Rapport de Benjamin Stora – Avis de Jean-Pierre Lledo – 4eme partie

Le 20 janvier dernier, Benjamin Stora a remis à Emmanuel Macron un rapport sur « les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie ». La Revue Politique et Parlementaire a recueilli la réaction du cinéaste Jean-Pierre Lledo, que nous publions en cinq parties.

MES « PRECONISATIONS »

Les quelques « préconisations » que je suggèrerais n’auront pas la prétention d’être exhaustives. Elles auront surtout l’ambition de faire respecter le principe premier de toute réconciliation : la réciprocité, sans laquelle il n’y en aura jamais.

Je « préconise » donc que :

1 – les Etats français et algérien cessent d’instrumentaliser l’histoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, et laissent s’en occuper leurs sociétés civiles : l’histoire aux historiens, la mémoire aux citoyens et aux artistes, la réflexion aux intellectuels.

Je considère en effet que ces Etats ainsi que leurs dirigeants, contraints par des agendas politiques, sont depuis 1962 le principal obstacle à la réconciliation largement pratiquée par les populations depuis des décennies. En témoignent les innombrables récits de Pieds-Noirs ou bien d’enfants de Harkis, qui sont retournés dans leurs villes et villages natals, ou dans ceux de leurs parents ou grands-parents.

2 – les Etats français et algérien garantissent aux chercheurs et aux créateurs la liberté d’expression, de circulation, d’investigation, de création, de diffusion, veillent au respect de l’expression des courants de pensée minoritaires, et surtout mettent fin à toutes les formes de censure.

L’accessibilité à toutes les archives est la condition sine qua non de la réconciliation.

En effet seules les archives et leur contenu pourront corriger les travers de la mémoire.

Attribuer au cinéma la vertu d’être un « formidable catalyseur de mémoire » sans dire un mot de la menace de la censure, est une forme de démagogie. Mon avant dernier film Algérie, histoires à ne pas dire est le parfait exemple des formes diverses qu’elle peut avoir : interdit de diffusion en Algérie, jamais programmé par une TV en France, bien que loué par la critique lors de sa sortie en salles de cinéma. Adulé en Algérie par les anciennes et les nouvelles générations, le chanteur Enrico Macias, est depuis 60 ans interdit d’antenne et de scène dans son pays natal. Et ce, alors que tous les chanteurs amazighs  ou amazighs arabisés peuvent se produire en France.

3 – les Etats français et algérien devront faire respecter la liberté des pratiques religieuses dans tous les espaces publics qui leur sont destinés, le plus strictement possible, et punir tous les fanatismes générateurs de violence, ainsi que toutes les formes de haine à l’encontre des Amazighs, des Amazighs arabisés, des Harkis, des Pieds-Noirs, et des Juifs.

Ce ne sera pas faire preuve d’un esprit partisan que de reconnaître que dans ces trois domaines, c’est l’Algérie – où par exemple, faute de Juifs, ce sont les Amazighs, les chrétiens, les athées et les Noirs qui continuent d’être persécutés – qui a le plus à faire. De plus, la France ferait bien aujourd’hui de ne pas reproduire sa cécité passée par rapport au désir d’autonomie, voire d’indépendance des Amazighs. Ainsi que de faire toute la lumière sur les assassinats à Paris de l’avocat et homme politique kabyle Ali André Mécili, le 7 avril 1987, et du fils de Ferhat Mehenni, président du Gouvernement provisoire kabyle en exil, le 19 juin 2004, manifestement signés.

4 – les Etats français et algérien pourraient grandement faciliter et accélérer la mise en application de ces stratégies de gestion de la mémoire et de l’histoire franco-algérienne, donc sans attendre les résultats des recherches en ces deux domaines, si à l’occasion du soixantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, ils reconnaissaient solennellement trois injustices historiques, vis-à-vis :

– des populations amazighs et amazighs arabisées privées de la pleine citoyenneté durant la presque totalité de la période coloniale (relativisons cependant : la moitié de la population française, les femmes, n’accéda qu’en 1944 au suffrage universel, lequel ne concerna tous les hommes qu’avec la Troisième république en 1875, un siècle après la Révolution française !)

– de la population non-musulmane (Juifs et Pieds-Noirs) poussée à l’exode en 1962.

– de la population harkie abandonnée par la France, martyrisée en Algérie.

Le rétablissement dans leur algérianité de ces deux dernières catégories serait sans aucun doute le geste déterminant vers la réconciliation.

Si la reconnaissance de la première injustice ne devrait plus poser de problème, la reconnaissance des deux autres devrait permettre de comprendre qu’à la source de toutes les violences extrêmes de la fin de guerre d’Algérie furent « Les Accords d’Evian », dits de « cessez le feu » par certains et « de paix » par d’autres, publiés le 19 mars 1962 mais jamais signés par les Algériens, l’organe suprême, le Congrès de Tripoli réuni en juillet 1962, les rejetant même ! En effet, durant presque trois années, la France accepta de négocier, secrètement puis officiellement, avec le FLN en tant que « seul représentant du peuple algérien », ce qu’il n’était pas, puisque le FLN ne représentait ni la population non-musulmane, ni les messalistes1, ni les Harkis.

Ces trois catégories de la population algérienne furent sacrifiées sur l’autel du  pétrole que la France était autorisée à exploiter encore 10 ans. La création de l’OAS peut être comprise comme un acte de protestation contre cet état de fait, et comme une tentative tout à fait légitime pour se faire accepter comme représentant des Pieds-Noirs. Et si le recours à la lutte armée et au terrorisme par l’OAS en 1961-62 fut une option aussi catastrophique que celle du FLN en 1954, leurs causes n’en restent pas moins totalement légitimes.

Quant aux Harkis, il conviendrait de comprendre que la double tragédie qu’ils ont endurée, a été d’abord la conséquence d’une fausse représentation de leur identité.

Compte tenu de la conception ethnique et tribale du combat indépendantiste qui a été celle du FLN et qui le demeure, les Harkis, parce que musulmans, ne pouvaient être que des « traîtres », alors que les Pieds-Noirs et les Juifs, eux des « étrangers », n’étaient que des « ennemis ». C’est cette vision qu’il faut préalablement et une fois pour toute abandonner. La France n’était pas l’Allemagne nazie, et les Harkis n’étaient pas des « collabos »

Aujourd’hui très nombreux sont les Algériens qui, constatant le désastre économique et politique de ces six dernières décennies, la fuite des cadres ainsi que de toute une jeunesse, et le fait que l’Algérie n’a jamais été aussi dépendante que depuis l’indépendance, se disent qu’à la place de leurs grands-parents, ils auraient choisi l’option d’une autonomie au sein d’une Fédération française que proposèrent en 1936 et en 1946 les nationalistes modérés de Ferhat Abbas ainsi que les communistes… Au moins, disent-ils, « on n’aurait pas besoin de fuir, on serait en France sans bouger et sans mourir en Méditerranée ! ». Ces Algériens qui vivent leur algérianité comme un enfermement, et leur désir de francité comme une libération, seraient-ils aussi des « collabos » ?

Fin de la quatrième partie

« Missionné » par ma propre conscience,
Jean-Pierre Lledo

  1. Messali Hadj, leader historique du nationalisme depuis les années 20, réprouva la création du FLN en 1954, créa le MNA (Mouvement national algérien), début d’une guerre d’une cruauté épouvantable tant en Algérie qu’en France qui causa des milliers de morts.