« On ne peut avoir qu’un regard complexe sur le Français le plus important au-delà du XXe siècle »

Dans Le Général a disparu, Georges-Marc Benamou nous fait revivre la disparition du général de Gaulle, le 29 mai 1968, à Baden-Baden alors que la révolte gronde en France, que les usines sont à l’arrêt, les services publics paralysés et les étudiants dans la rue. Pour la Revue Politique et Parlementaire il revient sur ce mystérieux épisode de notre histoire.

Revue Politique et Parlementaire – Le mystère demeure : pourquoi de Gaulle, l’homme de juin 40, de la froide détermination lorsqu’il mate les partisans de l’Algérie française, donne le sentiment de perdre la main en 1968 ? Quels sont, selon-vous, les ressorts de cette fuite à Baden-Baden ?

Georges-Marc Benamou – Ce n’est pas le même de Gaulle. Il n’est plus le jeune quinquagénaire qui part vers l’inconnu à Londres, mais un homme de 80 ans, usé par le pouvoir, la maladie et, il ne faut pas le négliger, les innombrables tentatives d’attentats contre lui au moment de la guerre d’Algérie. Depuis plusieurs années, il est en retrait et a délégué à son Premier ministre, Georges Pompidou, la gestion du pays.

Lorsqu’arrive mai 68 il ne comprend pas. Au bout de trente jours de révolution et face à des millions de grévistes, c’est un vieil homme impuissant. Il assiste à la nuit des barricades comme Louis-Philippe avant lui. Alors qu’il pensait sa relation avec les Français magique, il voit une France qui se cabre, une France des étudiants sur lesquels il a envie d’envoyer la mitraille, une France qu’il ne comprend pas. Il est tel un monarque qui croit perdre sa monture. Et donc le vieux soldat panique, mais il panique au terme d’un processus car les années précédentes et mai 68 vont montrer l’effondrement à l’intérieur de l’État. Face à cette France qu’il ne comprend pas et en raison d’événements très personnels, il va être déstabilisé. L’agression de son épouse le 28 mai à la veille du départ pour Baden-Baden, par « l’homme à la DS », va traumatiser la famille. D’autant qu’elle fait suite à une autre agression de Mme de Gaulle quelques jours plus tôt dans un grand magasin. Pour Pompidou c’est « la goutte d’eau » qui va décider de Gaulle à partir. Par ailleurs, l’une des grandes inquiétudes était la défense de l’Élysée en cas d’attaque. On a même imaginé faire sortir le Président du palais, réputé indéfendable, par les égouts.

C’était donc un climat très particulier. Aujourd’hui nous connaissons la fin de l’histoire, mais on peut dire que de Gaulle croyait que le régime aller tomber.

RPP – Vous expliquez que ce qui se passe au printemps 68 est une sorte d’effondrement à l’intérieur de l’État du soutien au Général.

Georges-Marc Benamou – Absolument, les forces de l’ordre ont perdu pied le 11 mai lors de la fameuse nuit des barricades, cela rappelle des souvenirs. Les gendarmes et les policiers sont épuisés et débordés lors des insurrections parisiennes. Dans les Conseils des ministres on écoute de Gaulle d’une oreille distraite, le vrai chef et la vraie ligne c’est Pompidou. De Gaulle se sent impuissant il est en désaccord avec Pompidou en particulier sur la répression qu’il souhaiterait plus ferme. La fonction publique est en grève. Lors de son départ, les personnels civils du ministère de la Défense, c’est-à-dire d’une certaine manière de l’Armée, sont en grève. Comme c’est un homme du XIXe siècle, il revit la chute des derniers pouvoirs comme celle de Charles X ou le départ de Louis-Philippe. Il pense que c’est son destin, son moment. L’État ne fonctionne plus, le pays est paralysé, la peur pour sa famille, son sentiment d’impuissance tous les témoignages convergent, sauf quelques-uns, pour reconnaître qu’il s’agit là des causes de l’effondrement personnel de Charles de Gaulle.

Cette dimension très personnelle m’a également beaucoup intéressé. Il y a cette image du Roi se meurt à la Ionesco qui est assez tragique. Cela donne un éclairage sur la France et cette relation névrotique entre le prince et le peuple, particulièrement bien illustrée à ce moment précis de l’histoire.

RPP – Alain de Boissieu défend la thèse d’un général, maître des événements. Est-ce une façon de défendre la légende du de Gaulle infaillible, maître de son destin ? Est-ce, pour vous, une reconstruction de l’histoire ?

Georges-Marc Benamou – Il y a effectivement deux thèses sur la fuite de Charles de Gaulle à Baden-Baden. Celle du Général Massu et de Georges Pompidou, dont je suis la plus proche, d’une part et celle d’Alain de Boissieu d’autre part.

L’homme, le monarque craque psychologiquement et s’effondre, c’est le sens du témoignage de Pompidou, du livre de Massu et le constat d’un certain nombre de ses proches dont le général Lalande, chef d’État major à l’Élysée qu’il va retrouver à Baden-Baden. De Gaulle part pour ne plus revenir. C’est une histoire tragique qui montre un de Gaulle fragile, pas toujours à son avantage. C’est l’interprétation dont je me sens la plus proche.

