L’information, c’est la guerre

Nos sociétés dites « de l’information » redécouvrent qu’un bit numérique ou une image en ligne peuvent compromettre les organisations ou les États. De nouvelles stratégies bouleversent les règles de la puissance et de l’influence.

Toute guerre est aussi « de » l’information. Pour gagner, il faut savoir pénétrer les secrets de l’adversaire (plans, forces, positions, techniques, etc.), le leurrer (altérer sa perception de la réalité, le pousser à la faute) et susciter les émotions favorables à son camp (courage et motivation chez ses partisans, découragement, division ou révolte chez l’autre). Les stratèges ont toujours songé à espionner, intoxiquer ou convaincre. Quel que soit le type d’informations que l’on considère – données stockées, flux de nouvelles qui déterminent des réactions ou messages persuasifs – toutes se prêtent à un usage offensif. Ce que théorisaient avant notre ère Énée le Tacticien, Sun Zu ou Kautilya…

L’expression guerre de l’information, elle, est d’usage plus récent. La métaphore (car l’information seule, on s’en doute, ne suffit pas à exterminer des bataillons ni à faire capituler) Information Warfare est popularisée dans les années 90, via des think tanks américains. On parle alors de Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (nous dirions aujourd’hui « cyber ») ; l’idée : l’information, numérisée et en réseaux, sera au cœur de la concurrence économique, des conflits militaires, des révoltes politiques et des affrontements idéologiques internationaux.

Espionner, saboter, persuader

Sous forme de bits dans des mémoires, c’est une ressource rare pour l’espionnage industriel (secrets technologiques ou commerciaux…) ; c’est aussi une vulnérabilité : un cerveau électronique aussi peut être leurré. À la fin des années 90, l’opinion découvre aussi le gigantesque système d’interception de données de la National Security Agency. À Washington, les experts travaillent sur des scénarios où des forces hostiles, où des États-voyous ou des activistes provoqueraient un « Pearl Harbour informatique ».

L’image du virus numérique introduit anonymement pour livrer le système entier au chaos résume ce péril invisible.

La société qui repose le plus sur sa supériorité informationnelle – que ce soient ses satellites qui voient tout, ses ordinateurs qui calculent tout, son cinéma et sa télévision que l’on regarde partout – craint la négativité de l’information.

Celle des data et algorithmes et celle des images qui frappent les foules. Elle a raison.

Leçon du onze septembre, la plus grande humiliation symbolique de tous les temps : les convictions démocratiques ne se répandent pas avec le mode de consommation occidental ; le soft power américain (Hollywood, Nike, Microsoft plus droits de l’homme) ne séduit pas universellement. Les stratèges rouvrent les vieux manuels traitant de guerre psychologique et contre-insurrection. Ils songent à une nouvelle lutte « pour les cœurs et les esprits » comme celle que l’Amérique menait contre la desinformatsiya soviétique et ses agents d’influence. Pendant ce temps, le jihad gagne les esprits, autant par la mosquée salafiste que sur le Web. Stupeur des Occidentaux qui se demandent pourquoi on les déteste.

S’ensuit une vingtaine d’années de confusion des élites. Elles découvrent successivement combien sont contagieux l’islamisme, le nationalisme russe ou chinois, le populisme, l’illibéralisme, « l’extrémisme », etc. – catégories vagues et peu étanches –. Il y a plusieurs milliards d’êtres humains qui n’adhèrent pas à notre modèle libéral « ouvert ». Cela n’était pas si évident quand les meilleurs esprits parlaient mondialisation heureuse ou disaient qu’une fois éliminés une poignée de tyrans comme Saddam ou Milosevic, les nouvelles générations se convertiraient tout naturellement à notre modèle.

La double crainte – vulnérabilité informatique plus hostilité idéologique – pousse à désigner une causalité diabolique. Les stratèges tendent à l’attribuer, sinon à un complot, du moins aux manœuvres assistées par ordinateur de leurs adversaires. Suivant le cas, on cherche du côté de la fachosphère sur les réseaux sociaux, chez les trolls russes, vers les sites complotistes, les propagateurs de fake news avec faux comptes, les pirates informatiques chinois, Russia Today…, les causes secrètes du Brexit ou de l’élection de Trump, de la révolte des Gilets jaunes ou de la réélection d’Orban. Cette thèse – qui se résume grosso modo à expliquer le méchant succès des idées adverses par les mensonges de méchantes gens – fait l’impasse sur le scepticisme des masses ; elles se montrent de plus en plus rétives aux discours dominants politiques, économiques, médiatiques. Bref à tout ce qui se réclame globalement de « nos valeurs », d’un libéralisme politico-économique multilatéral mâtiné de respect des minorités et d’amour de la planète.

