PISA : évaluer la capacité des élèves à relever les défis de demain

PISA est une enquête menée tous les trois ans auprès de jeunes de 15 ans dans les pays de l’OCDE et de nombreux pays partenaires. Elle évalue l’acquisition de savoirs et savoir-faire essentiels à la vie quotidienne au terme de la scolarité obligatoire. Les  tests portent sur la lecture, la culture mathématique et la culture scientifique et se présentent sous la forme d’un questionnaire de fond. Lors de chaque évaluation, un sujet est privilégié par rapport aux autres. Rencontre avec Andreas Schleicher, créateur de PISA et directeur de l’éducation et des compétences de l’OCDE.

Revue Politique et Parlementaire – En 2000 vous avez créé le Programme international pour le suivi des acquis des élèves – PISA. De quoi s’agit-il ?

Andreas Schleicher – Fin des années 90, PISA est né suite à l’idée de mettre en place des recherches scientifiques rigoureuses pour analyser les politiques de l’éducation. La plupart des pays étaient persuadés d’avoir un excellent système comparé aux autres, mais tout cela reposait sur leur opinion et non pas sur des données fiables et comparables entre les pays. PISA est le fruit d’un effort concerté entre les pays qui voulaient mettre en œuvre des enquêtes régulières pour le pilotage de leur politique éducative. Cette enquête permet aux pays de comparer à l’échelle internationale les résultats des systèmes éducatifs nationaux, de suivre leurs évolutions dans le temps, et de comprendre les différences entre pays ou, à l’intérieur des pays entre groupes d’élèves, à partir des données recueillies au niveau des élèves, des écoles et des systèmes.

PISA évalue non seulement la qualité, mais aussi l’équité et l’efficience des systèmes d’éducation tous les trois ans depuis l’an 2000 auprès des élèves de 15 ans. Ces derniers participent à un test de deux heures et doivent répondre à des questions qui portent sur différents domaines : la compréhension de l’écrit, les mathématiques, les sciences et un domaine novateur qui change selon les enquêtes. Ainsi dans PISA 2015 la résolution collaborative de problèmes, qui analyse la capacité des élèves à travailler en équipe, avait été choisie en tant que domaine novateur. Dans PISA 2018, ce domaine concerne la compétence globale qui évalue la formation des jeunes en tant que citoyens du monde.

Ce test est suivi d’un questionnaire afin de pouvoir analyser les performances des élèves en tenant compte de facteurs tels que leur milieu familial et social, leurs opportunités et stratégies d’apprentissage, leur motivation, attitude et engagement, leur bien-être, mais aussi l’établissement qu’ils fréquentent via le questionnaire distribué aux chefs des établissements participant à l’enquête PISA.

RPP – Comment définissez-vous vos critères et comment recueillez-vous vos données dans un domaine qui comporte des systèmes scolaires et des méthodes d’évaluation si différents ?

Andreas Schleicher – Contrairement à beaucoup d’évaluations nationales et internationales, PISA ne cherche pas à mesurer si les élèves sont capables de reproduire ce qu’ils ont appris à l’école. PISA évalue leurs compétences et leur capacité à extrapoler ce qu’ils ont appris à l’école pour résoudre des problèmes qu’ils pourraient rencontrer dans la vie courante. L’idée est d’avoir une réflexion créative ne se limitant pas aux connaissances liées à un seul domaine, d’être critique et de savoir interpréter et communiquer des résultats. Ainsi PISA vise à déterminer dans quelle mesure ces élèves sont préparés à relever les défis des sociétés dans lesquelles ils vivront demain.

L’évaluation porte en effet sur des connaissances et des compétences en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en science mais celles-ci vont au-delà des programmes d’enseignements disciplinaires. Les résultats doivent rendre compte de la capacité des jeunes à appliquer ce qu’ils ont appris, à poursuivre leur formation tout au long de la vie et à prendre des décisions.

PISA a choisi d’évaluer les élèves à l’âge de 15 ans. Cet âge correspond à la fin de la scolarité obligatoire dans beaucoup de pays et nous renseigne ainsi sur leur niveau de préparation à la vie adulte et donc sur l’efficacité des systèmes éducatifs. Ainsi cette évaluation correspond aux objectifs fondamentaux des systèmes éducatifs, définis par la société, et non pas aux connaissances techniques spécifiées dans les cursus scolaires.

