Pour sortir du mainstream économique – La science économique, une science entre auto-légitimation et croyance

Virginie Martin et Béatrice Mabilon-Bonfils, à l’aune de la crise sanitaire, s’interrogent sur les fondements des sciences économiques dominantes. Elles en retracent les a priori idéologiques et posent la question à l’issue de l’épidémie des conditions d’une pensée hétérodoxe. Elles plaident pour une rupture avec le mainstream de l’économie.

Les réflexions actuelles autour de la crise sanitaire majeure que nous connaissons, ne font que raviver les questionnements autour des orientations économiques. L’ultra-mondialisation interroge et les mots relocalisation, frontières, contrôle reviennent en force dans la bouche d’anciens ministres de l’Economie, par exemple comme Arnaud Montebourg ou d’économistes comme Thomas Porcher. Nous mêmes, voudrions ici revenir sur la construction d’un discours économique mainstream qui n’est quasiment plus interrogé, remis en cause.

En effet, les porteurs des discours mainstream-dominants continuent de tracer leur sillon et refusent de se laisser challenger par des questions légitimes ; l’économisme continue de faire comme si de rien n’était dans la sphère des grands médias. « Croissance », « reprise », « budget » continuent d’être l’alpha et l’omega d’éditorialistes présentés comme « économistes », ce qui ne sont généralement pas au sens universitaire du terme. Des approches pouvant aussi être portées par des économistes – au sens académiques du terme – mais dont on ne précise jamais leur prisme « libéral ». Dans la sphère médiatique, il est classique de dire d’un économiste ou consultant, qu’il est « économiste », en revanche, un économiste au prisme hétérodoxe, sera toujours présenté comme « hétérodoxe », particulier, différent…

Le mainstream est neutre, le non mainstream serait « engagé ».

Dans un tel contexte, nous ambitionnons dans ce long article, d’expliquer les processus par lesquels cette approche de l’économie parvient, est parvenue à se parer des atours de la science, à se vanter de savoir, de prévoir, d’être du côté de la vérité, de la neutralité et d’une sorte de naturalité. Il n’en est pourtant rien.

L’économie dominante est en plein auto-story-telling. Nous démontrons ici comment.

La « science économique » n’échappe pas au fait d’être le fruit de constructions sociales et de croyances, tout comme les autres disciplines. C’est le postulat de ce papier, qui s’inscrit dans une approche hétérodoxe. Et surtout, peut-on croire en la science économique ?

L’économie face à ses tourments

La science économique, dans son approche classique et orthodoxe, est souvent considérée comme « naturelle » dans le sens où l’équilibre général du marché serait un état naturel de la société moderne. Les sciences économiques travaillent à leur objectivation via une pratique structurée autour de calculs et d’algorithmes, de raisonnement logique tendant à la naturalisation de la discipline.

Pourtant cette naturalisation ne va pas de soi, loin s’en faut !

N’est-elle pas aussi pétrie d’artefacts et de croyances qui en feraient une « science comme les autres », ni plus ni moins dominante ou naturelle que les autres, mais qui a su organiser sa naturalisation et sa domination scientifique. Cette organisation s’est vue prolongée via la vulgarisation notamment médiatique du discours qui a peu à peu influencé les orientations de politiques publiques.

Or, la science économique est normative, comme le rappelle les travaux de Veblen, qui avec sévérité estime que les sciences économiques relèvent le plus souvent du « spirituel » plutôt que du « scientifique ». D’autre rappellent aussi combien, ce n’est que via la modélisation que la science économique s’auto justifie : les modèles semblent suffire à justifier les conclusions des travaux en science économique : « Models make economics a science » alors que « Good judgment and experience are indispensable », Rodrik l’affirme en 2015. Un modèle économique ne serait-il donc qu’une fable, une histoire ?

Au-delà de cet auto-story-telling, il y a le tout mathématique ! Le recours aux mathématiques par la science économique ne joue-t-il pas simplement le rôle de caution scientifique pour une discipline pseudo-scientifique ?

Et évidemment, la question se pose de savoir dans quelle mesure la science économique est un système social voire politique comme le dirait Foucault.

Ce papier met en perspective combien l’économisme ambiant continue à aller bon train malgré les impasses cruelles dans lesquelles il nous pousse : la préparation de notre impréparation à cette crise majeure en est la preuve. De l’ISF modifié, du gender washing, en passant par un hôpital public exsangue, ce drame sanitaire révèle toutes les erreurs d’un économisme qui se pare pourtant de toutes les vertus.

Les enjeux aujourd’hui sont donc capitaux. Or, il est à craindre que les débats économiques soient redondants et ne veuillent pas innover, modifier, changer de paradigme.

