Terra incognita – Journal éphémère, libre et prospectif

Depuis le 17 mars, la France est confinée en raison de l’épidémie de coronavirus. Pierre Larrouy, économiste et essayiste, tient pour la Revue Politique et Parlementaire, un journal prospectif.

Re-localisons ? jeudi 23 avril

Le terme s’est répandu comme une traînée de poudre. Dans le maelstrom actuel de la parole publique, la question de la relocalisation s’est inventée une place dominante. Certes, le débat n’est pas nouveau. Autour du souverainisme comme du localisme, de la priorité nationale à l’identité, la discussion était vive. Un coupable : la mondialisation.

Ce qui change, c’est une sorte d’évidence partagée et d’urgence à la transformer en acte et, donc, en discours politique.

Ce qui est commun, c’est que se mélangent derrière ces quelques mots (souveraineté, localisation), des plans différents, des intentions parfois divergentes.

Il y a là un passage de la pétition à la réclamation. Ernesto Laclau parle du passage de la demande démocratique à la demande populaire

Gustave Le Bon disait, ainsi, de manière un peu caricaturale, que la clé de l’influence exercée par les mots dans la formation d’une foule réside dans les images qui sont évoquées par ces mots d’une manière totalement indépendante de leur signification. « Une des fonctions essentielles des hommes d’Etat consiste à baptiser de mots populaires… les choses que les foules ne peuvent supporter avec les anciens noms ».

C’est la clé du pouvoir mais c’est aussi la clé du populisme.

Un signifiant particulier est nécessaire pour asseoir une hégémonie démocratique (le terme est dû à Gramsci) ou populiste. Un signifiant assez indéterminé pour permettre à chaque groupe d’interpréter et de s’identifier. « Un parti politique, en prétendant défendre ‘le peuple’, pourra réaliser une unité que seul un signifiant vide’ aura permis. Un signifiant qui n’a pas besoin, au contraire, de la signification pour produire des effets sur les individus.

La pandémie et la crise climatique sont des contextes prédestinés pour voir émerger des signifiants vides. Leur point commun est de relier la planète et la proximité, de projeter dans une grande complexité. Il faut des mots pour articuler cette dispersion et le caractère disparate des attentes.

Il aura suffi de quelques semaines pour que s’expriment au grand jour des idées qui rongent depuis un moment la société française. La pénurie de masques ou de matériels de base et l’impression d’une grande impréparation de la gouvernance d’un système qui était notre fierté, révèlent les rigidités de notre organisation, la succession de strates de micro-pouvoirs. L’après crise risque de révéler que les politiques ne sont pas les seuls à devoir s’expliquer, y compris dans l’organisation sanitaire.

Tout cela vient se fracasser, sur un sentiment de dégradation collective, sur les soubassements psychologiques qui ont pour nom : précarité, vulnérabilité, fragilité. Autant de choses qui ont, autant, avoir avec le ressenti qu’avec la réalité. Et hélas, cette réalité de la pauvreté est indéniable et la pandémie ne fait que l’accentuer.

Sans doute, comme l’ont exprimé à leur manière les « gilets jaunes », sommes-nous devant une fracture de confiance et une crise de la représentation.

Bref, je décrirai cela comme une Société Fragile.

Le couple souveraineté/relocalisation a, dans ce contexte, tous les atouts du signifiant vide recherché. On pourrait décliner : autonomie vs/dépendance etc.

Loin de moi, l’idée de nier l’enjeu du débat ou la qualité de certains de ses théoriciens. Je veux insister sur le risque qu’il y aurait à sauter quelques étapes au nom du « bon sens populaire ».

Le débat politique comme l’action publique ne pourront se contenter d’une rhétorique opportuniste d’après crise.

Il faut être prudent avec les relocalisations. Ne serait-ce qu’à-cause de ce « re ».

On en vient là par réaction aux conséquences, vécues cruellement aujourd’hui, d’une interdépendance excessive, résultat de logiques économiques à flux tendus et de maximisation de résultats financiers (ce qui introduit la dictature des nombres). Je me souviens du témoignage courageux d’Henri Lachman, le PDG de Schneider, lorsqu’il prit sa retraite. Assez fier, à juste titre, si je peux en juger, de la réussite de l’entreprise, il disait qu’il aurait pu faire beaucoup mieux s’il n’avait pas été contraint par la tyrannie des chiffres des ratios financiers sans lien automatique avec l’activité réelle.

Une réflexion sur des relocalisations stratégiques est certainement nécessaire. Mais, ce n’est pas forcément une panacée et des conséquences peuvent être cachées et dommageables.

Il me semble qu’il faudrait disposer de quelques axes politiques forts pour aborder ces questions. En premier lieu de raisonner en termes de plasticité de la structure économique et dans une approche horizontale. Deuxièmement, en examinant ce que l’on appelle la compressibilité des systèmes, ce qui caractérise les économies de guerre et d’après-guerre (l’essentiel : le vital et ce qui peut être abandonné). Troisièmement, disposer d’outils technologiques (algorithmes et études comportementales) d’anticipation capables d’intégrer des transformations dynamiques des partenariats et donc des espaces et les mutations des comportements dans des itérations dynamiques.

Enfin, je voudrais rappeler ma proposition de « dissuasion créative de souveraineté » pour forcer nos échanges à se trouver dans des logiques de coopération grâce à une élasticité d’adaptation qui deviendra notre véritable souveraineté.

Les thèmes de la relocalisation et de la souveraineté pourront, alors, rester dans le cadre de l’hégémonie démocratique et non populiste.

Pierre Larrouy
Economiste et essayiste