Les « gilets jaunes » : une jacquerie française

Le mouvement des « gilets jaunes » constitue un moment historique. Par sa soudaineté, son surgissement aux quatre coins du pays hors structures préexistantes, son ampleur, sa longueur, les violences occasionnées et le soutien majoritaire de l’opinion publique ; il fait événement car il transforme le cours des choses et il révèle au travers de sa singularité les profondeurs et permanences de notre pays, ce qui l’agit, la façon dont nous nous assemblons et nous approprions le réel au travers de représentations, institutions, politiques et rapport sociaux : notre Imaginaire.

Macron nourrit ton peuple » ; cette pancarte sur un rond-point « gilets jaunes » sous l’Ancien régime aurait été transcrite lors d’une jacquerie en « Louis nourrit ton peuple ». Elle résume la pérennité chez nous de l’intrication entre la question nationale : « ton peuple » lien direct entre le peuple et son souverain comme ce qui tient ensemble les Français et fait la France ; et sociale : « nourrit » à partir de la question fiscale.

Une jacquerie dans le même mouvement part de la question fiscale, interpelle le seigneur, monarque, souverain, Président sur ses devoirs. Il est au service du peuple et non des aristocrates, oligarchies ou de l’extérieur.

Car en France la fiscalité s’est constituée à partir du monarque et de l’État qui a précédé la nation ; l’impôt est ce qui relie ensemble les Français dans leurs diversités d’origine au travers de sa levée, de son montant, de sa juste contribution, de son consentement, de la dette publique ; il est le signe même de la solidité de notre communauté nationale.

Les marchés financiers ne s’y trompent pas au regard des taux avantageux qu’ils nous accordent pour les remboursements de notre dette publique.

Le souverain, monarque et Président ont comme tâche également, au travers de leurs incarnations, de relier les Français dans leurs diversités pour se mettre en mouvement.

Justement le Président Macron avait, sitôt élu, reconnu lucidement et courageusement devant le Congrès à Versailles : « le premier mandat que m’ont confié les Français est de restaurer la souveraineté de la nation »1. Cette restauration justifiait le consentement du pays à des réformes et mesures jugées injustes encore lors du conflit de la SNCF.

Mais quand cet été il semble s’esquiver de cette charge fondatrice, après le refus allemand à Aix la Chapelle de faire bouger l’Europe, alors la question de l’injustice fiscale redevient première occasionnant le mouvement des « gilets jaunes » et la jacquerie par procuration de l’opinion.

Car Emmanuel Macron a été élu sur sa personne et son projet et non sur son programme. Dans l’imaginaire français, la vision, le « pourquoi ? » justifie et précède – contrairement à l’imaginaire allemand – les modalités, « le comment ? ».

Au fond le pays est toujours dans un moment bonapartiste, mais le Bonaparte s’est silencieusement esquivé cet été en feignant s’être fait élire sur un programme. Le Président Macron aura cru pouvoir passer d’« acteur du sentiment romanesque des Français », à auteur de la vie politique,… de Bonaparte à Guizot,… de politique à comptable,… de l’Elysée à Bercy,… de l’imaginaire de la nation à celui de Berlin et Bruxelles.

Le pays replongea alors dans sa dépression dont il avait fort bien identifié les causes pour se faire élire. Car la France pour se mettre « en marche » a besoin de se projeter dans l’espace et le temps, alors qu’au contraire Bercy et le sommet de l’État lui demandent d’intérioriser les disciplines de Berlin et Bruxelles. Le pays lui échappera alors car lui-même se sera libéré de son contrat avec lui. Il esquivera la question de savoir « où il emmène le pays », il mettra Alexandre Benalla entre lui et les Français, puis les contraintes extérieures, la « politique du rabot » qu’il dénonçait auparavant. Le macronisme se délitera de l’intérieur avec des démissions ministérielles importantes et les députés et militants ne joueront pas leurs rôles de corde de rappel avec les Français2.