La question est délicate, voire violente mais : La science économique se parant d’atours scientifiques forts n’est-elle pas juste une science en représentation qui nous envoie dans une impasse mortifère ?

La science économique entre naturalisation et croyance

Les postulats de la science économique se fondent largement sur la croyance en la naturalité de de la discipline. Par ailleurs cette dernière, comme nous le montrerons, se structure sur des faits et des processus économiques eux-mêmes naturalisés.

Dans l’esprit des Lumières, le progrès est contenu dans la rationalité, l’universalité. Les sciences économiques, en tant que discipline illustreront parfaitement ceci.

L’émergence de la science économique est à saisir dans cette épistème rationaliste.

L’analyse économique s’est développée en tant que corpus théorique avec l’émergence du capitalisme, comme science des ressources rares. Le concept de loi naturelle y jouera un rôle essentiel.

Fascinés par la physique newtonienne, les fondateurs de la nouvelle science conçoivent l’économie comme un mécanisme naturel régi par des lois universelles, valables en tout temps et en tout lieu, dans lequel les pouvoirs publics ne doivent pas intervenir.

La pensée néo-classique sera construite sur le modèle des sciences de la nature, de la physique mécanique dans une prétention à la neutralité axiologique et à un universalisme a-historique et a-politique.

Le paradigme central (rationalité – maximisation – équilibre), qui constitue la base unificatrice et intégratrice de la théorie néoclassique, est considéré comme inaliénable.

Légitimé par l’usage des mathématiques, le discours scientifique sur l’économie introduit alors le marché comme instance de déchiffrement, et donc de mesure de l’économie.

Le modèle d’équilibre général développé par Léon Walras au XIXè siècle, est largement utilisé aujourd’hui comme un instrument d’analyse à des fins de politique économique.

Le modèle Arrow-Debreu d’équilibre général nous en donne à voir l’achèvement le plus abouti : il construit une analyse complète des économies de marché sans qu’il ne soit jamais fait référence à des croyances ; mais au contraire à une « naturalisation». On ne croit pas, il est juste question d’un équilibre « naturel ».

Depuis la fin des années 1960, la science économique ne prétend plus seulement expliquer l’action économique ; elle applique son discours à la totalité de l’action sociale et imprègne l’ensemble des sciences sociales. Et, là le bât blesse.

L’économie et le choix rationnel dans tous les recoins de la société

Ce fut notamment l’entreprise menée par Théodore Schultz et Gary Becker dans les années 90 avec la théorie du capital humain.

Ainsi, l’amour, la religion, le sport entrent dans la logique du choix rationnel : l’individu rationnel – seul sujet reconnu – ne voudrait qu’une seule chose : maximiser son gain et minimiser son effort. Une sorte de « une théorie générale de l’agir humain ».

L’équilibre économique général est donc devenu un modèle, à la fois comme connaissance et comme promesse de stabilisation pour tout système.

Désormais, la résistance s’affaiblit donc aussi dans les autres disciplines, où se développent des théories qui, soit acceptent le « modèle économique dominant » soit se marginalisent comme le remarquent certains chercheurs (Ughetto).

La sociologie américaine usait déjà de ces notions normatives comme celles d’équilibre, d’harmonie ou d’ajustement pour décrire des situations empiriques ; partant, elle véhiculait une sorte d’idéal via ses propres dogmes-promesses.

Des savoirs qui sont des construits

Pourtant, nous estimons ici que les savoirs sont essentiellement des constructions sociales, qui procèdent d’une grammaire sociale définissant les différents codes qui régissent les savoirs dans une société donnée.

Toute société produit en effet les savoirs propres à son époque, comme modes de représentation légitime du réel, manière de se représenter le réel et créer dans le même temps les critères de ce qui est « savoir » et « non savoir », vérité et fausseté.

Cette grammaire sociale définit les règles qui définissent les producteurs de ces savoirs : qui est légitime à produire quels savoirs ? Quels savoirs transmettre et comment ? Quels en sont les destinataires légitimes ?

Cette grammaire sociale a des conséquences puisqu’elle opère à la fois des divisions entre les savoirs : ceux qui sont légitimes et les autres et entre les sujets de savoir : ceux qui sont légitimes dans leur production, leur réception et les autres. Enfin, ces grammaires sociales sont traversées par ce que Castoriadis appelle un « imaginaire social », comme « structurant originaire » qui imprime en chaque époque historique une orientation particulière non seulement à son système institutionnel et à ses pratiques spécifiques, mais aussi à ses réseaux symboliques/médiatiques.

Pourtant ce paradigme économique repose sur des « croyances » – évidemment niées comme croyances. Tout réduire au paradigme utilitariste/rationaliste est en soi une croyance. Tout semble happé par la logique du calcul utilitaire.

