Après la pandémie une renaissance politique européenne pour conjurer une dislocation

Régis Passerieux, directeur du Master management des politiques publiques de l’HEIP et  Stéphane Rozès, président du Cap (Conseils, analyses et perspectives), émettent des propositions pour accompagner les réorientations économiques et sociales d’une réforme institutionnelle communautaire.

Le Président Macron vient de dresser, avec une crue lucidité, dans un long entretien au Financial Times, le constat de la crise européenne face à la pandémie :

« La question c’est la dislocation de l’aventure européenne ou avancer… c’est la capacité à émettre de la dette commune avec une garantie commune, financer des dépenses faites dans certains Etats… Donc nous sommes à un moment de vérité qui consiste à savoir si l’Union Européenne est un projet politique ou un projet de marché uniquement. Moi je pense que c’est un projet politique ».1

Le Président de la République se limite cependant, dans cet interview, à énoncer des réponses économiques et financières immédiates, avec la préoccupation de faire face au redoutable choc économique et social qui vient. Mais nous ne sommes plus en 2008. Pour aller plus loin, et proposer des voies réalistes à une renaissance du projet européen, pour convaincre les gouvernants et les peuples, au risque sinon d’une catastrophe, il faut revenir aux racines culturelles, politiques, économiques et sociales de la crise européenne : comprendre le retour des nations et le civiliser. Il faut aussi, en ce moment de vérité, être concret, et poser sur la table des propositions précises pour accompagner les mesures économiques et sociales d’une réforme institutionnelle communautaire.

Le repli des peuples

La crise du coronavirus a exacerbé les attitudes de repli des peuples. Elle a transformé les fissures des égoïsmes nationaux en failles béantes, et révélé l’incapacité des mécanismes institutionnels traditionnels, tant multilatéraux qu’européens, à générer des réponses collectives efficaces.

La pandémie est mondiale. En trois mois, par sa vitesse de propagation, avec le rythme et la densité des flux de mobilités, se sont brutalement révélées la difficulté d’y répondre à temps et au bon niveau, et la rigidité de l’approvisionnement et de la logistique dans la nouvelle division internationale du travail. Cela a occasionné rien moins que le confinement d’environ la moitié des habitants de la planète.

En dépit de cette interdépendance, la réaction a pourtant été un sauve qui peut national, sans mécanismes internationaux ou multilatéraux anticipateurs, régulateurs et réparateurs. La crise pandémique a déchiré le voile sur un repli des peuples qui l’avait précédée, et dont les indices se multipliaient. Chaque peuple mène sa guerre contre la pandémie à sa façon, en fonction de son « imaginaire archaïque », enfoui, qui resurgit dans chaque communauté humaine lorsqu’est posée avec brutalité une question existentielle : celle de la mort individuelle et de la vie collective.La pandémie et le confinement restreignant le possible au quotidien, les individus encastrés dans leurs cultures, retrouvent la soif d’un souhaitable partagé. On assiste à une accélération des prises de conscience, de la quête de sens, à une remise en surplomb des libertés collectives sur les libertés individuelles ; l’appel aussi à un autre type de développement économique plus souverain, responsable socialement et écologiquement, rassemblant à la veillée autour de l’âtre des biens communs.

La pandémie rappelle aux gouvernants et aux élites les plus lucides que les sociétés, face à la vérité, à la mort ou au choc brutal, ne recherchent pas d’abord la prospérité, mais la maitrise collective de leurs destins.

La crise des « subprimes » avait déjà permis de voir un tel mécanisme à l’œuvre2.

La contradiction entre interdépendances mondiales et réactions nationales était déjà à l’œuvre avant la pandémie. Au plan planétaire, ces dernières années comme jamais dans l’histoire, les peuples du fait de la globalisation néo-libérale, n’ont été autant interdépendants économiquement, financièrement et numériquement. Et rarement pourtant, les peuples n’auront été autant séparés humainement. Les nationalismes en Europe et dans le monde, les populismes et les complotismes, le Brexit, Trump, Poutine, Erdogan, la situation intérieure en Chine, Inde ou Japon ; la montée du protectionnisme, des dépenses d’armement, la fin du multilatéralisme sont les marques d’un mouvement de repli des peuples.