La jacquerie des « gilets jaunes » se déploya par en bas dans le vide d’un moment bonapartiste sans Bonaparte. Privée de la justification du « retour de la souveraineté de la nation », la question de l’injustice fiscale et sociale redevenait première et urgente.

Avec le grand débat national, le Président tente de renouer avec les Français. Soit il redonne un cap à son action en s’appuyant sur les doléances des Français issues du grand débat en s’exonérant de contraintes bruxelloises pour faire bouger l’Europe, soit il ne bénéficiera pas de la légitimité suffisante pour entamer de grandes réformes et il devra alors, s’il veut les conduire, aller sans doute vers la dissolution.

L’intrication de la question fiscale, sociale et de la question démocratique, de la souveraineté nationale

La France n’a pas connu d’équivalent aux « gilets jaunes » dans la période contemporaine. Il y eut certes les « bonnets rouges » en 2013, nom éponyme d’une révolte fiscale en pays bretons lors de l’hiver 1675. Mais ce mouvement était organisé par un collectif « Vivre, décider et travailler en Bretagne », limité à cette région, indexé sur sa culture et déclenché par son tissu économique fragilisé par la crise de sa filière agroalimentaire et les patrons routiers en lutte contre les portiques écotaxes. Il ne recueillait l’adhésion que de 40 % de l’opinion. Il s’agissait d’une jacquerie de basse intensité qui lorsqu’elle obtint satisfaction, avec la promesse avortée du Premier ministre Ayrault d’une réforme fiscale, cessa de suite.

Il y eut le long et paralysant mouvement social de 1995 contre le plan Juppé, lui national et soutenu par l’opinion qui fit « grève par procuration », comme je l’avais qualifié, mais qui avait comme base la combativité ouvrière des secteurs publics structurés par des coordinations et les confédérations syndicales CGT, FO, Sud, UNSA, FSU… Le long blocage du pays et constant soutien de l’opinion firent reculer le Président Chirac et lui firent finalement opter plus tard pour une dissolution, estimant qu’il n’avait plus les moyens de réformer pour mettre en place l’euro au travers de politiques de désinflation compétitive. Les Français étant devenus selon lui « conservateurs ». Ils voulaient conserver les rapports sociaux face à la dérégulation néo-libérale, d’ou leur retour vers les notions de République, nation, services publics face à la toute puissance des marchés. Jacques Chirac s’était fait élire sur la « lutte contre la fracture sociale » pour y renoncer six mois plus tard pour aller à l’euro, le plan Juppé en étant l’instrument et le signe pour nos partenaires étrangers et marchés financiers.

Le mouvement des « gilets jaunes » est absolument singulier. S’il part, comme les « bonnets rouges », de la question fiscale contre la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), dont 20 % seulement étaient consacrés effectivement à l’environnement, il est de dimension nationale et se constitue spontanément par le biais des réseaux sociaux et procède, quels que soient les lieux, par barrages filtrants routiers et occupations de ronds-points.

Il s’agit d’un mouvement du bas, immanent, qui remonte des profondeurs du pays.

Certains ont voulu voir la résultante de stratégies de convergences entre la France insoumise et le Rassemblement national et divers opposants. Il ne s’agissait pour eux que d’accompagner, de s’adapter ou de tenter d’instrumentaliser un mouvement qui les embarquait par le bas comme tout le personnel politique et les gouvernants.

La nature sociale des « gilets jaunes » est interclassiste, le mouvement regroupe à la fois des détenteurs de leurs moyens de production : petits patrons, artisans, commerçants ; des salariés modestes : employés, ouvriers ou classes moyennes précarisées : mères célibataires, retraités… issus plutôt des territoires ruraux et rurbains, dans la France dite « périphérique », désertés par les services publics et souvent hors des dynamiques métropolitaines devenus les priorités des politiques publiques.