Par construction, l’Homo eoconomicus ne croit en rien, individu opportuniste agissant au mieux de ses intérêts selon la seule logique que lui dicte la Rationalité.

Dans une telle perspective d’analyse, les croyances ne sont alors que ce qui fait obstacle au libre jeu de l’opportunisme rationnel et parfois ce qui peut conduire l’acteur individuel à prendre des décisions inconsidérées. Or, cette conception qui définit l’Homo oeconomicus en l’abstrayant de toute croyance particulière, loin des normes et des conventions qui font la vie en société et le réduit à sa seule fonction d’utilité, fut à l’origine de la construction de la légitimité scientifique de l’économie comme science autonome, séparée des autres sciences sociales.

Cette conception est elle-même une croyance. Libérés du poids des croyances, les acteurs économiques se meuvent sans souci des appartenances communautaires et des traditions morales, ne reconnaissant pour légitimes que les décrets de la rationalité instrumentale.

Les « croyances a priori » sont au cœur même de la théorie économique, qui fait illusion par ses modèles mathématiques sophistiqués.

Si la science économique a, par construction, ignoré les concepts de croyances et de connaissance, elle tend néanmoins en partie à les intégrer.

Les croyances, anticipations individuelles et représentations sont les filtres qui orientent dans les comportements économiques. C’est ainsi que la réputation, la crédibilité ou la confiance sont des éléments d’appréciation et de décision économiques.

Plus précisément, la tradition autrichienne dans la pensée économique émergeant avec Carl Menger et développée par von Mises au XIXè siècle, puis au XXè par Hayek ou Schumpeter, pose précocement la question de la fonction des croyances dans la formation de nouvelles règles et institutions sociales et traite notamment du problème de l’impact, de la connaissance et des croyances des agents sur le fonctionnement de l’activité économique. Il est aussi question de l’articulation entre croyances individuelles et croyances sociales, de processus sociaux d’imitation et de mimétisme.

De même Hayek et sa réflexion sur l’impact des croyances sur le fonctionnement des marchés : pour lui les choses sont ce qu’elles sont suite à un long et complexe processus d’apprentissage, sorte de carte mentale. Il s’agit aussi de prendre en compte la portée des interprétations qui sont faites des mécanismes économiques qui même arbitraires n’en produisent pas moins des répercussions en chaîne qui peuvent finir par valider l’hypothèse de départ : ainsi les prophéties auto réalisatrices, effet d’attente que les marchés financiers dans les processus de spéculation financière valident. La prise en compte de ces facteurs tranche avec le comportement rationnel de l’agent économique, supposé détenir toute l’information du marché à travers le prix, ainsi que le définit l’économie libérale.

Toujours et encore la rationalité instrumentale

Mais cette prise en compte des croyances est cependant limitée par deux éléments :

D’abord il semble hors de question qu’une croyance soit juste une croyance ; toute croyance serait le fruit de raisons, l’acteur ayant toujours de fortes raisons de faire ce qu’il fait.

Ensuite, les croyances collectives seraient le résultat de l’agrégation des croyances individuelles. « Idées, croyances sont volontairement construites, détruites ou reconstruites par des individus rationnels » (Meyer, 2002), comme les théories de croyances en cascade.

En fait, ces croyances ne sont finalement que des informations au sens des économistes. Ces informations ont des effets pervers, des effets émergents, mais ils sont toujours regardés à l’aune de la rationalité instrumentale.

Au regard de cette conception, les anticipations sont des formes particulières de croyances, mais intégralement soumises à la rationalité instrumentale et, pour cette raison, ne viennent en rien contredire l’analyse fondamentaliste.

Pistes non orthodoxes

Certes, certains économistes non orthodoxes, dont les conventionnalistes, appellent à un tournant cognitif selon lequel la prise en compte des fondamentaux ne permet pas à elle seule de comprendre les évolutions économiques : celles-ci dépendent également des croyances. Pour ces économistes, l’accord walrasien ne saurait résulter de la seule rencontre spontanée des intérêts individuels, mais il doit supposer, au préalable, certaines formes de « connaissance commune ». Enfin, si ces économistes en appellent à un tournant cognitif, un « aggiornamento » c’est bien qu’il s’agit de rompre avec les présupposés fondamentalistes de la science économique mainstream.

En outre, pour Frédéric Lebaron (2000) il existe une forme de transfiguration, soit un mécanisme social, opérant au cours de la formation, qui assure la conversion de croyances sociales en croyances économiques : les acteurs sociaux sont pensés/perçus comme agents économiques, désocialisés et déshistoricisés, les actions et comportements sont constitués en choses réelles (le marché) dont l’économie peut rendre compte en termes de lois.