La globalisation néolibérale se distingue des mondialisations du XIXème et du début du XXème siècle, qui avaient établi des relations entre des mosaïques d’Etats-nations, des peuples dotés d’imaginaires singuliers, conservant, au gré de leurs représentations culturelles, leurs arbitrages propres : institutions politiques, économies, rapports sociaux et technologiques, définition du bon et du juste, de l’efficace. Ce « désencastrement », du fait du néolibéralisme, et de la prévalence de l’efficience immédiate sur le bon et le juste, entraîne un sentiment de dessaisissement de la part des peuples, d’une perte de maîtrise de leur destin. La réaction pointe alors d’être ramenés au caractère archaïque, atavique, de leur imaginaire. Les nationalistes peuvent alors se saisir, dans un premier temps, du monopole de la parole performante, et toucher l’âme du peuple, à propos de la nation.

Les populistes  de droite comme de gauche font leur miel de l’accusation des élites et des gouvernants d’avoir organisé cette dépossession, sans le peuple, dans un découplage entre procédures démocratiques de décision et souveraineté populaire. En cela le néo-libéralisme apparaît la figure inverse du libéralisme politique. Le négoce, dans le néo-libéralisme, n’entraîne pas la concorde attendue du « doux commerce » par le libéral Montesquieu, bien au contraire.

Le néolibéralisme en déstabilisant de l’intérieur les imaginaires des peuples, leurs cohérences pour s’assembler et s’approprier le réel, les amènent à résoudre leurs contradictions internes en s’affrontant aux autres dans des rapports de force féodaux et guerriers3.

La faillite de l’Union

L’Union européenne, sa gouvernance et ses politiques sont devenues dans la dernière période le laboratoire de ce néolibéralisme. L’Europe des fondateurs visait à une construction politique, économique et sociale garantissant paix civile, sociale et donc prospérité. Tel était l’enjeu face à l’ennemi soviétique. A partir du milieu des années 1970 quand les moyens viennent à manquer après la fin des accords de Bretton-Woods4, puis surtout au moment de la chute du mur de Berlin les enjeux initiaux s’effacent. Les institutions européennes ont été alors instrumentalisées pour mettre en place des gouvernances et politiques néo-libérales, pouvant justifier des politiques économiques revenant sur des acquis sociaux. La contrainte et les arbitrages extérieurs signifient aux citoyens que demain ne sera plus meilleur que demain.

C’est sous cette toile de fond, que le Président Mitterrand, inquiet que l’Allemagne réunifiée ne se détourne de l’Europe, a consenti à ce que l’élargissement se fasse, sous la pression germanique et de son histoire, sans approfondissement politique préalable de la construction communautaire. Déjà, en 1988, lors de la Présidence Delors, il avait cédé au dumping fiscal sans contreparties. Au plan institutionnel, il se range ainsi à des gouvernances, et des politiques monétaires et budgétaires, parfaitement conformes à l’imaginaire allemand. Pour celui-ci, la discipline, translatée désormais au champs économique « ordo-libéral », est une finalité. Elle n’est au contraire chez nous qu’un moyen au service d’un projet politique. De ce dernier, l’Europe ne s’autorisera donc plus à débattre ; d’où notre dépression nationale. L’Allemagne a pu ainsi prospérer dans un environnement européen conforme à ses façons d’être et de faire.

La France, mue par son universalisme, a attendu en vain que de la construction économique naisse une Europe politique, une Europe puissance, protectrice, pesant face une globalisation déstabilisante.

Les peuples des pays fondateurs d’une Europe ramenée à un grand marché, sont devenus, et en leur sein notamment les plus jeunes, les Européens les plus critiques à l’égard de l’Union européenne. Car cette Union européenne va à l’inverse du génie européen qui, depuis Mare Nostrum, puisait dans la diversité des identités culturelle des peuples qui la constitue une capacité exceptionnelle de faire du commun5. L’utopie qu’avec des politiques uniques, ramenées avec l’ordre néo-libéral aux acquêts de l’économie, il naîtrait un mixte de l’imaginaire français universaliste et ordo-libéral allemand, rapprochant les peuples, voire en constituant un, s’est effondrée.