L’autre thèse, plus glorieuse, plus magnifique, servie par Alain de Boissieu c’est celle du machiavélisme. De Gaulle aurait en fait tout prévu, tout organisé, serait resté maître de lui-même. Il s’agit là pour moi d’un de Gaulle trop idéal. De la même manière de Boissieu, beaucoup plus que Philippe de Gaulle, a toujours été très interventionniste, plus gaulliste que les gaullistes dans son interprétation des événements historiques. Jean Mauriac, journaliste à l’AFP, raconte comment de Boissieu veut transformer la dépêche qu’il est chargé de rédiger à la mort de de Gaulle au mépris de l’histoire. Nous savons donc à quoi nous en tenir avec de Boissieu qui est un personnage respectable et qui est d’ailleurs le gardien du temple.

Je trouve plus humain, plus intéressant, plus problématique, plus romanesque et probablement plus proche de la vérité ce que pensent et disent Pompidou et Massu qui avaient deux points de vue différents mais qui convergent sur cette fragilité de de Gaulle. En fait, je préfère ce de Gaulle humain, trop humain, à l’homme de marbre qu’a voulu ériger de Boissieu et quelques affidés.

RPP – Comment concilier le récit, la part d’interprétation « créatrice » et la rigueur historique ? C’est tout l’enjeu de votre démarche.

Georges-Marc Benamou – Je ne suis pas un historien, mais un écrivain qui a le sens des faits. À l’instar de grands maîtres tels que Stefan Zweig ou Norman Mailer, je pense qu’on peut allier la rigueur historique absolue avec une démarche romanesque, littéraire, introspective et complémentaire de la démarche des historiens. En clair aller là où les historiens ne peuvent pas aller, s’intéresser à certains détails romanesques qui échappent aux historiens par exemple l’agression de Mme de Gaulle par « l’homme à la DS » à la veille du départ à Baden-Baden. Cette dimension là, cet effet loupe donné à certains événements c’est toute la singularité.

Comme dans Le Général a disparu, dans Le Fantôme de Munich je raconte du point de vue de Daladier les accords de Munich. L’architecture du déroulement des événements, les anecdotes, la dramaturgie sont véridiques et en même temps j’apporte un regard d’écrivain qui permet de s’approcher de plus près de certains détails qu’ignorent les historiens ou d’aller dans la zone non éclairée par l’histoire.

Que s’est-il passé pendant les deux heures de dialogue entre de Gaulle et Massu pour que de Gaulle recouvre la raison et revienne à l’idée qu’il faut rentrer à Paris plutôt que de partir, comme il le pensait dans sa chimère, en Irlande ? J’ai été très heureux d’interpréter dans Le Général a disparu ce moment qui n’est raconté par personne sauf brièvement par Massu dans ses mémoires et par quelques témoins de l’époque. C’est une reconstitution à partir de lambeaux de phrases et de mémoire. J’ai été profondément touché par l’accueil fait à ce livre notamment par le neveu du général Massu, qui m’a témoigné son adhésion sur l’interprétation, et par Jean-Louis Debré qui a vécu ces événements du point de vue de son père et a totalement souscrit à mon interprétation de la panique dans le gaullisme. Donc rigueur historique, et regard d’écrivain.

RPP – Plus généralement vous avez déjà écrit sur de Gaulle. Vous semblez osciller dans votre relation au général entre fascination et méfiance, fascination pour la dimension romanesque du personnage mais méfiance quant à certains aspects du politique.

Georges-Marc Benamou – Ma propre biographie et mes conversations très nombreuses avec François Mitterrand sur de Gaulle m’ont peut-être permis d’accepter qu’il y ait plusieurs de Gaulle. Je pense que c’est un sentiment français. Le de Gaulle absolument magnifique qui part à Londres, le 17 juin seul, sans rien, en pensant à sa mère qui va mourir et que je décris dans mon roman. Mais il y a aussi le de Gaulle perdant, inquiet, dépressif. Le de Gaulle fragile et suicidaire après Mers el-Kébir. Concernant la guerre d’Algérie, il arrive trop tard, il ne comprend rien et il va mener la pire des indépendances, une indépendance bâclée selon l’expression d’Olivier Guichard, pourtant gaulliste scrupuleux, au soir de sa vie. Nous savons qu’il y a quelque chose de raté dans le processus d’indépendance. Et puis il y a le de Gaulle président de la République bien sûr indissociable du 18 Juin. Mais si on le regarde sans le 18 Juin, c’est un président intéressant mais fragile. Le grand orgueil de Mitterrand est d’avoir été au pouvoir pendant 14 ans sans révolution, sans mai 68. Et il faut reconnaître qu’une certaine raideur du pouvoir gaulliste, un certain messianisme a été mal perçu par les Français et ça n’a duré que dix ans.

On ne peut donc qu’avoir un regard complexe sur le Français le plus important au-delà du XXe siècle.

Georges-Marc Benamou
Écrivain et producteur
(Propos recueillis par Arnaud Benedetti)