Il est vrai que lors des premiers résultats de PISA, en 2000, nous avons dû faire face à des critiques car certains pays avaient obtenu des résultats en deçà de leurs attentes. C’était notamment le cas de la France qui en avait conclu que le test était biaisé et ne pouvait par conséquent pas mesurer le niveau de compétences des élèves en France. Nous avons donc demandé à nos interlocuteurs français de sélectionner les questions qu’ils estimaient être les plus adaptées à la culture française et au programme scolaire et nous avons recalculé les performances des élèves basées uniquement sur ces questions. Les résultats se sont révélés incroyablement similaires aux précédents. Nous avons étendu cette analyse à tous les pays et nous avons ainsi pu démontrer qu’il n’y avait pas de problème de pertinence culturelle et que le test était fiable pour comparer les données des différents pays.

RPP – Comment qualifieriez-vous le système scolaire français ?

Andreas Schleicher – Tout n’est pas aussi noir que ce que l’on peut entendre ou lire.  Depuis 40 ans, le niveau d’instruction de la population française s’est considérablement élevé, c’est une réelle avancée tant le diplôme est aujourd’hui fondamental pour l’insertion professionnelle. En comparaison internationale, le système d’éducation français est aussi fondé sur des bases solides, depuis le préprimaire avec un taux de scolarisation élevé, jusqu’au niveau tertiaire avec un système de grandes écoles formant à l’excellence et des universités qui ont montré au cours des dernières années leur capacité à se réformer, à se moderniser et à élargir leurs filières d’excellence.

Pourtant, malgré ces bases solides, la France est l’un des 36 pays de l’OCDE où le poids des inégalités sociales influe le plus sur la performance éducative des élèves.

Mesuré dans PISA, un jeune de 15 ans issu d’un milieu défavorisé a par exemple quatre fois plus de chances d’être parmi les élèves en difficulté aux tests PISA par rapport aux autres élèves, c’est la probabilité la plus élevée de tous les pays de l’OCDE. Le problème est bien là, c’est d’autant plus choquant que le mot « égalité » est un symbole fort en France, l’un des trois piliers de la devise de la République française. Pourtant, le diagnostic est connu depuis bien longtemps. Toutes les études, qu’elles soient nationales ou internationales, convergent pour montrer que les inégalités et difficultés observées en France naissent dès l’école maternelle, pour ne faire que s’accentuer jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire, et bien sûr au-delà. C’est la raison pour laquelle il y a urgence à agir.

Plus inquiétant encore, les inégalités dans le niveau de performance des élèves se sont creusées depuis dix ans en France, alors même que l’insertion professionnelle des jeunes les moins qualifiés est toujours aussi difficile. Dans le même temps, d’autres pays avec les mêmes maux – l’Allemagne, le Portugal, le Royaume-Uni pour n’en citer que quelques-uns – ont réussi à gommer en partie ces différences. En France, le constat est le même tous les trois ans depuis 2000 : le système éducatif est moyen et le niveau des inégalités sociales est très élevé. Cette situation est d’autant plus préoccupante que l’une des leçons de l’étude PISA est que la capacité d’un système à faire progresser les élèves en difficulté améliore la qualité générale du système et donc sa performance globale.

RPP – Depuis la création de PISA, la France ne cesse de dégringoler dans le classement. Comment analysez-vous ces résultats ? Quelles explications pouvez-vous fournir ?

Andreas Schleicher – Il est vrai qu’en mathématiques on observe une baisse importante des résultats des élèves. Si les élèves en France s’en sortaient plutôt bien jusqu’en 2003, avec une performance au-delà de la moyenne des pays de l’OCDE, il n’en est plus de même aujourd’hui avec une performance qui se situe tout juste au niveau de la moyenne. Pire encore, ce constat est corroboré par d’autres évaluations internationales qui portent sur les élèves de CM1, où la France se retrouve dernière en Europe. Ces résultats sont très loin de la perception que l’on peut avoir du niveau en mathématiques de la France. Sur les autres échelles du test, on ne peut pas dire véritablement que la France dégringole dans les classements PISA. Les résultats des élèves de 15 ans en compréhension de l’écrit et en sciences restent respectivement légèrement au-dessus et au niveau de la moyenne des pays de l’OCDE, comme ils l’étaient déjà il y a dix ans.

