Moins d’État infantilisant, plus de responsabilité individuelle

Depuis le début de la crise sanitaire, l’État a pris tout un ensemble de mesures attentatoires aux libertés publiques au nom d’un impératif sanitaire dont on ne peut contester la noblesse : sauver le plus possible de vies. Aussi nous a-t-il abreuvé de conseils sanitaires, inlassablement répétées par ses innombrables relais médiatiques. Or ces injonctions médicales ne doivent pas seulement être vues comme des contraintes imposées d’en haut, elles doivent aussi et surtout être intériorisées par les individus eux-mêmes. (« Il faut que la distanciation sociale entre dans les gènes », ai-je ainsi entendu récemment de mes propres oreilles.). Par Matthieu Creson.

Le « pan-médicalisme », une dictature douce acceptée par l’opinion ?

Malgré la déferlante de servitude volontaire que l’on a vue s’abattre depuis le début de la crise sanitaire, et que Bernard-Henri Lévy a pu déplorer dans son livre, Ce virus qui rend fou, plusieurs philosophes se sont élevés pour dénoncer l’intrusion grandissante dans nos vies d’un « sanitairement correct » qui ferait de la santé la nouvelle valeur suprême de l’existence humaine. Ainsi André Comte-Sponville s’en est-il pris à ce qu’il nomme le « pan-médicalisme », cette nouvelle doctrine selon laquelle il faudrait désormais tout sacrifier à la santé1. La santé était auparavant, souligne-t-il, un moyen au service d’une fin plus grande : le bonheur, la liberté. Or, pour l’auteur du Petit traité des grandes vertus, c’est aujourd’hui le bonheur qui semble être devenu un moyen au service de la santé. Respectueux des lois de son pays, André Comte-Sponville n’en conserve pas moins toute son indépendance d’esprit, qu’en disciple de Montaigne – auquel il vient de consacrer son dernier livre2 – il se refuse farouchement à abdiquer. « Ma raison, écrit en effet Montaigne, n’est pas faite pour se courber et fléchir, ce sont mes genoux » (Essais, livre III, chapitre 8). Ce qui signifie en substance que si Montaigne observe les lois de son pays en s’agenouillant devant le roi, il n’entend aucunement conformer a priori ses idées à ce qu’il est de bon ton de dire ou de penser3. André Comte-Sponville conseille ainsi à la génération actuelle de résister, à la manière de Montaigne – c’est-a-dire intellectuellement –, au « sanitairement correct », tout en appliquant comme lui les lois du pays4.

Dans une récente tribune du Figaro (10 novembre 2020), Mathieu Laine considère quant à lui que l’auteur que nous devrions découvrir ou redécouvrir en cette époque particulièrement féconde en mesures liberticides imposées par un État technocratique et centralisateur est Gustave de Molinari (1819-1912), « le premier penseur de la liberté intégrale ». Car, ainsi qu’il l’écrit, « notre rapport à la liberté est si maladif qu’il fait parfois du bien de lire ceux qui la vénèrent absolument ». Preuve de son attachement viscéral et absolu à la liberté, Molinari écrivait en 1846 dans Le Courrier français : « Par ce fait qu’on défend une liberté, n’est-on pas tenu aussi, sous peine de manquer de logique et de bon sens, de soutenir toutes les autres libertés ? On ne compose pas avec les principes, on ne trie pas les libertés »5. Qu’aurait dit aujourd’hui Molinari s’il avait vu notre État décréter par exemple ce qu’est un commerce « essentiel », pour n’autoriser à rester ouverts que les commerces répondant à cette même définition ?

Il ne s’agit bien évidemment pas de nier la gravité de la crise sanitaire que nous traversons toujours, mais de dire comment des penseurs comme Montaigne et Molinari, parmi d’autres, peuvent nous servir d’antidotes contre l’aggravation récente de certaines tendances à l’œuvre dans nos sociétés : l’infantilisation des esprits et l’asservissement des consciences, phénomènes dénoncés naguère par Philippe Muray et, plus récemment encore, par Mathieu Laine ainsi par que le philosophe Alain Laurent.

La doctrine du « tout sanitaire », nouvel avatar de Big Mother ?