Le second facteur qui favorise les fantasmes sur l’infoguerre est l’évidence des risques liés à la diffusion du numérique (surveillance big brotherienne, piraterie, vol de données et rançons, panne délibérée, anticipation et manipulation de nos comportements). Nous savons maintenant que nous pouvons être épiés et nos choix anticipés par l’État ou les grands du Net. Inversement, le pouvoir de nuire par électrons interposés s’est démocratisé. Chacun peut, sinon devenir un hacker de haut niveau, du moins prendre part à des mobilisations en ligne, diffuser publiquement les informations gênantes ; ceci va d’un dossier sensible fuité d’une organisation (voir grands lanceurs d’alerte comme Bradley ou Snowden) ou d’une vidéo tournée dans la rue partagée sur Internet.

Nous réalisons aussi combien les modes de communication déterminent les mentalités. Provocatrice quand McLuhan l’énonçait dans les années 60, l’hypothèse prend force d’évidence : ce que nous croyons et la façon dont nous faisons communauté dépend des médias dominants – livre, télévision et mass médias ou Internet et réseaux sociaux –, bref le contenu de l’esprit reflète le contenant de la communication.

Cette prise de conscience ne va pas toujours sans contradictions. Au moment du Printemps arabe, il était plutôt chic de prophétiser que Facebook, Twitter et la blogosphère favorisaient spontanément les idées démocratiques : les vieux autocrates qui ne contrôlaient que les journaux et la télévision seraient balayés par les révoltes 2.0. Désormais il est mieux vu de dénoncer les réseaux sociaux comme l’écosystème des fake news, des thèses complotistes, des fantasmes et des discours de haine. Donc comme favorisant les ennemis de la démocratie.

Pas de pandémie sans infodémie

Guerre de l’information est donc un thème général qui désigne tous les conflits par, pour, contre, l’information, où elle devient à la fois l’arme et la cible, l’enjeu et le champ de bataille.

Soit l’exemple du coronavirus. Un événement biologique (un virus qui mute et qui, soit dit en passant, est un « bout » d’information : il a un code génétique) rencontre des conditions matérielles, la circulation et la rencontre de millions de gens. Suit une période où il faut agir à rebours de la normale : ne plus aller au travail, ne plus consommer que l’indispensable, ne plus bouger de chez soi, fermer les frontières, interdire la fête, le contact, les rassemblements, les voyages et tout ce qui est normal et bon en temps ordinaires.

Cette crise devient forcément économique, sociale, politique, géopolitique, idéologique. Voire philosophique ou anthropologique pour ceux qui redécouvrent à cette occasion le rôle de la peur dans la condition humaine.

Elle est aggravée par une crise de communication, et les erreurs de communication dite « de crise » : décisions contradictoires, porte-paroles qui mentent et fournissent des explications successives inconciliables, recherches de boucs émissaires, opinion publique qui soutient des explications ou des solutions alternatives, mises en accusation, difficultés à clarifier ce que sont le temps de la crise, les mesures prises et les perspectives de sortie.

S’ajoute, en particulier en France, comme une crise de la certitude ou crise de la science.

Les politiques professent qu’ils n’agissent que sur avis des experts et des savants. Or, comme le montre caricaturalement l’affaire Raoult la question de la preuve scientifique – si ce qui caractérise bien la science est la falsifiabilité des énoncés et la reproductibilité des expériences – n’échappe ni à la pluralité des opinions, ni aux soupçons d’intérêts. Personne n’a le temps ou la capacité de vérifier tous les énoncés des études pro-chloroquine ou celle de The Lancet. Mais suivant la chaîne que nous regardons ou les réseaux que nous suivons nous aurons en cinq minutes des dizaines d’arguments contradictoires pour commenter des corrélations scientifiques ou des anticipations statistiques. Toutes nous confirment combien nous avons raison. Qu’il y ait une sociologie, une géographie, une idéologie, une politique des pro ou anti Raoult résume la crise de l’autorité, y compris scientifique.

Encore pourrait-on dire qu’il s’agit de dysfonction. Mais la pandémie suscite des opérations hostiles : la trilogie espionnage, sabotage, désinformation numériques retrouve toute son efficacité. L’épidémie est doublée, selon le mot de l’OMS, par une « infodémie », contagion des informations fausses et hostiles, soutenues par des stratégies de déstabilisation.

Virus et propagande

La panique crée des opportunités. D’une part, elle crée de la valeur (des documents sur l’épidémie, les recherches, etc.) qui ont un intérêt marchand et stratégique. D’autre part, elle multiplie les vulnérabilités. Ceux qui télétravaillent et qui sont anxieux de tout savoir sur la nature de la contagion, les consignes à suivre, d’éventuels remèdes – c’est-à-dire énormément de gens – sont faciles à « hameçonner ». On peut les amener à cliquer bêtement, à introduire un virus dans un système parce qu’ils croiront charger un communiqué important des autorités ou des conseils urgentissimes. Du coup, les agences de sécurité informatique constatent une augmentation des vols de données et des logiciels malicieux.