Pourquoi ces résultats décevants ?

La France n’a pas suffisamment investi là où il était nécessaire de le faire, à savoir dans les premiers niveaux d’éducation, les élèves en difficulté et les établissements défavorisés, ainsi que les enseignants.

Sur le financement de ses écoles, la France présente encore aujourd’hui un déséquilibre flagrant dans la répartition de ses dépenses d’éducation entre primaire et secondaire. Les dépenses par élève au lycée sont ainsi 35 % plus élevées que la moyenne de l’OCDE, celles du primaire, où s’enracinent les inégalités, sont quant à elles inférieures de 14 % à la moyenne de l’OCDE. Pourtant, les premières années de scolarité sont cruciales pour prendre un bon départ et acquérir les bases qui serviront durant toute leur scolarité.

Sur les établissements défavorisés, nos chiffres montrent qu’ils ne sont pas les mieux lotis en France, contrairement à la plupart des pays performants dans PISA. Ils ne disposent que rarement des meilleurs enseignants, sont dirigés par des chefs d’établissements aux pouvoirs très limités et ne sont pas assez soutenus. Un plus grand turnover est également observé dans ces établissements et certains d’entre eux peinent à nouer des liens solides et de confiance avec les familles. Deux gouvernements successifs ont pour la première fois donné la priorité au primaire et aux établissements défavorisés. Ils en ont fait leur priorité, c’est une bonne chose.

Concernant les enseignants, on le répète souvent à l’OCDE, la qualité d’un système éducatif ne peut pas excéder le talent de ses enseignants. La redéfinition des contours du métier d’enseignant a été un levier indispensable à la réussite de l’ensemble des pays de l’OCDE qui ont entrepris des réformes éducatives profondes ces dernières décennies, à commencer par la Finlande dans les années 70. Sur ce point, la France a peu entrepris ou elle est du moins restée timide par rapport à ses voisins. Elle souffre aujourd’hui, comme de nombreux pays européens, d’un manque d’attractivité du métier, notamment dans les matières scientifiques ou dans certaines académies. Les statistiques de notre enquête TALIS mettent également en avant des problèmes sur la formation des enseignants, initiale et continue. Ainsi, quatre enseignants sur dix au collège en France se sentent insuffisamment préparés sur le volet pédagogique du métier, c’est la proportion la plus élevée des pays de l’OCDE. Ils sont aussi plus nombreux que dans la plupart des pays à déclarer avoir besoin d’une formation continue ciblée sur leurs besoins, c’est-à-dire sur les outils numériques, sur la pédagogie différentiée ou encore sur la gestion des élèves avec des besoins éducatifs particuliers. Ces déficiences dans la formation initiale et continue nuisent grandement à la mise en place de pédagogies innovantes à même de personnaliser davantage les apprentissages et de permettre la réussite de tous les élèves. Cela explique aussi pourquoi votre système éducatif est encore tenu par les bons élèves, mais se dégrade par le bas, avec une proportion d’élèves en difficulté qui augmente.

RPP – Comment remédier au mauvais classement de la France ?

Andreas Schleicher – En premier lieu, il faut sortir du pessimisme ambiant, les inégalités observées en France ne sont pas une fatalité. Des pays comme l’Allemagne, la Pologne et le Portugal ont par exemple rattrapé leur retard sur la France en axant leurs réformes sur la réussite des élèves en échec scolaire ou issus des milieux défavorisés. Ils ont commencé à récolter les fruits de leurs efforts au bout de six ans. Tous les progrès sont donc possibles rapidement quand les moyens sont concentrés sur un objectif bien défini et quand cet objectif est évalué régulièrement.

Il faut aussi casser certaines idées reçues qui parasitent les réformes.

Mettre la lutte contre les inégalités et la réussite de tous les élèves au cœur des réformes ne conduit pas nécessairement à un nivellement par le bas des performances, à partir du moment où on garde le même niveau d’exigence avec tous les élèves.

