dont les IPS sont supérieurs à la moyenne nationale sont en éducation prioritaire quand 119 autres dont l’IPS est inférieur à la moyenne des établissements en REP – Réseau d’éducation prioritaire – en sont exclus.
Déjà reportée par le ministre Blanquer, ce nouveau renoncement à actualiser la carte de l’éducation prioritaire n’est pas un simple « décalage administratif ». Il s’agit bel et bien d’un renoncement politique qui aura des conséquences concrètes : des collèges, des écoles dans des quartiers populaires ou des zones rurales précarisées devront continuer à fonctionner sans moyens adaptés pour réduire les effectifs, renforcer l’encadrement ou approfondir le travail en petits groupes indispensable à la réussite des élèves en difficulté.
Plus inquiétant encore, cette inertie s’accompagne d’un glissement vers des dispositifs « parallèles » qui font reposer l’octroi des moyens sur des résultats à court terme plutôt que sur les besoins réels des élèves, à l’instar des Contrats locaux d’accompagnement, des Territoires éducatifs ruraux mis en place en 2021 ou plus récemment du dispositif « Collèges en progrès », soutien annoncé par le ministre de l’éducation à 800 collèges parmi les 15 % des établissements les plus exposés à la difficulté scolaire, c’est-à-dire ceux où une part importante des élèves obtiennent moins de 8/20 en français et en mathématiques au Diplôme national du brevet (DNB).
La France ne peut accepter que sa politique d’éducation prioritaire devienne un simple dossier régulièrement repoussé pour mieux le nier. L’enjeu est trop important : il s’agit d’assurer à chaque enfant, quel que soit son quartier, son milieu social ou son origine, les mêmes conditions de réussite. Cela exige d’assumer une révision ambitieuse de la carte de l’éducation prioritaire, fondée sur des données sociales actualisées, des indicateurs de besoins pertinents, une consultation des acteurs locaux et une évaluation transparente des effets des politiques mises en œuvre.
Mais une carte révisée ne suffira pas. L’éducation prioritaire repose sur des équipes éducatives formées, motivées et solidaires. Aujourd’hui, la formation initiale et continue des enseignants est insuffisante face aux défis spécifiques rencontrés dans les établissements les plus difficiles. Sans un plan massif de formation et d’accompagnement professionnel,sans une remise au goût du jour du « référentiel pour l’éducation prioritaire », les moyens matériels alloués resteront inefficaces. Former les enseignants, stabiliser les équipes pédagogiques pour mieux comprendre les dynamiques sociales, pour mieux adapter les pédagogies différenciées, pour renforcer la coopération entre les réseaux d’écoles et les collèges, doit devenir une priorité nationale.
Enfin, l’État doit s’engager à une évaluation rigoureuse et régulière de toutes les mesures prises. Cela suppose de sortir de l’opacité et de l’empilement des dispositifs non évalués qui rendent l’action publique illisible et inefficace. L’éducation prioritaire doit être un projet de justice sociale, pas un variable d’ajustement politique.
À l’heure où les inégalités scolaires sont pointées comme l’un des principaux déterminants des trajectoires de vie et où notre pays se situe parmi les pays de l’OCDE où l’origine sociale pèse le plus lourd sur les résultats scolaires, il est impératif d’agir avec courage, cohérence et volontarisme.
Le report de la réforme ne doit pas être une abdication : c’est un mauvais signal qu’il nous faut convertir en un moment de réflexion, de mobilisation et de construction d’une politique éducative alternative et réellement à la hauteur des défis du XXIᵉ siècle pour l’avenir de notre jeunesse.
Yannick Trigance
Secrétaire national PS Éducation
Conseiller régional Ile-de-France


















