L’irresponsabilité médiatique comme délit éthique et démocratique

Il y a un délit d’irresponsabilité médiatique lorsque que certains médias, y compris ceux qui se disent de service public, nous imposent comme inévitable et bien avant l’échéance, une confrontation Emmanuel Macron/Marine Le Pen lors de la prochaine élection présidentielle. Cette imposition d’un tel duel s’opère alors que rien ne préfigure une telle confrontation.

Un tel état de fait énoncé de manière aussi catégorique a quelque chose d’indigne éthiquement et démocratiquement dans un moment où la société est en pleine ébullition compte tenu des frustrations qu’elle subit depuis presqu’un an, avec les restrictions que nous savons en termes de liberté de déplacement, de vie sociale et culturelle.

Une vie politique mouvante et imprédictible

Une vision aussi figée de l’avenir politique est, en outre, en parfaite contradiction avec la forte demande d’inventivité sociale qui est si manifeste ; si l’on songe, par exemple, aux participations citoyennes qui sont engagées par le biais de plateformes de pétitions en ligne, telle que Change.org notamment, et aux demandes de dynamiques politiques plus horizontales et contributives qui se font toujours plus vives. Ou encore de changement de Constitution, par exemple, ou de référendum d’initiative citoyenne (RIC).

Anticiper ainsi les résultats d’un premier tour encore lointain, sur la base de quelques sondages, constitue, à nos yeux, un délit éthique et démocratique majeur, c’est passer outre le fait que la vie politique est par essence mouvante et imprédictible ; c’est également considérer les citoyens comme des êtres grégaires et dociles, incapables de faire preuve de jugement réflexif ou d’autonomie.

Un risque d’asphyxier l’espace démocratique

Nous y voyons là aussi un risque d’asphyxier l’espace politique, en bloquant le désir de changement et la volonté de renouveler les imaginaires institués, pour reprendre une formule de Cornélius Castoriadis, qui définissent en principe les conditions d’un agir commun. Le sociologue exprimait par-là l’idée que l’histoire des sociétés doit toujours impliquer de comprendre le pouvoir de création qui les caractérise, non pas en favorisant un simple écart par rapport aux formes existantes, « mais comme position d’un nouveau type de comportement (…), comme invention d’un nouvel objet ou d’une nouvelle forme – bref, comme surgissement ou production qui ne se laisse pas déduire à partir de la situation précédente… »1. On se saurait donc réduire la vie d’un Etat démocratique à des jeux d’opposition orchestrés a priori et de manière si manichéenne, en figeant ainsi les possibles de l’avenir collectif.

 Libérer les imaginaires sociaux

Enfin, réduire l’affrontement politique à des motifs sécuritaires et identitaires, alors même que nous sommes dans une période où la vie sociale devient de plus en plus délétère et appauvrissante en termes de sens, où la neutralisation de nos sphères publiques et de nos horizons de vie commune a rarement été aussi violente, c’est contribuer à saturer encore plus les espaces de renouvellement, et pas seulement idéologique, dont toute société démocratique a besoin pour continuer de respirer. C’est également courir le risque surtout d’ôter tout désir de participation lorsqu’arrivera réellement le temps de l’élection présidentielle, alors même que nous n’avons jamais peut-être eu autant besoin de libérer nos imaginaires sociaux.

Pierre-Antoine Chardel, philosophe et sociologue, professeur à Institut Mines-Télécom Business School

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Virginie Martin, politiste et sociologue, professeur à Kedge Business School 

  1. Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Ed. du Seuil, 1999, p. 65.

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