Les croyances sont donc à la fois moteur des comportements économiques mais aussi résidu des théories économiques. Car l’économie définit alors la croyance comme la représentation incertaine que se fait l’agent de son environnement véritable obstacle informationnel à l’application du principe rationnel d’optimisation. Et la connaissance comme une « croyance vérifiée et certaine ». On voit donc combien la prise en compte de la rationalité prime sur l’ensemble de la science économique, même lorsque qu’il est question de « croyances ».

Quantifier pour mieux objectiver

La tradition de la science économique (néo)classique anti-empiriste et privilégiant la modélisation réduit souvent le scientifique à une logique sans validation empirique faisant que tout ce qui est vrai en logique est vrai en empirique. Le tout dans son emballage mathématique. Tout cela, donne un semblant de scientificité, alors qu’il s’agit bien souvent que d’une idéologie comme le démontrent certains (Eichner, 1983).

Ces économistes ont aujourd’hui une position clef, sorte de « banque centrale de croyance économique » autour d’une croyance collective légitimée notamment grâce à l’hypothèse de la naturalité de l’Homo oeconomicus et du marché dont nous parlions au début de notre article.

Comme l’ont montré certains auteurs, les outils quantifiés servent de caution à la démonstration. Plus une science est dure, mathématisée, plus sa validation dans l’histoire est présentée comme faible. Mais, plus une science est douce, molle, qualitative, plus son degré d’historicité est présenté comme fort.

Pourtant ces sciences du centre, dont l’économie, exercent par des facteurs sociaux diffus une domination idéologique sur les sciences de la périphérie. L’idéal de connaissance étant encore largement et socialement admis comme mathématisé. Le non chiffré est encore perçu comme plutôt sujet à caution.

D’ailleurs l’histoire de la science économique est celle d’une mathématisation progressive à partir du XIXè siècle illustrée par les noms de Cournot, Walras, Marshall.

Foucault écrivait à ce propos : « Je pense également à la manière dont les pratiques économiques, codifiées comme préceptes ou recettes, éventuellement comme morale, ont depuis le XVIè siècle cherché à se fonder, à se rationaliser et à se justifier… » (Foucault, 1971, 20) Foucault applique ces tentatives de rationalisation / justification à l’économie bien sûr mais aussi au système pénal, au savoir médical, psychiatrique…

Ces approches orthodoxes privilégient les approches quantitatives, mathématiques, économétriques et font souvent fi du fait que l’économie puisse être aussi faite et construite à partir de subjectivité, d’émotions ou d’intuitions.

Pour un pluralisme des approches

La tradition critique elle, ne néglige pas les approches qualitatives et la parole individuelle dans les travaux de recherche, le recueil de données par entretiens, les impressions, les représentations des individus sont souvent présentes dans ces travaux.

Autant d’éléments qui nous placent dans une approche compréhensive – pour reprendre le Verstehen de Weber – qui suppose que celui qui observe et étudie adopte le point de vue de l’observé.

C’est de façon plus générale, le pluralisme méthodologique qui prévaut et le pluralisme des points de vue contrairement à l’économie orthodoxe dont le manque de pluralisme est régulièrement dénoncé.

Ainsi s’explique la pétition lancée par l’AFEP (Association Française d’Economie Politique) pour le pluralisme en économie faisant suite à l’enquête quantitative menée en France entre 2000 et 2011 que les hétérodoxes sont très minoritaires : sur les 209 professeurs recrutés sur la période, 84,2 % dédient leurs recherches au courant dominant de la science économique. 5,3 % sont (plutôt) des historiens de la pensée économique (HPE) ; et les 10,5 % restants sont hétérodoxes1.

Une entreprise de sape à objectif politique

Car c’est tout là l’enjeu : rationaliser, mathématiser, chiffrer pour imposer un discours, pour le faire apparaître, comme le dit Foucault, comme un discours de vérité.

La conséquence étant que d’autres discours apparaissent comme non fondés et déconsidérés. Rapport de domination-exclusion s’il en est, il est bien sûr nécessaire que l’on « croit » au discours ; pour parvenir à cette fin, le discours va être dans un jeu de pouvoir structuré par de larges processus d’objectivisation. La donnée chiffrée étant la partie visible de cet iceberg.

Dans la lignée de Foucault, on peut dire que l’objectif est in fine politique : l’économie, comme science du comportement et technique du calcul généralisé et universalisé, produirait des résultats neutres ; par la quantification l’économie devient science et non plus politique.

Pour ce faire, la science économique est logiquement conduite à recourir à la mesure, au calcul, à la quantification et à l’outil mathématique et n’a de cesse d’acquérir le caractère scientifique qu’à travers le seul langage des mathématiques, à défaut de celui de la mise à l’épreuve expérimentale (exigences de reproductibilité, recherche de falsification possible…).

Et nous voyons, aujourd’hui à l’épreuve des faits, combien la politique-mathématique ment. Le personnel soignant – et pas que – le paye de sa vie.

