Depuis le début de la guerre contre l’Iran, la Chine adopte une posture de prudence qui n’en révèle pas moins une stratégie ambitieuse au Moyen-Orient. Entre médiation diplomatique, sécurisation énergétique et consolidation de ses alliances, Pékin mise en effet sur le déclin au long cours de l’influence américaine.
Pour la Chine, il n’existe pas de solution militaire au conflit et sa diplomatie s’est ainsi employée à réclamer une fin immédiate des hostilités, tout en critiquant publiquement les frappes israélo-américaines comme la « cause première » de l’embrasement régional et, plus particulièrement, des violences dans le détroit d’Ormuz. L’objectif est limpide : apparaître comme une puissance stabilisatrice, protectrice du commerce international et opposée aux interventions occidentales. La Chine entend tirer profit de la confrontation présente en vue de promouvoir ses intérêts, tout en évitant de s’impliquer directement au niveau militaire. Consolidant son rôle de partenaire clé de l’Iran, elle avance aujourd’hui aux côtés du Pakistan – inquiet du désengagement américain et dépendant de son puissant voisin pour son économie comme sa sécurité – un « plan de paix » en cinq points destiné à mettre fin à la guerre.
Il faut bien reconnaître que le vide stratégique laissé par Washington depuis des années a ouvert un espace à occuper, dans le contexte de surcroît du projet des « nouvelles routes de la soie » (Belt and Road Initiative) qui nécessite un environnement géopolitique stable du Golfe à l’Asie. La conflagration armée de 2026, qui pourrait notamment créer un effet de contagion vers le Xinjiang, est donc un moment charnière pour la politique étrangère chinoise qui mobilise sans surprise ces routes comme cadre structurant de son action au Moyen-Orient. Rappelons en outre que la Chine est la première importatrice mondiale de pétrole et que cette crise représente par conséquent un risque systémique. Dans le même temps, soucieuse de démontrer sa capacité pacificatrice, la Chine saisit ici l’opportunité d’un renforcement de la vaste architecture commerciale qui lui sert depuis plus d’une décennie de matrice stratégique.
Considérons de plus près le « corridor économique Chine-Pakistan » (China Pakistan Economic Corridor, CPEC) en construction depuis 2017. Celui-ci est central car il procure un accès terrestre à la mer d’Arabie, réduit la dépendance au détroit de Malacca et permet à la Chine d’exercer son influence sur le Pakistan, lequel s’est donc naturellement tourné vers ce partenaire pour sécuriser ses investissements. Depuis leur lancement, les nouvelles routes de la soie fonctionnent comme un outil fondamental de légitimation de la présence chinoise au Moyen-Orient, se distinguant de l’interventionnisme militaire américain dont tout un chacun connaît le bilan désastreux, Pékin se présente non seulement comme fournisseur d’infrastructures et de biens, mais aussi désormais comme garant de paix.
Trois hypothèses peuvent être formulées concernant la place des nouvelles routes de la soie dans la réponse chinoise au conflit actuel, articulant économie politique internationale, théories de la puissance et recherches sur les infrastructures comme dispositifs géopolitiques. Elles montrent que ces routes ne se limitent pas à un réseau physique, mais constituent un cadre cognitif par le biais duquel Pékin redéfinit son influence dans l’ordre régional et ancre la notion d’une alternative possible et crédible au leadership américain. Si pendant longtemps, les réactions chinoises ont été analysées comme de simples calculs économiques opportunistes, il devient de plus en plus manifeste que ces routes de la soie renvoient en réalité à une mécanique plus ample et profonde.
De fait, les infrastructures ne sont pas neutres. Elles produisent des formes de gouvernance, de dépendance et de spatialité politique inédites. Elles doivent être appréhendées comme un outil de puissance structurelle conduisant la Chine à façonner des règles, des flux et des interactions. Dans l’absolu, la dépendance de Pékin aux hydrocarbures de la péninsule arabo-persique inscrit ces routes dans une logique de sécurisation des approvisionnements et de diversification des accès. Une première hypothèse pouvant être avancée est qu’elles orientent ainsi l’interprétation de la guerre comme une menace existentielle envers l’architecture hyperconnectée que la Chine s’évertue inlassablement à édifier et à consolider depuis 2013.
Une deuxième hypothèse envisage ces nouvelles routes de la soie comme un outil opérationnel de gestion de la crise et de projection de puissance. À ce titre, la médiation avec le Pakistan, les appels à la stabilisation maritime et la coopération avec l’Iran répondent des impératifs de cette « diplomatie infrastructurelle ». Au prisme des bouleversements géopolitiques récents au Moyen-Orient, une troisième hypothèse peut être avancée, soit celle d’une transformation accélérée des nouvelles routes de la soie comme un mécanisme hybride combinant infrastructures, diplomatie et militarisation. En témoignent les négociations avancées pour la vente de missiles antinavires CM-302 à Téhéran, Pékin acceptant de jouer un rôle sécuritaire à présent plus affirmé et bâtissant un faisceau de coopérations militaires régionales. D’une certaine manière, la guerre de 2026 a agi comme un révélateur de ces reconfigurations.
La médiation sino-pakistanaise est d’ailleurs loin d’être abstraite et pointe vers la territorialisation déjà poussée de ces routes, lesquelles comportent une ligne ferroviaire Xi’an-Téhéran. Le plan proposé vise explicitement la sauvegarde des infrastructures et des échanges commerciaux, au nom de laquelle le Pakistan, pivot du CPEC, était un comédiateur tout trouvé. Ces routes évoluent vers un cadre permettant à la Chine de mieux asseoir ses priorités diplomatiques, de justifier son influence accrue, de redéfinir les équilibres régionaux et de contribuer, bien entendu, à l’érosion de l’influence américaine au Moyen-Orient. Elles ne sont plus un simple projet économique mais une composante centrale de la grammaire du pouvoir chinois, modelant les interdépendances et les alliances, et dont Pékin entend par conséquent garantir la continuité par tous les moyens.
Myriam Benraad,
professeure honoraire à l’Université d’Exeter