En ce sens, personnaliser davantage les apprentissages et diversifier les pédagogies est au bénéfice de tous les élèves, pas uniquement au bénéfice des plus faibles. En Finlande, au Japon ou à Singapour par exemple, les élèves, les parents, les enseignants et la société estiment que tous les enfants peuvent et doivent bien travailler à l’école. Dans ces pays, tout le monde est convaincu que les élèves, avec l’aide de leurs professeurs, peuvent exceller s’ils font des efforts soutenus. Ces systèmes, loin d’opérer un nivellement par le bas, exigent que tous les élèves atteignent des niveaux que seuls les élèves de l’élite étaient tenus d’atteindre auparavant. Ceux qui prennent du retard sont rapidement identifiés, leur problème est diagnostiqué et des mesures adaptées sont prises dans la foulée afin d’y remédier. Inévitablement, cela signifie que certains élèves mobilisent plus de moyens que d’autres, mais ce sont précisément ceux qui en ont le plus besoin qui bénéficient des ressources les plus importantes. Ça n’est pas forcément le cas en France.

Pour les autres remèdes, comme je l’ai dit précédemment, la qualité des enseignants est la pierre angulaire de l’amélioration de la performance des systèmes d’éducation. Les enseignants joueront, comme dans d’autres pays avant la France, un rôle fondamental dans ces réformes. Ils doivent à ce titre s’en approprier les grandes lignes. Il conviendra donc de poursuivre la réforme du métier d’enseignant et d’en faire l’une des priorités.

Il apparaît tout aussi important de se pencher sur la question des directeurs d’école primaire. En France, ils reçoivent une rémunération inférieure de près de 40 % à celle de leurs homologues placés à la tête d’un collège. Il s’agit là de la plus forte différence de rémunération entre les deux niveaux d’enseignement que l’on puisse trouver à l’échelle de l’OCDE. Le champ d’action laissé aux directeurs d’école primaire, d’autre part, est particulièrement restreint en France, non seulement par rapport aux autres pays de l’OCDE, mais aussi par comparaison avec les directeurs de collège.

Il sera donc impératif de conforter le statut et le rôle des directeurs d’école et des enseignants pour favoriser la réussite scolaire de tous les élèves. Il faudrait également créer une vraie culture de coopération à l’intérieur des établissements, entre les enseignants, mais aussi entre les enseignants et leur chef d’établissement. C’est en effet ce que nous avons pu constater dans les pays performants à PISA. L’enquête TALIS sur les enseignants au collège avait souligné, elle aussi, cet aspect. En France la collaboration entre enseignants reste faible en comparaison avec les autres pays participant à cette enquête. Ainsi, à peine deux enseignants sur dix au collège déclarent être allés observer ce qui se passe dans la classe d’un de leurs collègues lors d’une année scolaire, soit la proportion la plus faible des pays participant à l’enquête TALIS. Dans la même veine, TALIS a montré qu’en France seul un principal de collège sur dix déclare être allé observer ce qui se passait dans la classe d’un de ses enseignants en cours d’année ; ce qui est, encore une fois, la proportion la plus basse des pays de l’OCDE.

En outre, les études de l’OCDE soulignent l’efficacité des politiques visant à lutter contre l’échec scolaire dès l’école maternelle, ainsi qu’à soutenir les élèves et les établissements défavorisés et à rehausser la qualité et la valorisation des filières professionnelles. S

ur ce dernier point, en France comme dans de nombreux pays de l’OCDE, ce sont encore trop souvent uniquement les élèves ayant obtenu des résultats médiocres au collège qui sont automatiquement orientés vers la voie professionnelle, cette dernière souffrant par conséquent d’un réel problème d’image.

Les élèves des filières professionnelles ont besoin de meilleures opportunités pour perfectionner leurs connaissances sur les fondamentaux. Il est primordial d’assurer un enseignement de qualité dans les matières principales, qu’il s’agisse des enseignements généraux ou des enseignements techniques et professionnels, de même qu’il est essentiel d’attirer des enseignants hautement qualifiés. Deux tiers des élèves en filière professionnelle en France sont formés uniquement dans les lycées professionnels, sans apprentissage, alors que les diplômés des programmes d’apprentissage réussissent beaucoup mieux à s’intégrer sur le marché du travail – probablement grâce à leur expérience de travail plus intensive. L’apprentissage, ainsi que d’autres programmes mettant l’accent sur l’expérience professionnelle, doivent être davantage développés dans les lycées professionnels, comme prévu actuellement par le gouvernement.

