L’importance de l’histoire sanitaire et sociale de l’époque contemporaine

La crise sanitaire actuelle nous invite à prendre conscience de l’importance de l’étude de l’histoire sanitaire et sociale à l’époque contemporaine. Etienne Thévenin, maître de conférences en Histoire contemporaine à l’Université de Lorraine, nous explique pourquoi.

On peut rappeler qu’il y a un siècle, au sortir de la Première Guerre mondiale, la grippe espagnole tuait plus que les effroyables combats de cette Grande Guerre, que la tuberculose était une maladie incurable qui entraînait la mort de personnes de tous âges, que l’espérance de vie à la naissance en France était d’environ 50 ans, que la mortalité infantile était d’environ cent pour mille alors que le typhus frappait l’Est de l’Europe et obligeaient à mettre place un « cordon sanitaire »…

Les résultats spectaculaires obtenus au cours des décennies qui ont suivi ont fait croire à certains que la question sanitaire était réglée à tout jamais dans les sociétés occidentales, que les maladies infectieuses étaient définitivement vaincues, qu’elles avaient disparu.

C’était oublier un peu vite à quel prix ces résultats avaient été obtenus. Les découvertes médicales furent essentielles mais elles ne suffisaient pas.

De puissants systèmes de solidarité et de sécurité sociale ont permis au plus grand nombre d’accéder aux soins, et des politiques de santé publique volontaristes et conçues de manière rigoureuse ont permis de préserver les populations.

Le département de Meurthe-et-Moselle a été pionnier dans ce domaine après la création, en 1920, par Jacques Parisot, Professeur de médecine sociale à Nancy de l’Office d’hygiène sociale de Meurthe-et-Moselle. J’ai raconté dans un livre l’importance de cette histoire qui a eu des répercussions dans le monde entier car Jacques Parisot présida le Comité d’Hygiène de la Société des nations (SDN) à la fin des années 1930 et fut l’un des cofondateurs de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. L’impact de « l’École de Nancy sanitaire et sociale » a été considérable dans le monde. Pourtant, le centenaire de cet événement majeur a été jusqu’ici célébré avec une très grande discrétion, même à Nancy. Comme s’il ne s’était rien passé ou presque…

Un système de santé peut aussi se défaire, se déliter par inattention de la société et par une accumulation de mesures prises par les pouvoirs publics au nom de logiques qui oublient les priorités sanitaires.

J’évoquais la question dans les dernières pages de mon livre « Survivre ou vivre ? Santé et société en Europe de la fin du dix-huitième siècle à nos jours », paru en 2018. Je notais qu’en 2015, pour la première fois depuis longtemps, l’espérance de vie reculait en France par rapport à ce qu’elle était l’année précédente. Le nombre de décès « évitables » augmentait de manière régulière. Les résultats publiés par les instances internationales montraient que la France n’était plus, et de loin, le pays le plus performant en Europe en matière de santé. La tendance ne s’est pas inversée et l’on arrive aujourd’hui, après une succession de décisions malencontreuses prises pour « faire des économies », à la pénurie de lits, de masques et de respirateurs que nous connaissons.

Ces questions étaient soulevées dans les milieux professionnels concernés mais laissaient de marbre les historiens contemporanéistes qui, pour la plupart, ne prêtaient pas attention aux livres publiés par certains de leurs collègues sur ces questions (il suffit de consulter la rubrique « comptes rendus » des revues d’histoire). D’ailleurs, outre Jacques Parisot, qui connaît, parmi les contemporanéistes, Ludwig Rajchman, Nikolaï Semashko, Virginia Henderson, Cecily Saunders, Louis-Paul Aujoulat ? Peu de monde en vérité.