Si Philippe Muray (1945-2006) avait pu voir la crise sanitaire que nous traversons, il y aurait peut-être trouvé la confirmation de ce qu’il écrivait voilà une trentaine d’années dans L’Empire du Bien (1991). Avant même la survenue de la pandémie, Mathieu Laine voyait d’ailleurs dans l’inflation législative et l’augmentation du nombre de recommandations officielles en tous genres, par lesquelles l’État entend nous dicter notre conduite dans la vie de tous les jours, la marque de « l’empire du Bien » décrit par Muray6. « Depuis L’Empire du Bien, écrivait Muray dans la preface de 1998 au livre en question, le Bien a empiré »7. Par « empire du Bien », le contempteur de l’Homo Festivus flétrissait une dictature du prêt-a-penser et de la bien-pensance lénifiante. Muray constaterait sans doute aujourd’hui que le « Bien » a encore empiré depuis sa préface de 1998.  

Dans le prolongement de la dénonciation par Muray des ravages du Bien, Mathieu Laine fit paraître en 2006 La Grande Nurserie, sous-titré En finir avec l’infantilisation des Français. Pour lui, l’État est devenu un « État nounou », un État maternant et infantilisant : « L’État nounou, écrit-il dans son Dictionnaire amoureux de la liberté, nous borde, nous protège et nous indique la conduite à tenir, en nous promettant un monde propre, sans risque, tolérant et solidaire. Protection ou inquisition ? Santé publique ou politique liberticide incitant à la déresponsabilisation ? Tous nos rapports ambigus à la liberté individuelle face à l’abus du monopole de la violence légale par les supposés chevaliers du Bien sont résumés dans ce maternage croissant de nos vies »8.

Ainsi l’actuelle politique du « tout sanitaire » sur fond de principe de précaution institutionnalisé nous apparaît-elle comme une confirmation des craintes formulées par Mathieu Laine lorsque celui-ci dénonçait en 2016 dans le même Dictionnaire une « nouvelle idéologie liberticide, hygiéniste et précautionniste » (p. 389) qui nous asservit et nous déresponsabilise. L’État décide en effet à notre place ce qui est bon ou non pour nous, « du vin au sport, des UV  à l’aspartame, de la canicule au grand froid, de la fessée à Internet et aux ondes des lignes à haute tension » (p. 389).

Faisant écho à Mathieu Laine, Alain Laurent fustige lui aussi dans son récent livre Responsabilité (Paris, Les Belles Lettres, 2020) « l’entreprise de déresponsabilisation institutionnelle » qui sévit dans nos sociétés (p. 17). Pour Alain Laurent, il existe une corrélation entre l’érosion de la responsabilité individuelle et le développement toujours croissant d’un l’État-providence maternant, qu’il avait d’ailleurs appelé « Big Mother » dans son livre Solidaire, si je veux (Paris, Les Belles Lettres, 1991). (Le psychanalyste Michel Schneider a également recouru à cette formule dans son livre Big Mother, psychopathologie de la vie politique – Paris, Odile Jacob, 2002.) La constitutionnalisation du principe de précaution en 2005 a évidemment accentué cette tendance de l’État maternant à l’infantilisation des individus, lesquels ne trouvent bien souvent rien à redire à ce nouveau confort déresponsabilisant dont ils peuvent profiter à leur guise. « En prodiguant la quasi-certitude d’être automatiquement assisté quoi qu’on ait commis, écrit ainsi Alain Laurent, l’État-providence hypertrophié atrophie la responsabilité de soi et le sens de la responsabilité » (p. 17).

Kant et Tocqueville annonciateurs du despotisme paternaliste

Le livre Responsabilité d’Alain Laurent comporte en outre une instructive généalogie, tant du principe de responsabilité individuelle que du despotisme paternaliste. Ainsi Kant fustige-t-il dans Théorie et pratique, en des termes d’une étonnante modernité, « un gouvernement qui serait fondé sur le principe de la bienveillance envers le peuple, comme celui d’un père envers ses enfants, c’est-à-dire un gouvernement paternaliste, où les sujets, comme des enfants mineurs qui ne peuvent distinguer ce qui leur est véritablement utile ou nuisible, sont réduits au rôle simplement passif d’attendre du seul jugement du chef de l’État qu’il décide comment ils doivent être heureux et de sa seule bonté qu’il veuille bien s’occuper de leur bonheur »9. « Un tel gouvernement, poursuit Kant, est le plus grand despotisme qu’on puisse concevoir »10. Alain Laurent rappelle aussi comment Tocqueville écrivait, en termes non moins actuels, à la fin du tome II de De la démocratie en Amérique: « Au-dessus [des individus] s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul de veiller sur leur sort […]. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril, mais il ne cherche au contraire qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance […]. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires […]. C’est ainsi que tous les jours, il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre »11.