Psychologiquement aussi, nous sommes plus fragiles et donc plus réceptifs aux manipulations : des centaines de photos truquées, révélations délirantes, accusations fantaisistes, mises en cause imaginaires et théories infondées (exemples : le virus a été délibérément lancé par Trump sur la Chine, ou par un laboratoire militaire ou il a fuité de l’institut Pasteur) ont été recensées.

À l’échelle géopolitique l’épidémie suscite des stratégies géopolitiques de puissance et d’influence.

Nous verrons bientôt combien est bouleversé le rapport de force entre la Chine et l’Occident, en termes d’économie, de dominance technologique, de contrôle des marchés, etc. Mais une hégémonie matérielle ne peut s’instaurer sans changements spirituels. Depuis quelques années, la Russie était au banc des accusés : hackers contrôlés par Poutine, trolls de Saint Pétersbourg, agents d’influence et autres, pirates qui s’emparaient des mails du parti démocrate puis de la campagne de Macron… Quelques jours avant la pandémie, le New York Times accusait encore Poutine de soutenir simultanément Trump et Sanders pour créer le chaos et discréditer le système démocratique.

Mais en quelques semaines Pékin remplace Moscou dans le rôle. Deux grandes batailles pour l’opinion mondiale commencent.

L’une pour établir les responsabilités de la Chine. Après avoir dissimulé la gravité de la maladie au début, puis mis en cause pour le « virus chinois » (par la Maison-Blanche), Pékin lance une contre-offensive via ses diplomates, ses médias internationaux et les réseaux sociaux : il s’y développe une « sinosphère » internationale. L’autre volet rappelle ce que l’on nommait pendant la Guerre froide de la « diplomatie publique », bloc contre bloc idéologique. La Chine mène ici une offensive de séduction, apportant une aide médicale très médiatisée par les « routes sanitaires de la soie », et affirmant l’excellence de son système, son efficacité et son universalité. Il s’agit visiblement de préparer une période d’après-crise favorable au soft power chinois (que ses adversaires appellent sharp power, un usage trompeur de l’information pour gagner en prestige et en séduction, tout en décrédibilisant le système libéral).

Les batailles de l’information – par piratage de données, propagande et contre-propagande, influence d’État, luttes idéologiques anti-système, pressions quasi-militaires menaçant les infrastructures d’un pays – participent désormais de tout conflit économique, politique ou géopolitique.

Ce jeu asymétrique est plein de pièges (à qui attribuer telle attaque ? qui est réellement derrière cette manipulation des foules ? qui veut faire passer quel message à son adversaire ?). Mais la stratégie dépend de la technologie numérique. Ce qui implique une autre dimension déterminante : les GAFAM, fournisseurs d’accès et grands du Net, y participent au premier rang. Ils disposent d’un pouvoir jusque-là inédit : décider ce qui atteindra nos cerveaux (dont ils anticipent les préférences grâce à nos données) et celui de rassembler des communautés de conviction par écrans interposés.

Le vecteur c’est le pouvoir

Lors du Printemps arabe, on avait vu Google, Twitter ou Facebook prendre parti pour les révoltes et leur fournir des moyens de coordination et de sécurité. Les grands du Net entreront vite en conflit avec la Chine (qui, de son côté, a pensé assurer sa souveraineté numérique avec ses propres « grands » : les BATX). La question de la souveraineté devient fondamentale dans le cyberespace.

Quand le gouvernement français veut lutter contre la crime-pensée en ligne (lois sur « l’infox » et les discours de haine de 2018 et 2020), il se contente d’inciter les fournisseurs d’accès à retirer les contenus litigieux. Comprenez : ce sont les algorithmes des GAFAM qui décideront en amont de ce qui est licite. C’est un pouvoir par le code : décider de ce qui est une opinion et de ce qui est un délit (contre la vérité ou contre un groupe), rendre des idées invisibles avec le délicat concept de modération.

Dernier exemple Donald Trump (l’homme qui, par excellence, a gagné son élection sur les réseaux sociaux contre les mass-médias) affronte Twitter qui déclare suspects les tweets présidentiels, voire les retire. Il s’ouvre là un conflit entre pouvoir politique de commander ou d’interdire et pouvoir « numérique » de filtrer ou faire disparaître les informations. Que les GAFAM, à certains égards plus puissants que des États, empiètent de plus en plus sur le domaine régalien n’en est pas la dimension la moins importante des futurs conflits.

Nous pensions avoir inventé une société de l’information où la disponibilité des savoirs et l’expression de chacun apaiseraient les conflits, il n’y a désormais plus de crise qui ne participe de la guerre de l’information.

François-Bernard Huyghe
Politologue et essayiste