La pression extérieure et intérieure des migrations a fragilisé plus avant un édifice qui n’était plus relié. La Grande Bretagne, au profit du trouble des temps, a repris le grand large, et partout le nationalisme et le populisme prospèrent. L’Allemagne, jusque-là immobile et monobloc, apparaît déstabilisée en elle-même, divisée par l’accueil massif de migrants sans concertations internes et externes par la chancelière Merkel. Le nationalisme est remonté non seulement avec l’AFD mais au sein même de la CDU-CSU.

La pusillanimité des institutions européennes, la toute-puissance du règne des directives économiques, le sacrifice des sociétés à la division internationale du travail, ont conduit ainsi, face aux périls et aux pressions extérieurs, à déstructurer les équilibres internes de la plupart des Etats-nations, sans construire une communauté européenne des peuples. Le seul mouvement en Europe est un syphon par le bas avec un retour des peuples européens sous une forme régressive et dangereuse. Il faut civiliser ce mouvement par le retour démocratique des nations en l’Europe. Face à des fragilités telluriques qui se révèlent avec la crise sanitaire et économique, c’est désormais une urgence que de faire renaître l’Europe à partir de ce qu’elle est, ses peuples, au travers de nouvelles institutions, de nouvelles règles et de disciplines refondées. Nous irons sinon à la catastrophe.

Le blocage allemand

La résistance à toute évolution des politiques européennes avant et pendant cette crise sanitaire vient de la puissance hégémonique, économiquement, financièrement et politiquement, de l’Allemagne ; avec le soutien indéfectible d’une Hollande mue par le « poldergeist », l’esprit du polder, qui tient ferme sur les contrats négociés en amont de la conquête de la mer. L’élargissement à l’Est de l’Union européenne a eu un effet d’accélération : en rendant plus difficiles les décisions, en émiettant les visions, elle a affaibli la dimension politique, conforté l’économisme, consolidé la Commission ; en permettant à l’Allemagne une sous-traitance par les bas coûts à l’Est, elle a conforté un décalage de compétitivité entre nos deux pays.

Cette rigidité et ce dogmatisme vont à l’encontre de ses propres intérêts économiques. Qui ne voit en toute logique qu’un effondrement de pays européens du Sud aurait un effet systémique sur l’ensemble de l’Europe et donc sur l’Allemagne notamment ? Le Président Macron énonce pour la première fois, que sa solidité financière vient de ce qu’elle profite le plus des effets macro-économiques du mode de fonctionnement de la zone euro et de l’Union européenne. Elle en est le bénéficiaire net de très loin, selon les calculs mêmes de la Commission6.

Pour dépasser l’impasse qu’est devenu le face à face franco-allemand, les convaincre et trouver un chemin commun, il faut parler à nos amis à partir de ce qu’ils sont : la rigidité allemande a des raisons culturelles du fait de l’histoire. On pense bien évidemment au krach de 1929 et à la peur de l’inflation, qui hante le débat antérieur quant à l’endettement, la rigueur et la monnaie. Mais bien au-delà, ce qui tient ensemble le peuple allemand, l’économie, est une modalité même d’un imaginaire plus ancien. En langue allemande, le même mot est utilisé pour dire « dette » et « culpabilité ». Il faut remonter à la « Guerre de trente ans », ou « guerre allemande », « la grande peur », qui a vu s’entre-déchirer et périr la moitié des Allemands pour comprendre ce qui est en jeu. Pour faire résilience après ce traumatisme, il aura fallu assembler le peuple dans des procédures et expériences communes de sorte d’éviter à nouveau de telles guerres civiles. Il faut ainsi désormais respecter scrupuleusement dettes morales et économiques sous peine de culpabilité.