Une étude réalisée auprès de « gilets jaunes » internautes montre la composition majoritairement féminine du mouvement. On connaît depuis le déclenchement de la Révolution de 1789, le poids et l’influence des femmes qui souvent encore gèrent le budget des ménages, a fortiori pour les mères vivant seules avec leurs enfants.

Les « gilets jaunes » se revendiquent apolitiques, hors corps intermédiaires syndicaux, associatifs. Ils n’éprouvent pas le besoin de se coordonner ou de se trouver des porte-paroles ou politiques. Dès que certains ont voulu constituer des listes européennes ou être des interlocuteurs privilégiés de l’exécutif, ils furent d’emblée contestés.

Par la force des choses, le reflux du mouvement après l’intervention présidentielle du 12 décembre qui renonçait à la TICPE et opérait un transfert de 10 milliards d’euros vers les faibles revenus et retraités – gagés pour l’heure sur du déficit public et le dépassement, à 3,3 %, de l’objectif fixé par Bruxelles – donnera du relief aux violences et radicalités verbales de minorités extrémistes et même à des expressions d’antisémitisme.

Mais les études d’opinion et d’intentions de vote dans l’hypothèse de la présence d’une liste « gilets jaunes » aux élections européennes (créditée pour l’heure de 8 % des intentions de votes) indiquent que les « gilets jaunes » ne se reconnaissent ni dans la droite ni dans la gauche et que leur électorat se répartit également entre les deux camps.

Néanmoins c’est la popularité de Marine le Pen, discrète lors du mouvement contrairement à Jean-Luc Mélenchon, qui profite le plus du mouvement.

S’ils se défient des politiques, les « gilets jaunes » en revanche convergent spontanément autour de deux problématiques ainsi que l’indiquent certaines études :

  • la dimension sociale, celle de l’urgence, des fins de mois. La politique fiscale et sociale doit être juste, il faut prendre aux plus riches pour donner aux pauvres… ;
  • la dimension politique, celle de la souveraineté et du lien entre les Français et le Président. Le pouvoir politique, nous représente, il dépend de nous « le peuple » et non d’autres pouvoirs écrans ou extérieurs…
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« Faire société » et demande d’autorité

Pour comprendre la longévité du mouvement des « gilets jaunes », il faut également rendre compte d’une spécificité française : la société française est sans doute la plus individualiste d’Europe mais elle a soif de débat pour « faire Société ».

Les « gilets jaunes », sur les ronds-points et en manifestations, souvent isolés ou devant faire face seuls aux rigueurs des temps, des difficultés et injustices sociales et de la vie, se sont retrouvés, ont échangé, ont refait Société par le bas quand la verticalité politique ne les tenaient plus ensemble.

Au milieu du XIXe siècle Marx déjà observait, dans une lettre au philosophe Feuerbach, qu’il s’était aperçu qu’après leurs longues journées de labeur si les ouvriers parisiens se réunissaient dans les cafés, locaux syndicaux ou politiques ce n’était pas tant pour l’objet de ceux-ci, que pour le plaisirs de s’y retrouver, de converser, de se disputer, bref de faire à la française communauté. Étranger attentif parmi eux, il le voyait, il le ressentait.

Au-delà du mouvement lui-même, le très fort soutien de l’opinion à ses début vient de ce que chez nous la symbolique politique préemptant la question sociale, le pays a fait jacquerie par procuration au delà de la situation et des revendications sociales des « gilets jaunes » eux-mêmes.

Le pays converge avec ce qui relie spontanément les « gilets », la dimension de souveraineté nationale et la question sociale.

Depuis 1994, date de lancement d’un baromètre des mouvements sociaux, le niveau de soutien demeure inégalé, nonobstant les violences matérielles, symboliques contre la République, verbales, physiques y compris contre des journalistes, les centaines d’arrestations, les 1 200 blessés chez les forces de l’ordre et plus de 2 000 chez les « gilets jaunes », sans compter la douzaine de morts indirects, dégradation et mise en danger de commerces, détérioration de l’image de la France au plan international, fortement médiatisés et condamnés par les « gilets jaunes » et les politiques.