Pourtant, en Lorraine, des chercheurs en histoire ont publié des recherches de qualité ou travaillent actuellement sur ces questions. Je n’ai pas le sentiment d’être isolé. À Metz, Bernard Desmars a travaillé sur ces questions. Certains étudiants ont publié des travaux remarquables. À Nancy, Thibaut Weitzel a réalisé un mémoire de master d’une qualité exceptionnelle sur la dernière épidémie de choléra, très méconnue, qui frappa la France à la fin du XIXe siècle. Il en publia une version abrégée dans un livre, Le fléau invisible ; la dernière épidémie de choléra en France, paru en 2011 aux éditions Vendémiaire. Venus d’Afrique, certains étudiants en histoire travaillent aujourd’hui, à Nancy, dans le cadre de leur thèse d’histoire contemporaine, sur les questions sanitaires en étudiant surtout des régions africaines. Par ailleurs un doctorant, Jean-Marie Villela, a choisi d’étudier, en s’appuyant sur les réalités sanitaires et leur évolution, la notion de « vulnérabilité » et l’évolution de sa perception depuis deux siècles. Ce sujet a été choisi avant la crise du coronavirus. Jean-Marie Villela a ouvert un blog et un échange sur les réseaux sociaux sur le sujet car la crise actuelle montre la pertinence de cette recherche et de cette approche. Une communauté de chercheurs en histoire contemporaine travaillant sur ces questions existe bel et bien en Lorraine.

Les historiens ont une parole et un regard à apporter pour enrichir le débat public sur ces questions.

Y croient-ils ? Le problème principal est sans doute là.

Depuis une vingtaine d’années, l’historien qui se risquait à présenter un livre, une recherche ou un projet sur un sujet d’histoire sanitaire et sociale s’entendait répondre les mots suivants de la part des directeurs de centres de recherche universitaires, des dispensateurs de crédits pour le financement des projets de recherche soutenus par les organismes publics ou parapublics, des éditeurs, des libraires, des auteurs de comptes rendus dans les revues, des étudiants en quête de lecture ou des associations organisatrices de conférences : « Le travail est intéressant mais ce type de recherche ne fait pas partie de nos centres d’intérêt prioritaires ». De sorte que, même s’il est publié, un travail de qualité sur ces questions reste le plus souvent ignoré car non lu.

J’en profite pour rendre hommage aux personnes qui, malgré tout, ont soutenu les efforts des historiens qui s’engageaient dans ce type de recherches. Je citerai en premier lieu, pour ce qui est de la Lorraine, l’Association régionale d’Étude de l’Histoire de la Sécurité Sociale Lorraine Champagne Ardennes (AREHSS) et je n’oublie pas le Comité National pour les Archives et l’Histoire de l’Éducation Spécialisée (CNAHES).

Qu’en sera-t-il au lendemain de la pandémie qui nous frappe actuellement ? Il n’est pas facile de s’intéresser aux sujets émergents comme ceux qui sont liés à l’histoire sanitaire contemporaine. Nous savons pourtant que cette pandémie ne sera malheureusement pas la dernière que connaîtra notre humanité.

Je crois que notre société progressera dans la compréhension des enjeux sanitaires quand elle s’emparera du débat sur les questions sanitaires qui ne peuvent être abandonnées à la seule appréciation des technocrates, des administrateurs et des adeptes des logiques comptables à court terme. Les questions sanitaires ne peuvent être abordées sous le seul regard des économistes de la santé ou de certains comptables égarés dans une gestion aussi chaotique que décalée des questions de santé.

L’apport des recherches conduites en histoire de la santé doit être pris en compte, et d’abord par les historiens eux-mêmes.

Cependant, on n’en est pas encore au jour où les travaux d’histoire sanitaire et sociale menés sur ces questions seront accueillis par ces mots : « Ce travail est intéressant mais surtout ce type de recherche est d’un intérêt prioritaire pour tous car une société réellement démocratique et humaniste se doit de veiller à permettre à tous une vie en bonne santé la plus longue possible. »

Étienne Thévenin
Maître de conférences (Habilité à diriger des recherches) en Histoire contemporaine

Université de Lorraine (site de Nancy)