En 1945, l’Allemagne ne pouvant se dire victime de ce qui advenait, elle a transféré à l’économie les disciplines autrefois militaires et politiques qui devaient fusionner le peuple. C’est du poids de cet imaginaire qui meut nos amis d’Outre-Rhin que le Président français appelle à se libérer dans son argumentation économique :

« Je pense qu’ils tiennent beaucoup à la notion d’aléa moral et je comprends. Ils disent que certains pays ont fait des efforts, d’autres non, on ne peut pas les traiter pareil. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut supprimer toutes les dettes du passé. Je dis juste que si aujourd’hui on veut avoir une aventure commune, il faut avancer. Et à chaque fois qu’on a été dans ces moments-là dans l’histoire, quand on a dit, les gens qui ont fauté doivent payer, il y a cent ans on a fait cette erreur. Il y a cent ans, quand la France au sorti de la Première Guerre Mondiale a dit « l’Allemagne paiera ». Erreur colossale, funeste, aujourd’hui ça a alimenté le populisme en Allemagne, la haine du reste de l’Europe, et quinze ans plus tard c’est arrivé au pire. C’est l’erreur qu’on n’a pas faite au sortir de la Deuxième Guerre Mondiale, on a dit « Il y a des dettes, Plan Marshall. » Plan Marshall, tout le monde en parle encore aujourd’hui, puisque c’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’hélicoptère monnaie, en disant « on oublie le passé, on doit repartir, on a un goût de l’avenir. »7

 

Pendant des décennies, nos gouvernants ont cru pouvoir faire bouger l’Allemagne en lui donnant des gages économiques. L’appel à la raison, et à la culpabilité allemande, a pu ponctuellement faire renoncer la chancelière allemande au Grexit. Cela risque de n’être plus dorénavant suffisant. Il faut aider nos amis à dessiner « un goût de l’avenir » par un chemin réaliste respectant la diversité des peuples. Et il faudra pour cela que nous Français, qui par universalisme, avons tant de mal à comprendre et respecter cette diversité, fassions aussi introspection pour nous guérir de notre arrogance involontaire et inconsciente.

Ce sont les peuples, les nations, le bas qui font l’ Europe et non le haut, les institutions.

On a vu à quel point dans la façon allemande de mener la guerre contre la pandémie, comme celle de mener la guerre économique, ou autrefois militaire, la résilience prend force, énergie et appuie, face à l’adversité, dans la cohérence, dans l’imaginaire des peuples. Pour ce qui est du recours au génie national profond, à la représentation culturelle des peuples, à leurs liens avec l’Etat et leur engagement au côté de leurs institutions, de la qualité des rapports sociaux et de la mobilisation collective, la France a fait partie des mauvais élèves et l’Allemagne des bons. Cela incline à la modestie, mais aussi à saisir qu’un succès partagé, un succès européen, implique un croisement, une combinaison de nos imaginaires.

Pour comprendre les victoires napoléoniennes d’une armée fort éloignée de la rigueur élitiste des académies prussiennes, Clausewitz énonça on le sait que « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Un autre grand prussien, l’écrivain Ernst Jünger déclara en 1989, réagissant à cette phrase, qu’elle était « très profonde quoiqu’on puisse dire en Allemagne depuis 1945, l’inverse ». Parlant de l’attitude allemande en matière économique, Jurgen Habermas parle dorénavant de « nationalisme de substitution ». L’Allemagne, faute de partenaire qui la stabilise, est entraînée trop loin dans sa propre partition. Si l’Europe se perd c’est que la France n’a pas en revanche tenu la sienne.

Avec nos amis allemands, dans une crise aussi grave, il ne faut pas faire seulement de l’économie, sauf à les conduire à l’enfermement et à une dangereuse intransigeance, mais de la politique, en prenant en compte leurs représentations. Un nouveau « plan Marshall » est certes un préalable pour faire face au double choc économique de l’offre et de la demande, et à la crise sociale.

Mais pour conjurer le risque de l’arrivée aux responsabilités, à la faveur de difficultés que nous n’éviterons pas, des nationalistes et des populistes, pour donner un sens et un avenir à une Europe qui paraitrait sinon inutile et impotente, un volet politique et institutionnel, est désormais indispensable. L’enjeu est, au cœur de la crise, à chaud, sans attendre, de faire renaître l’Europe en libérant face à une situation mortifère une énergie positive, au travers d’institutions adaptées au génie européen et à l’imaginaire de ses peuples.

Refonder une Communauté non contre mais dans l’Union

Le traumatisme de l’Allemagne, depuis le krach de l’entre-deux guerre, c’est l’inflation. Celui de la France, depuis la débâcle de 40, c’est la peur de l’effondrement stratégique. Un Euro fort gravé de l’or du Rhin d’une part, une Europe politique puissance de l’autre, sont les projections sublimées des peurs respectives de nos deux pays vers l’Europe. Mais la première seulement a prévalu. Et l’on ne construit pas dans tous les cas un projet commun sur les peurs ancestrales.