Les défis sont donc nombreux et les réformes dont la France a besoin peuvent être inspirées de celles entreprises par d’autre pays. L’amélioration du système éducatif est l’affaire de toutes les parties prenantes : le ministère de l’Éducation nationale, les autorités locales, les enseignants, les chefs d’établissement et les autres membres de la communauté éducative. Une des leçons de PISA est d’avoir montré que quand tous les acteurs de l’éducation vont dans le même sens, les chances de réussite sont plus grandes. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre l’exemple de la politique menée en France contre le décrochage scolaire. Elle a fait partie des priorités des gouvernements successifs depuis 2008. Ainsi, en dix ans, le nombre de décrocheurs est passé de 150 000 jeunes par an à 100 000, c’est une véritable avancée !

RPP – Certains craignent que cette méthode ne renvoie à une sorte d’intelligence mondialisée qui risque d’effacer les différences. Que leur répondez-vous ?

Andreas Schleicher – Je leur réponds que les résultats de l’enquête PISA montrent qu’on peut être performant au test en ayant des systèmes d’éducation très différents, en conservant sa propre culture. Les pays de l’OCDE qui obtiennent les meilleures performances scolaires et une équité sociale sont d’ailleurs localisés dans toutes les régions du monde. Vous avez la Corée et le Japon en Asie, la Finlande, l’Estonie, les Pays-Bas, le Royaume-Uni en Europe, l’Australie pour l’Océanie et le Canada sur le continent américain. Ces pays ont tous leur propre ADN, notre but n’est pas d’harmoniser les systèmes éducatifs mais de mettre en avant ce qu’ils ont en commun, ce qui fonctionne chez eux.

Les données récoltées par le programme PISA ont pour but de mettre en évidence la réussite des établissements scolaires de certains pays, tout comme les défis auxquels d’autres pays doivent faire face. Notre but n’est donc pas de promouvoir une intelligence mondialisée, ni comme on peut souvent l’entendre de donner aux pays des directives pour diriger leurs établissements scolaires. L’enquête doit, tout au contraire, permettre aux pays de comparer les bonnes pratiques dans le monde et de pouvoir décider lesquelles pourraient convenir ou du moins inspirer les changements à mettre en place afin d’améliorer leur propre système d’éducation tout en tenant compte de leurs spécificités nationales et régionales.

Quels sont donc les points communs à tous ces pays ? C’est ce que nous arrivons à mieux déterminer aujourd’hui avec les vingt années d’expertise que nous possédons. Une des leçons de PISA est que les élèves des pays les plus performants attribuent le succès à l’effort au travail plutôt qu’à l’intelligence innée, ce qui souligne le rôle majeur des valeurs véhiculées par l’école et par le contexte social. Autre élément intéressant pour votre pays, les pays les mieux classés sont ceux qui prônent la diversité tant au niveau des élèves que des pratiques d’enseignement. Cela reflète l’importance accordée par PISA à l’aptitude des systèmes éducatifs à faire en sorte que les élèves surmontent les inégalités sociales. Une autre leçon majeure de PISA, et j’en ai parlé précédemment, est le rôle crucial des enseignants. Les pays les plus performants mettent l’accent sur leur recrutement, leur formation, les incitations (à travers les perspectives de carrière, par exemple), ainsi que sur le développement de méthodes d’enseignement innovantes. Autre point majeur : les systèmes éducatifs les plus performants sont ceux qui sont attentifs à la qualité de l’ensemble du système éducatif, de l’entrée à l’école à l’entrée dans la vie professionnelle.

Tous ces résultats sont utiles pour ouvrir des réflexions. On a toujours beaucoup à apprendre en se comparant aux autres. Pour s’en convaincre, rappelons-nous la nature du débat en France ou en Allemagne avant PISA. Ces deux pays étaient convaincus d’avoir les deux meilleurs systèmes éducatifs au monde. Et pourtant, la Finlande est arrivée en tête du classement en 2000 alors même que la France et l’Allemagne se retrouvaient parmi les pays les plus inégalitaires de l’OCDE. Les comparaisons internationales aident à casser nos idées reçues.