Le mouvement suscitera toujours la sympathie ou le soutien de deux Français sur trois au moment de l’ouverture du grand débat national. Tout début janvier, un Français sur deux souhaitait encore la poursuite du mouvement, alors que le bruit médiatique se concentre sur les violences et que l’exécutif a tendance à traiter ceux qui continuent à manifester, nonobstant le grand débat, comme des « factieux » en mettant en place une loi anti-casseur suscitant des critiques au sein même de la majorité pour son caractère liberticide.

La question de la violence, dont le niveau est plus élevé qu’en 1968, s’insère dans la problématique centrale de la visibilité dans la période néolibérale actuelle qui transfert de la souveraineté à des instances de gouvernance indépendantes des gouvernants, entraînant un sentiment de dépossession démocratique et une volonté de repeser sur la vie politique.

La visibilité est à la fois perçue comme un gage d’identité, de légitimité et de puissance potentielle au travers des nouveaux médias permettant de peser sur le cours des choses.

Le fait de revêtir un gilet jaune, d’organiser des barrages filtrants, d’occuper des ronds-points ; puis de venir, sans demande d’autorisation préalable, défiler ou occuper des lieux symboliques du pouvoir – Champs-Elysées, place de la Concorde, abords de l’Assemblée nationale et surtout Palais de l’Elysée, est révélatrice de la volonté de se faire entendre des dirigeants politiques et des journalistes jugés sourds et aveugles aux conditions de vie et demandes des catégories populaires.

Avec la suppression de la TICPE, les « fin de mois », la justice fiscale et sociale, c’est le Président qu’il fallait aller chercher jusque dans ses quartiers pour être entendus, comme le peuple de Paris est allé cherché le roi et la reine à Versailles.

Il existe une ambivalence à l’égard des violences. Elles sont condamnées, y compris parce qu’elles dégradent l’image des « gilets jaunes », avec le relais des médias et des réseaux sociaux. Mais il faut se faire entendre et du fait de la nouvelle économie médiatico-numérique – gagée sur l’image et l’émotion véhiculées par les réseaux sociaux, par la captation grâce aux smartphones et les chaînes d’information continue – les « gilets jaunes » ont intégré que les images fortes, les violences symboliques, sur les biens et forces de l’ordre font le buzz, suscitent de la visibilité en boucle d’autant que c’est ce type de visibilité qui semble, seule, faire reculer le pouvoir.

L’exécutif a commis de son côté la grave erreur d’escompter un détachement de l’opinion à l’égard des « gilets jaunes » en raison des violences et temporisa en mettant le Premier ministre entre le Président et le pays. Cela décupla l’exaspération de l’opinion et la radicalisation parmi certains « gilets jaunes ».

Le Président Macron subit des attaques verbales d’une rare virulence où se mêlaient la supplique, l’interpellation, l’injonction, la contestation, la révolte et, dans certains cas minoritaires, la haine. C’est bien la dimension symbolique du souverain qui est ici en jeu, celle de celui qui incarnait le retour de la souveraineté du peuple et qui silencieusement a semblé s’en détourner. C’était ne pas comprendre de la part de l’exécutif la nature politique d’interpellation de la « jacquerie par procuration » de l’opinion et sa raison fondamentale qui était justement de remettre le souverain sous la dépendance directe de la nation tant le lien avait été rompu durant l’été.

Ainsi la revendication de référendum d’initiative citoyenne (RIC) en était bien l’instrument, non tant dans la perspective d’une démocratie participative, mais au contraire dans celle d’une réactivation du lien entre les Français et le pouvoir politique, afin que celui-ci soit sous la coupe de la souveraineté de la nation en remettant en dynamique une verticalité procédant du bas vers le haut et contre les corps intermédiaires.

Les « gilets jaunes » ont occasionné des désordres, mais c’est bien d’une demande de retour de l’autorité politique dont il s’agit, autorité indexée sur la nation.