L’augmentation du degré de formalisation mathématique des méthodes de recherche en sciences économiques et la place prédominante faite aux travaux formalisés et quantifiés dans les revues de la même discipline ne sont que l’illustration de cette mécanique de légitimation. Dans la production des faits scientifiques dans les laboratoires, l’intérêt social, politique, culturel des théories, bien que jamais pensé est central. Se construisent au jour le jour dans les laboratoires les théories, articulant effets de pouvoir, enjeux de renommée, crédit de diffusion et médiatisation.

La science économique devient légitime dans le champ social comme scientifique parce que la plus formalisée décalquant ses méthodes et concepts sur les sciences centrales et notamment la physique. Et, sa reprise médiatique est possible car les données chiffrées ont quelque chose de télégénique. Cette formalisation-diffusion entretient la légitimité scientifique.

Pourtant, l’économique doit être compris comme un rapport instrumental au monde. Ainsi ces économistes déduisent de leurs analyses théoriques des principes normatifs pensés comme universels et les appliquent à la « réalité » économique et sociale. De leur côté, les professeurs diffusent leurs idéaux sans accorder « en même temps à toutes les opinions partisanes la possibilité de se faire valoir dans une salle de cours », comme le disait Weber.

Et bien sûr, cette croyance se diffuse grâce aux relais et médiations que cette cette discipline hautement productrice « d’experts » est capable de mobiliser tout un réseau « de croyants » en dehors du domaine académique.

La performativité de l’économie comme source de légitimation

Ces croyants-sachants vont par ailleurs largement participer à un autre enjeu ; celui de la performativité de la discipline. Un processus qui sera, nous le verrons, soutenu par une dynamique en réseaux et particulièrement fermée sur elle-même.

La science économique, en tant que science centrale par sa légitimité sociale (et donc sa diffusion médiatique notamment) autant que par sa légitimité scientifique dans les sciences sociales (portée par la quantification) produit plus que toute autre science sociale, les pratiques qu’elle pense juste analyser. Dans sa prétention scientiste elle pense ses discours comme étant sans effet sur le réel.

Or, tout modèle économique prétendument « scientifique » véhicule de l’information qui inter-agit sur le comportement des acteurs observés eux-mêmes ; c’est encore plus vrai pour l’économie.

Et, pour parfaire le tout, il va être nécessaire que se mette en place une sorte de phénomène global de réflexivité de la science économique.

Cette réflexivité va se structurer autour d’une sorte de réseau circulaire, replié sur lui qui va permettre au domaine scientifique de se référencer lui-même et donc par là même de se renforcer.

L’auto-référencement ne sera rien d’autre qu’un renforcement.

C’est une sorte d’épistémologie circulaire dans lequel la réflexivité est si forte que l’on pourrait confondre effets et causes ; renforcée par une mécanique sociale hyper efficace par les modalités et critères d’évaluation des carrières académiques des chercheurs, centrés de manière quasi-mécanique sur une bibliométrie biaisée d’auto-référencements et par les modes de définition des revues légitimes par les dominants dans le champ, la science économique mainstream se place dans une dynamique de performativité.

A. Eichner est déjà dans cette lignée en dénonçant le fait que quelques économistes seulement officiant dans des université leaders occupent une influence disproportionnée notamment via l’accès aux revues, conférences… le tout repris en chœur par les médias grands public.

Auto-référencement

Cet auto-référencement n’est bien sûr pas sans effet. Pierre Bourdieu parle à ce sujet « d’effet de théorie » : « La description scientifique la plus strictement constatative est toujours exposée à fonctionner comme prescription capable de contribuer à sa propre vérification en exerçant un effet de théorie propre à favoriser l’avènement de ce qu’elle annonce » (Bourdieu 1981, 72). 

Une boucle, c’est bien de cela dont il est question. Une boucle portée par des paroles, des expertises, des analyses, des décryptages qui sont autant d’actes dits performatifs.

Ces actes de communication ou ces annonces économiques ne sont pas que des annonces, ils sont aussi des éléments d’influence.

Nous pouvons aussi évoquer avec les actes perlocutoires mis en lumière par Austin à propos des effets qui découlent du fait de dire quelque chose avec une certaine puissance. Les médias, le font aujourd’hui tous les jours. Pour justifier l’après.

Notre question recouvre bien un enjeu primordial tant l’économie est au fondement même des politiques publiques contemporaines, et dans le même temps, par sa vulgarisation, elle construit des comportements, infléchit le sens commun, et produit – pour une part – les croyances qu’elle analyse : dans nos sociétés de la communication, tout citoyen « sait » ce qu’est un taux d’inflation, un taux de chômage, interprétant comme réalités économiques ce qui n’est que constructions sociales et scientifiques. Et ces savoirs pratiques ont des effets sur la « réalité » économique elle-même.