Alain Laurent nous invite ainsi à lire ou relire les penseurs libéraux qui, depuis le Proudhon d’après 1845 – celui qui a répudié le socialisme – jusqu’à Isaiah Berlin, en passant par Frédéric Bastiat, Wilhelm Röpke, Friedrich Hayek et Karl Popper, ont contesté le principe de la confiscation par l’État de la responsabilité individuelle, laquelle n’est jamais que le corollaire indissociable de la liberté individuelle. Ainsi l’économiste allemand Wilhelm Röpke (1899-1966) écrit-il dans Au-delà de l’offre et de la demande (Paris, Les Belles Lettres, 2009) : « Nous devons clairement voir que l’État-providence, en déplaçant le centre de gravité de la décision et de la responsabilité vers le haut, affaiblit ou dénature ces réactions propres aux individus qui savent qu’ils ont à supporter personnellement la responsabilité vis-à-vis de tel ou tel risque […]. Nous avons ainsi devant les yeux un panneau indicateur où on ne lit qu’une seule direction : moins d’État-providence, davantage de responsabilité individuelle et de prévoyance mutuelle volontaire »12.

La crise sanitaire actuelle oblige certes à faire certains choix, à « placer le curseur » quelque part entre liberté et restrictions, de manière provisoire.

Or l’individu est lui-même capable de se dire que, pour éviter qu’un mal tel un virus ne se répande mortellement, il doive accepter temporairement certaines restrictions de ses libertés.

Un automobiliste responsable et conscient des dangers qu’il peut faire courir aux autres acceptera de se plier au code de la route, lequel n’est pas une atteinte à sa liberté de circulation. Parmi les utilisateurs actuels de trottinettes, certains penseraient que leur refuser le droit de rouler à toute vitesse sur le trottoir et de renverser par la même occasion les passants qui auraient eu la mauvaise idée de se trouver sur leur chemin à ce moment-là, relèverait d’une insupportable restriction de leur « liberté ». Il s’agit en fait ici d’un dévoiement de la liberté, hérité, comme l’a bien dit Alain Laurent, de la pensée soixante-huitarde et du principe du « jouir sans entraves »13. La véritable liberté individuelle (qui n’est pas le refus de toute règle) et la responsabilité individuelle sont encore une fois consubstantielles. Ce qui ne doit toutefois pas nous empêcher de constater, au vu des diverses mesures sanitaires prises ces derniers mois, que le curseur placé entre liberté et restrictions semble être clairement plus proche de celles-ci. (Et ce alors que nous ne disposons pas nécessairement de preuves scientifiques formelles et irréfutables de l’efficacité réelle de toutes ces mesures – port du masque y compris dans la rue, couvre-feux, confinements généralisés, etc.).

Matthieu Creson
Enseignant, chercheur (en histoire de l’art), diplômé en lettres, en philosophie et en commerce

  1. https://www.challenges.fr/economie/andre-comte-sponville-face-a-la-crise-du-coronavirus-gare-au-pan-medicalisme_704287
  2. André Comte-Sponville, Dictionnaire amoureux de Montaigne, Paris, Plon, 2020.
  3. https://www.youtube.com/watch?v=3ylmXXbGg6c
  4. Ibid.
  5. Cité par Mathieu Laine, Le Figaro, 10 novembre 2020.
  6. https://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/11/27/31003-20171127ARTFIG00202-mathieu-laine-l-etat-nounou-ou-le-sempiternel-retour-a-l-empire-du-bien-de-philippe-muray.php
  7. Philippe Muray, L’Empire du Bien, Perrin, « Tempus », 2019, p. 7.
  8. Mathieu Laine, Dictionnaire amoureux de la liberté, Paris, Plon, 2016, p. 388-389.
  9. Cité par Alain Laurent, Responsabilité, Réactiver la responsabilité individuelle, Paris, Les Belles Lettres, 2020, p. 15-16.
  10. Cité dans Ibid., p. 16
  11. Cité dans Ibid.
  12. Cité dans Ibid., p. 140.
  13. https://www.atlantico.fr/decryptage/3592588/covid-19–a-quelles-libertes-sommes-nous-reellement-prets-a-renoncer-pour-enrayer-l-epidemie–alain-laurent