Un moment bonapartiste sans Bonaparte

La jacquerie des « gilets jaunes » et son soutien par les Français fut la réaction à la rupture du contrat durant l’été entre le Président Macron et la nation et une tentative de cette dernière de l’y ramener.

Durant l’été il reprend le propos de ses prédécesseurs de devoir survivre en ployant. « Les enfants, les réformes, cela contraint, ce n’est pas open bar » dit-il lors de la première réunion du grand débat national, soit le contraire de ce qu’il disait sitôt élu à Bucarest : « les Français refusent les réformes imposées de l’extérieur ».

Les désordres sociaux et politiques affectant un pays résultent d’une incohérence entre la façon dont un peuple s’assemble pour faire face au réel au travers de représentations culturelles : son Imaginaire d’une part ; et ses institutions, politiques, économiques et rapports sociaux d’autre part.

La dépression française, qui enferme le pays dans un pessimisme au-delà de la moyenne mondiale – alors que notre modèle social quoique fragilisé demeure envié et enviable – vient de ce que pour nous assembler et faire rayonner notre génie, nous devons nous projeter dans l’espace, le temps et déployer une vision politique fédérant nos diversités d’origines, territoriales et sociales.

Du fait du capitalisme financier, le pays ne peut plus se projeter dans un avenir meilleur et depuis le « non » au Traité constitutionnel européen, la France ne voit plus l’Europe bruxelloise comme la France en grand : une puissance. Elle apparaît comme le relais des marchés.

Notre Imaginaire est contrarié car le sommet de l’État, depuis un quart de siècle, demande à la nation d’intérioriser des contraintes extérieures de Bruxelles et Berlin dans lesquelles le pays ne se reconnaît plus. La nation a besoin de se projeter.

Or, une fois élus, nos gouvernants semblaient proclamer du sommet de l’État que la nation devait pour survivre renoncer à son identité, à son modèle, à sa façon d’être et de faire.

Le bonapartisme advient quand la France, ne pouvant se projeter dans un avenir au travers d’une dispute commune, met momentanément de côté la dispute sociale qui structure le clivage gauche/droite, pour restaurer au travers de l’incarnation politique et de l’État un lien direct vertical entre le Bonaparte du moment et les Français, seul en mesure de tenir alors ensemble nos différences d’origines, sociales et territoriales.

Ce moment bonapartiste explique qu’un inconnu, il y a encore quatre ans, l’emporta. Il était le seul à dire que les Français n’étaient pas responsables de leurs malheurs, que notre pays recelait un fort potentiel et qu’il allait le mettre « en marche » et le « transformer » à partir de ce qu’il était. Qu’il n’y avait nul besoin de se soumettre économiquement et socialement à la mondialisation comme le promettait François Fillon en échange d’un conservatisme moral, ni d’y résister comme le proposaient de façon différente Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Le problème aux yeux du jeune Macron résidait dans un système politique archaïque, avec des clivages gauche/droite dépassés. L’impétrant se faisait fort de remettre en marche la France et l’Europe de sorte de tenir « le premier mandat que m’ont confié les Français qui est de restaurer la souveraineté de la nation » comme lucidement et courageusement il le précisait sitôt élu devant le Congrès3.

Emmanuel Macron a été élu sur son projet de restauration de la nation et sur sa personne, son incarnation bonapartiste, et non sur son programme social-libéral. Il ne fut pas élu car européen, mais comme restaurateur des prérogatives de la nation : il put alors parler d’Europe, puisque les Français voient l’Europe comme la France en grand. Là réside l’ambiguïté de départ qui lui avait permis d’obtenir une majorité présidentielle et législative. Emmanuel Macron a su user de ces ambiguïtés pour conquérir le pouvoir. Il en deviendra ensuite durant l’été la victime en l’oubliant.