Ces actes, ces paroles ont la capacité de faire surgir le réel au moment de leur énonciation, ou pour reprendre Popper : « L’influence de la prédiction sur l’événement prédit (ou plus généralement […] l’influence d’un élément d’information sur la situation à laquelle se réfère l’information, que cette influence tende à amener l’effet produit ou à l’empêcher ».

Dans ce sens, nous pouvons évoquer la notion de performativité des énoncés qui contribuent à la mise en acte de la réalité qu’elles décrivent. N’oublions pas : un discours peut être à la fois en dehors de la réalité qu’il décrit et participer à la construction de cette réalité en agissant sur elle comme un objet.

Dès lors, « La science économique, au sens large du terme, performe, modèle et formate la réalité, plutôt qu’elle n’observe la manière dont elle fonctionne » comme le dit M. Callon. La notion de « performativité », met alors en évidence le fait que les sciences en général, sociales en particulier et économiques ne se limitent pas à représenter le monde : elles le réalisent, le provoquent, le constituent aussi, du moins dans une certaine mesure.

Que les sciences soient créatrices de représentations et que les représentations guident nos actes, cette idée se retrouve notamment chez Merton et les prophéties auto-réalisatrices, mais aussi via la théorie de l’acteur réseau. Cela systématise et donne à voir cette sociologie de la performativité.

C’est dans cette veine que les travaux de Judith Butler peuvent aussi s’inscrire. Au-delà du pouvoir et des effets de domination des institutions, elle pointe le caractère performatif des discours, des énoncés, des paroles. La construction du sujet chez Butler se fait aussi par une performativité que l’on pourrait qualifier d’implicite, notamment via l’interpellation, la nomination.

Ces actes, ces discours, ces mots et autres interpellations finissent bien par être performatifs et tendent à vouloir se durcir comme on le voit dans la parure de scientificité donnée aux études des sciences économiques.

La construction sociale des croyances économiques est donc portée par la « réalité économique » telle que la science économique orthodoxe la construit.

Certes, ces approches se présentent comme neutres et issues de l’analyse des « faits » : la mesure de l’utilité individuelle, la maximisation de l’utilité collective par la sommation des utilités individuelles, le principe de l’harmonie des intérêts individuels ou l’équilibre économique sont alors avancées pour légitimer certaines mesures politiques, le laissez-faire, la libre concurrence, l’austérité… et les présenter comme des résultats d’analyses économiques purement objectives

Quand un modèle théorique monopolise le « dire-vrai » et produit une doxa in-questionnée dans un champ disciplinaire, accompagné par les discours médiatiques dominants, il définit par là-même les seuls faits légitimes, tout en les produisant. Jusqu’à la crise, qui devrait – devrait – faire réfléchir… mais rien n’est moins sûr tant le système est rodé.

Tous neutres ? Tous experts ?

L’enseignement et les médias sont parties prenantes de cette performativité. La discipline enseignée est dans sa nature comme dans ses formes un indice de sa canonisation sociale tout autant qu’elle produit une acculturation des élèves et étudiants à, une manière de penser le « réel ». Au point que l’enseignement scolaire de l’économie, dans la discipline « sciences économiques et sociales » est contesté de manière récurrente, au nom du pragmatisme, du concret et de l’efficacité par des groupes de pression liés au monde de l’entreprise, critique portée par des rapports successifs rédigé par des économistes mainstream sans sociologues, politologues alors même que c’est un enseignement pluridisciplinaire2. Il en est de même dans l’enseignement supérieur où le projet de création d’une nouvelle section d’économie au sein du Conseil National des Universités « Institutions, économie, territoire et société » aux côtés de la section de « sciences économiques » (en l’espèce, diversifier les sciences économiques) n’a jamais vu le jour. L’hyper-formalisation et l’hyperspécialisation disciplinaire autant que l’hégémonie orthodoxe balisent le territoire scientifique de la science économique.

Les médias ne sont pas exempts de cela, les économistes hétérodoxes sont chassés hors des plateaux pour laisser place aux journalistes économiques ou aux « experts » mainstream.

Ce, alors, même que leur légitimité n’est pas toujours de mise comme le montre d’ailleurs Thomas Porcher dans son traité. Un dernier exemple, en pleine crise du Coronavirus est d’ailleurs survenu le 2 avril 2020. Une grande chaîne d’informations présente son journaliste économie comme Docteur et comme Docteur en économie en pleine crise de légitimation de la figue de l’expert… nous sommes bien dans cette tentative de légitimer, de tordre l’imaginaire vers une confiance de la parole médiatique. Il s’agit pourtant d’un pur artefact, et d’un mensonge, voire d’une usurpation puisque ce journaliste n’est titulaire que d’une maîtrise de lettres modernes obtenue en 1983. Le canal télévisuel est légitime, la parole de ses « experts » doit le devenir, même à marche forcée ou à coups de titres usurpés. Une experte parfois usurpée et rarement présentée comme faisant partie d’une approche libérale de l’économie.