L’élargissement à l’Est de l’Union européenne a eu un effet d’accélération : en rendant plus difficiles les décisions, en émiettant les visions, elle a affaibli la dimension politique, conforté l’économisme, consolidé la Commission ; en permettant à l’Allemagne une sous-traitance par les bas coûts à l’Est, elle a conforté un décalage de compétitivité entre nos deux pays. Cette situation intenable ne peut perdurer.

Le débat français en reste pourtant là, empanné dans une caricaturale alternative : soit doter l’Europe d’une personnalité politique l’horizon toujours reculé des progressistes français, mais le « nein » allemand est impavide, et n’est pas isolé ; soit sortir de l’Europe, selon des degrés variables, de l’Euro, à Schengen jusqu’au « frexit ». Le débat tourne en rond, autour de ces deux pôles, infini et usant, car chacun sait que désormais, à 27, toute renégociation globale de l’enchevêtrée tour de Babel des traités est impossible.

La crise du Coronavirus, en posant la question de la mort, donc du destin commun, au travers de l’essentiel, a révélé, après la Grèce, après le choc des migrations, après le Brexit, que l’Union n’est plus qu’un voile de ronronnement bureaucratique couvrant des égoïsmes criants. La pandémie pousse le système à un point de rupture qui pourrait être atteint avec l’impasse financière et monétaire béante qui se profile.

Nous sommes à l’heure de vérité.

Un autre chemin stratégique est possible : bâtir une Communauté dans l’Union européenne, une cathédrale dans ce qui est devenu un vaste hangar. Une Communauté et une Union sont deux ouvrages fondamentalement différents. Passer de l’une à l’autre n’était pas anodin. Ni l’une ni l’autre ne sont une fédération au sens juridique. Mais dans la première, un lien spirituel, au sens de ce qui animait une nation pour Renan, donne vie à un partage de destin, autour d’objectifs premiers et essentiels auxquels chacun apporte son sel et son pain. Il peut y avoir une méthode de consensus pour les moyens, et une Commission affectée techniquement à cette mécanique seconde, mais les buts sont existentiels. Il y avait dans la notion de partage que le terme Communauté portait la volonté d’un dépassement qui ne gommait pas l’imaginaire des nations mais le sublimait. L’Union est au contraire un ensemble fonctionnel, dont le terme pourrait aussi bien échoir à une entente footballistique ou à un club de pêcheurs à la ligne. Elle est plate, horizontale, n’élève rien : une addition de territoires collés l’un à l’autre et traversés par des flux qu’il faut faciliter. Le gommage de la Communauté par le Traité de Lisbonne mis en œuvre le 1er décembre 2009 et l’avènement de l’Union, conceptualisée à Maastricht, consacrent l’aboutissement d’une conception technique, et parachève la reconnaissance du grand marché comme seul sens de l’édifice.

De la stratégie des petits pas vers de grands objectifs, le renversement a conduit à une lourde crémaillère brisant les volontés pour moudre les imaginaires nationaux dans un vaste espace de circulation, au prix de l’abandon de toute ambition. « L’Europe n’est pas communautaire mais qu’un ensemble de mécanismes de coordination ».8

Le compromis entre le délicat ciseleur d’une vision éthique, Robert Schuman, et Jean Monnet, le madré et pragmatique négociant, était brisé. Certes la Communauté, au moment de son abandon, était loin d’être réalisée, mais elle était ligne d’horizon. La protection américaine, la division allemande, l’attente d’une réunification translataient vers le futur le franchissement du seuil, et ramenaient l’ouvrage à un espace de jeu dominé et borné. Mais une sainte attente conférait la densité. La Communauté signifiait que même dans son économie, dans sa créativité, l’Europe considérait avoir une âme, se ressentait comme un destin partagé né de l’adversité. Les pères fondateurs de l’Europe considéraient naturelle de porter le souffle millénaire des nations dans le creuset d’une œuvre commune et veillaient à conserver à ce souffle sa profondeur. L’économie et le commerce n’étaient qu’une étape, un champ fertile, vers la réalisation d’un équilibre de sagesse entre les nations.