Or la reconquête de notre souveraineté était gagée sur le fait que Berlin accepte que Bruxelles, après les efforts français, assouplisse le carcan budgétaire, pour des politiques ambitieuses européennes dans lesquelles notre modèle et génie pourraient se déployer. Le Président Macron avait eu l’espoir de convaincre la chancelière allemande de notre volonté de réduire les déficits et de nous engager, dans le respect des disciplines bruxelloises, dans les réformes dites structurelles.

Privé de sa seconde étape par le refus allemand, le Président, après voir pesté contre « le fétichisme budgétaire », a repris la politique de ses prédécesseurs : les « réformes imposées de l’extérieur », la politique comptable de Bercy des 3 %, « la politique du rabot ».

Le Président constatant qu’il n’avait toujours pas d’opposant crédible fit volteface avec désinvolture.

Il oublia que « le souverain interprète le spectacle du peuple », comme le remarquait Hobbes. « L’acteur du sentiment romanesque des Français », comme il se définissait, se prit pour un auteur du cours des choses. Bonaparte se transforma en Guizot. L’Elysée fut déplacé à Bercy. La nation devait s’en remettre à Bruxelles. L’imaginaire national devait être contraint par l’imaginaire allemand.

Le Président se ralliait silencieusement à des règles économiques perçues comme des finalités par Berlin, Bruxelles et Bercy alors qu’en France, les règles sont au contraire au service d’une vision politique.

 

Le Président refusa devant des millions de Français de répondre à la question de Jean Jacques Bourdin : « où emmènerait-il les Français ? ». Il renvoya au jugement des téléspectateurs et des historiens…

À l’été, entre le chef de l’État et le peuple s’interposa Alexandre Benalla. Privé d’assise avec le pays, tout se délita avec des démissions significatives au sein du gouvernement (Nicolas Hulot et Gérard Collomb).

La politique dans notre pays ayant horreur du vide, le moment bonapartiste actuel, sans Bonaparte qui nous tient ensemble, fut comblé par la jacquerie des « gilets jaunes ».

Le Président après avoir tardivement et partiellement cédé sur les revendications apparentes des « gilets jaunes », dû constater la poursuite de leur mouvement et le soutien persistant, même affaibli, de l’opinion. Chaque nouveau samedi s’ouvrait une nouvelle saison de la série « gilets jaunes ».

Il tenta de renouer avec le pays, de reprendre la main avec le grand débat national, les remontées des « cahiers de doléances » et les dépôts de contributions en mairie, en s’appuyant sur les maires dont le capital confiance reste fort. Le grand débat suscita un mixte de perplexité/défiance et de participation/engouement.

La posture d’un Président au milieu des maires, puis des Français recèle sa symbolique positive propre.Excellant dans cet exercice, Macron retrouve dans l’opinion un peu de crédibilité, quitte à apparaître comme le représentant du seul parti de l’ordre, ce qui n’aide guère à construire les consensus pour les grandes réformes.

L’organisation du grand débat et l’idée de le conclure par un référendum pourrait clore le moment « gilets jaunes », si ce dernier allait au fondement de son déclenchement et de sa nature.

Or le référendum pose à la nation des questions de nature programmatique en éludant celle de la souveraineté. La question matricielle que lui pose le pays est la suivante : le Président met-il en place des réformes imposées de l’extérieur ou transforme t-il le pays à partir de son modèle, non pour le détricoter mais pour le renforcer et le rendre plus efficace ?

C’est bien la réponse à cette interrogation qui permettra de sortir par le haut de la crise en réhabilitant la puissance évocatrice de notre imaginaire perdu.

Stéphane Rozès
Président de Cap (Conseils, analyses et perspectives)

  1. Stéphane Rozès, « Emmanuel Macron, Aladin de l’Imaginaire français », Le Débat, septembre-octobre 2017.
  2. « Privé de cap, le macronisme s’est délité », interview de Stéphane Rozès dans Marianne, 21 septembre 2018.
  3. Stéphane Rozès, « Emmanuel Macron, Aladin de l’Imaginaire français », Le Débat, op. cit.