La science économique n’échappe pas à l’encastrement

A chaque époque, la pensée économique, comme toutes les pensées scientifiques, se structure autour d’une théorie dominante. Toutefois, la pression à l’uniformisation n’a jamais été aussi forte qu’actuellement autour d’une « science normale » au « quasi-normale ».

La théorie néo-classique en régime de science quasi normale demeure la « théorie économique de référence ». Dans ses développements les plus récents, cette théorie de référence développe le pôle de la rationalité individuelle et fait du contrat la catégorie de base permettant de maintenir la cohérence de la théorie.

Dans cette dynamique, la science économique se positionne comme désencastrée et analysant des « faits » eux-mêmes considérés comme désencastrés, c’est à dire détachés des référents culturels sociaux et politiques qui leur donnent sens. M. Weber lui-même critiquait déjà la théorie économique libérale parce qu’elle ne tenait pas compte des « facteurs extra-économiques ».

Au contraire de cette conception, notre propos s’inscrit dans le cadre d’une approche critique et politique des sciences sociales que l’on qualifie notamment quand elle s’applique aux sciences de gestion en tant que « Critical management studies » ou approche hétérodoxe quand elle s’applique au champ de l’économie. Plus généralement on parle de Critical theory notamment chez Habermas.

Cette approche dite critique et politique nous permet de penser qu’une discipline est inexorablement inscrite dans la société, qu’elle n’est pas hors sol, qu’elle est aux prises de situations de pouvoir et de rapports de force, de rapports politiques, qu’elle n’est pas désencastrée.

Ces théories ne se situent pas dans le mainstream des sciences sociales, que ce soit en économie ou en sciences de gestion, en tant qu’elles se définissent dès le départ comme une perspective alternative aux travaux classiques et intègrent de manière claire une approche « politique » assumée.

En effet, les problématiques hétérodoxes sont porteuses de questionnements spécifiques, notamment le fait de mobiliser les capacités de création de la part des capacités humaines. Ce qui implique que l’on ait à faire à des sujets ou à des personnes à part entière et donc à autre chose que des facteurs de production se vendant sur le marché du travail et s’intégrant sans difficulté, une fois achetés, dans la fonction de production de l’entreprise.

Les outils économiques, les outils des politiques publiques comme ceux de l’entreprise ne sont jamais « neutres » et relèvent même dans la science économique « mainstream », d’essence politique et de mécanismes de pouvoir.

Mais, il n’empêche que cette approche non mainstream est cantonnée à un espace limité dans le monde académique et dans celui particulier des champs de l’économique. Ce, à tel point que des étudiants de l’université d’Harvard (praxispamphlet, 2011) en sont venus à protester contre cette rareté et ont pointé le biais orthodoxe des cours professés.

“A legitimate academic study of economics must include a critical discussion of both the benefits and flaws of different economic simplifying models. As your class does not include primary sources and rarely features articles from academic journals, we have very little access to alternative approaches to economics. There is no justification for presenting Adam Smith’s economic theories as more fundamental or basic than, for example, Keynesian theory.”

Nous retrouvons ce type de témoignage en France à l’ENA où, lors d’entretiens menés dans le cadre de nos recherches, des étudiants expliquent :

“On nous donne comme conseil de ne surtout pas, dans nos travaux, remettre en cause les bienfaits de la croissance, ou les avantages éventuels à penser les dettes publiques autrement. Le cadre est fixé, et il serait dangereux pour nous d’en sortir” (Entretien, juin 2017, anonyme).

D’un autre côté, nous considérons ici que le fait économique – qu’il soit analyse, prédiction, évaluation – n’est pas déconnecté de son environnement, qu’il participe même à construire ce dit environnement, qu’il l’influence et le conditionne en partie.

Ce à quoi il faut ajouter le constat des enjeux empiriques de l’emprise des sciences économiques sur le monde. Car cette science économique par sa vulgarisation construit bien des comportements, infléchit le sens commun, produit – pour une part – les croyances qu’elle analyse. D’abord, dans nos sociétés de la communication, dans lesquelles, comme on le mentionnait, tout citoyen « sait » ce qu’est un taux d’inflation, un taux de chômage, un taux de croissance… interprétant comme réalités économiques ce qui n’est que constructions scientifiques et/ou sociales. Ensuite, toute une série de croyances économiques comme l’autonomisation des « banques centrales » pensées comme institutions impersonnelles et neutres, au service de l’intérêt général tout autant que l’étendue de la mondialisation s’appuient toutes et se construisent sur la référence explicite ou implicite à la science économique orthodoxe comme science caractérisée par la neutralité axiologique et politique, comme science de l’administration des moyens rares. La rationalité néolibérale des sociétés capitalistes avancées passe aussi par des conditions intellectuelles et institutionnelles ainsi que des canaux multiples à travers lesquels l’« économie » tend à régler, symboliquement comme matériellement, de multiples champs de la vie sociale.