Mais les gestionnaires de l’Union n’ont eu de cesse que d’étouffer et de faire disparaître ce souffle, pour lui substituer un marché fonctionnel sous l’empire exclusif des armes abstraites de la monnaie et des concepts juridiques.

La précipitation de l’élargissement, la puissance du libre échangisme et de la finance mondiale, l’écoulement en puissance d’un économisme allemand basculant vers l’Est et la Chine, la déification du grand marché, ont amené à la dissolution de l’esprit de Communauté tout en atrophiant les sentiments propres à chaque nation. L’effacement de la génération qui avait connu le tragique de l’histoire pour une élite dont la culture dominante est la composition au jour le jour avec des forces puissantes nous a laissés orphelins.

L’Europe n’est plus pour les populations une œuvre commune. D’abord dégradée en un choix de raison, elle est devenue désormais pour beaucoup une fatalité, voire un engrenage. Il en naît un sentiment d’impuissance, l’impression que notre destin nous échappe, créant une forme d’insécurité. Nous sommes désormais en passe de dévaler la troisième et dernière marche de l’escalier avec les premiers spasmes de panique que la pandémie laisse suinter, et la perspective d’une rupture de l’édifice économique et financier. Les incompréhensions se muent en égoïsmes durs, et les calculs ne se dissimulent même plus sous les bonnes paroles. L’épreuve de vérité est proche. Les faux-semblants ne sont plus possibles : l’état d’esprit des peuples ne laissera plus délayer le temps politique.

Il faut anticiper et prendre des initiatives avant que le choc des incompréhensions ne se transforme en des fissures irréparables de haine. Les mois sont comptés. Entre le désastre de la destruction de l’œuvre européenne et l’irréalisme d’un nouveau commencement il y a un chemin que seule la France aujourd’hui est en position de proposer.

Ce chemin a été proposé dans la discrétion par un groupe de réflexion politique, Refondation9 et se met ici en débat. Il consiste dans son principe en une voie simple : réinstaller, avec ceux qui le veulent, à peu s’il le faut, une Communauté au sein de l’Union, espace politique dense de reconstruction balisé par une écluse ouverte aux nations qui, dans les prochaines années, voudront la rejoindre. L’Italie, l’Espagne, la Belgique, pourraient en former avec la France, et souhaitons le l’Allemagne, le noyau, à la condition sine qua non de la clarté du projet et de l’engagement. Ce risque, qui hier aurait été vertige, est aujourd’hui le moindre ; il est techniquement accessible en focalisant la Communauté sur des ambitions essentielles mais limitées mais qui ne soient pas contradictoires avec les missions demeurant de l’Union, à l’exception notable et clef de Schengen. Il est en termes d’organisation simple et économe si l’administration est mutualisée, et si les parlements sont imbriqués.

L’idée d’une Europe de Schuman « réinventée », redonnant une épine dorsale à une Europe de Monnet, offre l’alternative d’une confrontation politique réaliste à la méthode du consensus technocratique. La France doit proposer aux pays qui le voudront de reconstruire une Communauté sans briser l’Union, ne fussent-ils que deux, ne fussent-il que trois. Cette Communauté prendrait en charge les piliers politiques qui forgent une communauté de destin :

  • Une politique de l’immigration et de l’asile commune, ce qui signifie un « après-Schengen », avec l’ouverture de la Communauté aux citoyens de l’Union en libre circulation mais la fermeture aux tiers que les pays non-membres de la Communauté accueilleront selon leurs règles propres.
  • Une politique de défense et de sécurité commune autour de deux axes strictement délimités : les zones de risques majeurs immédiats nous entourant au-delà des rives de la Méditerranée et au Proche-Orient, avec une force partagée de projection, et une industrie de défense intégrée, Airbus de l’armement.
  • Une grande politique de développement intégrée tournée vers l’Afrique et le Proche-Orient, faisant circuler les savoirs, les compétences, les financements et investissements publics, mais aussi privés.
  • Enfin et peut-être surtout un modèle de développement écologique, social et civilisationnel impliquant une souveraineté, en termes de normes, sur ce que nous produisons et consommons, sur nos données, et quant à la maîtrise de nos technologies essentielles, notamment sanitaires et de réseaux de service.