RPP – Mettre l’accent sur la réussite ne va-t-il pas produire une compétition grandissante entre les pays, entre les enfants eux-mêmes et finalement renforcer les inégalités ? Ne pensez-vous pas que ce culte du résultat peut avoir des effets pervers ?

Andreas Schleicher – Cela dépend de ce qu’on entend par le mot « réussite ». Les connaissances disciplinaires sont bien sûr importantes mais elles ne sont pas suffisantes pour évaluer la réussite des élèves. L’école n’est pas seulement le lieu où les élèves acquièrent des compétences académiques ; c’est aussi là qu’ils améliorent leur résilience face à l’adversité, qu’ils se lient avec ceux qui les entourent, qu’ils développent leur autonomie et leur créativité, qu’ils nourrissent leurs ambitions pour l’avenir.

L’enquête PISA est très réputée pour son analyse des résultats d’apprentissage, mais elle étudie aussi la satisfaction des élèves à l’égard de la vie, leurs relations avec leurs pairs, leurs professeurs et leurs parents, leurs activités en dehors de l’école. Être bon en mathématiques ne suffira pas pour être bien intégré et épanoui dans le monde de demain. La réussite se mesurera dans la capacité des pays à équiper tous les jeunes, à l’université mais aussi dès le plus jeune âge, de connaissances, compétences, attitudes et valeurs qui leur permettront de réussir dans ce monde de plus en plus volatile, incertain, complexe et ambigu.

Quand on sort de la comparaison des performances académiques, les résultats de l’enquête PISA 2015 sont également intéressants. Ils montrent que la satisfaction des élèves à l’égard de la vie, leur motivation à l’idée de réussir, leur anxiété liée au travail scolaire, et leur sentiment d’être harcelés à l’école, ou traités de façon injuste par leurs professeurs, varient fortement tant entre les pays qu’entre les élèves au sein même de ces pays. Tout ceci a un fort impact sur leurs aspirations pour l’avenir. Dans certains pays, les élèves caracolent en tête des classements PISA en sciences et en mathématiques, mais sont peu satisfaits de leur vie, alors qu’en Finlande, aux Pays-Bas et en Suisse, ils parviennent à allier performance académique et grande satisfaction. Et c’est très important. Sur ce point, le niveau de satisfaction des élèves en France est légèrement supérieur à la moyenne OCDE, c’est un point positif sur lequel vous pouvez vous appuyer à l’avenir pour construire une école encore plus bienveillante.

L’éducation aura un rôle clé à jouer dans la progression du bien-être pour les individus et la société au niveau mondial.

Les enjeux dépassent le cadre des frontières nationales, nous devons en prendre conscience. C’est pourquoi il sera indispensable de comprendre et de partager des valeurs communes qui pousseront les individus à agir dans l’optique de parvenir au bien-être aussi bien individuel que collectif. Il n’y a rien de pervers à cela, tout au contraire. Afin de pouvoir réussir dans leur vie et contribuer au bon fonctionnement de la société, les futures générations devront non seulement offrir de nouvelles compétences, en phase avec les progrès technologiques, mais aussi transformer l’ensemble de leurs compétences en associant les connaissances enseignées traditionnellement avec des aptitudes et des traits de caractère tels que le leadership, la résistance, l’intégrité, l’empathie et le sens de l’équité.

C’est pour cela qu’il ne faut pas se limiter à l’évaluation des connaissances disciplinaires pour juger la réussite ou non des systèmes éducatifs. D’ailleurs, dans ce cadre, l’évaluation PISA 2018 de la compétence globale offrira la première vision d’ensemble de réussite des systèmes éducatifs dans la formation des jeunes en tant que citoyens du monde. De nouvelles données sur la compétence globale sont en cours d’analyse et serviront à déterminer à quel point les jeunes sont préparés à vivre et à travailler au sein de sociétés multiculturelles ; à identifier les points forts dans l’enseignement qui permettent aux étudiants de développer leur capacité à faire face aux bouleversements mondiaux et à renforcer la cohésion sociale.

Nul doute que les résultats de cette nouvelle enquête nous apporteront un nouvel éclairage sur les systèmes éducatifs.

Andreas Schleicher
Directeur de la Direction de l’éducation et des compétences de l’OCDE
(Propos recueillis par Florence Delivertoux)