Encastrement social et politique

Le paradoxe de Morgensten (Morgenstern 1928, 1935, 1972) ou l’effet Œdipe de Popper (Popper, 1956) ne disent pas autre chose : d’un côté, Popper estime que toute prédiction économique est un leurre puisque qu’elle entre en interaction avec l’environnement qu’elle influence inexorablement. De l’autre, Morgensten dénonce le caractère dérisoire et infini des spéculations/prévisions économiques qui en prenant compte des réactions du marché vont être revues, ce qui amènera une autre prévision qui sera elle-même reçue par l’environnement (Brisset, 2012). Ce qui confirme le théorème de Thomas selon lequel « si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences ». nous ne sommes pas loin ici des prophéties auto-réalisatrices (Merton, 1965).

Il reste que l’encastrement est double ; il est social mais aussi politique. Social dans la mesure où le marché est aux prises à une dynamique produite par l’histoire des relations sociales. Le marché n’a donc rien de naturel mais il est, comme nous le disions, le résultat d’un processus social ; il est enraciné dans le monde vécu et bien réel des individus.

Partant, considérer la science économique comme naturelle est une absurdité.

Mais cet encastrement est aussi politique dans la mesure où la science économique et son prolongement via l’économie influe sur les politiques publiques et les grandes orientations macro-économiques. L’économie organise le social et « agit sur le vivre-ensemble »

La dialectique naturalité versus encastrement revêt donc des enjeux et des rapports de force de première ordre tant sociaux que politiques.

Un dangereux conformisme

La science économique orthodoxe, comme nous l’avons vu, produit un discours « naturel » ultra médiatisé sur le monde tant ses raisonnements procèdent d’évidences qui entendent « refléter » (et non pas construire) des vérités dans un mode de pensée circulaire, voire tautologique.

En tant que savoir incontesté parce que structuré autour de la construction de la « naturalité » des processus qu’il analyse et participe à construire, cette approche neutralise la réflexion critique sur les notions qu’elle mobilise.

Tout cela produit un conformisme théorique profond de « science normale » caractérisé par la domination, transformée en hégémonie, de la théorie néo-classique, aidé en cela par les médias.

Dès lors performative, la science économique orthodoxe, produit les croyances qui la fondent. D’autant que par sa double légitimité scientifique et sociale, elle produit des politiques publiques bien plus que toutes les autres sciences sociales. Cette crise le révèle plus que jamais. Ce sont des choix politiques – sous couvert d’expertise économique – qui ont été faits.

Tout cela agit bien comme bras de fer entre naturalité et encastrement comme nous le disions plus haut. Et aujourd’hui comme une bombe suicidaire.

Pire, « au lieu que l’économie soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui (finissent par être) encastrées dans le système économique » et c’est ce que légitime cette science économique elle-même désencastrée.

Ce retournement est le point ultime d’une bataille à ce jour remportée par l’orthodoxie.

Si l’on admet avec Polanyi, le rôle structurant des représentations dans le processus de formation des sociétés humaines, ce marché « imaginaire » au sens de Castoriadis, «  ne représente alors pas seulement une (prétendue) réalité, il  rétroagit sur la réalité »

Et quelle réalité à ce jour.

Nous plaidons de toute urgence pour un processus de ré-encastrement de la science économique particulièrement réductrice de la réalité économique et donc de l’économie dans le social et le politique.

Béatrice Mabilon-Bonfils                                 Pr. Virginie Martin
Sociologue                                                        Kedge Business School
CY Paris Université                                          Politiste, sociologue

  1. http://assoeconomiepolitique.org/wp-content/uploads/NOTE_AFEP_RECRUTEMENT_PR_SEPT_2013_VF.pdf Leurs projections démographiques du corps des rangs A (c’est-à-dire des professeurs d’université) montrent également, sur la base d’hypothèses raisonnables, le tarissement du corps des professeurs dont les approches diffèrent de l’approche mainstream, et ce d’ici 5 à 8 ans.
  2. Voir Par exemple les rapports de la section « économie » de l’Académie des sciences morales et politiques sous la direction de « « Michel Pébereau ancien conseiller de V. Giscard d’Estaing, ancien président de la commission éducation du Medef et fondateur de l’Institut de l’Entreprise.
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