De ce fond politique, de ce système d’écluse européenne, il faudrait débattre, puis le figer, en élaguant tout ambiguïtés. La gouvernance de la Communauté ne pourra n’être que politique. Elle sera dégagée de l’emprise de la Commission, dont le seul rôle sera renvoyé à une Union à la texture plus économique. Cette direction politique de la Communauté pourrait être concentrée autour de trois instance : un Conseil législatif de la Communauté représenté par les exécutifs des États et votant selon la population ; un Présidium collectif, à la Suisse, désigné par ce Conseil ; Une Chambre de la Communauté, composée aux deux tiers des parlementaires de l’Union originaires des pays composant la Communauté, et à un tiers des collectivités des territoires et des forces économiques et sociales, portant la subsidiarité.

Nul besoin de multiplier les coûts et les structures dans cette démarche de densification : l’administration communautaire et celle de l’Union demeurera partagée, faisant lien, cornaquée par un Secrétaire général, administratif, et des directeurs généraux désignés par accord entre la Commission et l’Union. De même, les parlementaires de la Communauté siégeront dans les deux assemblées.

Nul besoin non plus d’un grand soir des traités : seules les jointures seront à discuter, et notamment le point de savoir si la Communauté doit être représentée soit globalement, soit État par État, dans l’Union européenne telle qu’elle est, ainsi que la révision, voir l’abandon, de Schengen. Un travail d’articulation progressive des directives de l’Union avec les objectifs de la Communauté devra patiemment être mené.

C’est une écluse qu’il s’agit de construire entre une « Europe no’mans land », vague, étale, libre-échangiste et poldérisée et une Europe concentrée, densifiée, sur quelques objectifs limités, mais essentiels.

La Communauté apportera à l’Union ; l’Union ne pourra freiner la Communauté.

L’Allemagne y adhèrera-t-elle ? Cela appelle de sa part un basculement vers la dimension politique, et l’engagement dans une vision franche et claire de l’Europe qui ne soit pas dictée que par l’économisme. Pour répondre, elle est appelée à se regarder telle qu’elle est dans son miroir : à se connaître, à sortir des faux semblants, pour revenir à une communauté de destin, à entrer peut-être enfin, sans craintes, dans l’histoire. La question lui revient. Un refus la placerait face à elle-même ; rien de plus, rien de moins. Si elle hésite, avançons et la porte de la Communauté lui restera ouverte, pour peu de s’engager clairement sur son pacte de fondation politique. L’Euro chevauchera l’ensemble, certes. Le temps dira s’il sera facteur de rassemblement ou devra dissocier ses fonctions de monnaie de réserve et d’échange. Le nouveau temps ne raisonnera pas, quoi qu’il en soit, au seul diapason de la finance. La France, quant à elle, doit sortir d’un rêve que le moment présent n’autorise plus, et prendre l’initiative sans attendre.

L’Europe des peuples c’est maintenant. Sinon entre la la Chine et les Etats-Unis, nous aurons la vassalisation et les nationalismes.

Régis Passerieux, directeur du Master management des politiques publiques de l’HEIP

Stéphane Rozès, président du Cap (Conseils, analyses et perspectives)

  1. Interview du Président E. Macron, Financial Time du 17 avril 2020.
  2. « L’individu, l’ Imaginaire et la crise », S. Rozès, Le Débat n°155, septembre 2009
  3. « L’Imaginaire national à l’épreuve de la mondialisation », S.Rozès, Commentaire n° 157, printemps 2017.
  4. « The crisis of démocracy », S.Huntington, M.Crozier, J. Watanuki, Report on the governability of democracie for the Trilateral Commission, New York University Press, 1975.
  5. « L’identité à l’épreuve de l’Europe », G. Klossa et S. Rozès, Commentaire n°121, hiver 2008.
  6. Interview du Président E. Macron, Financial Time du 17 avril 2020.
  7. Interview du Président E. Macron, Financial Time du 17 avril 2020.
  8. « Une France à réinventer », Régis Passerieux, Les éditions de Paris, janvier 2017.
  9. « Refondation, un projet en débat » Octobre 2018 https://www.refondation.fr/index.php/le-projet-en-debat/
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