La crise du détroit d’Ormuz révèle comment la République islamique d’Iran mobilise, remodèle et exploite le sentiment anti‑américain et anti‑occidental au sens large. Loin d’être un pur réflexe défensif, cette approche obéit à une stratégie politique sophistiquée au service du régime et de sa survie.
Dans un contexte marqué par un blocus des ports iraniens, la militarisation du détroit d’Ormuz et la menace de cibler tout navire approchant, Téhéran a transmué la guerre en « preuve » d’une agression historique de l’Occident. Comment le régime utilise-t-il un anti‑américanisme croissant et une haine tout aussi prononcée visant les Occidentaux ? Il faut bien l’admettre : en quelques semaines, l’Iran a converti un conflit d’essence géopolitique en ressource idéologique tournée vers la préservation de ses intérêts, la relégitimation du régime, une projection ample de son influence et une bataille des idées. L’enjeu n’est pas seulement celui d’une « résistance » à Washington et ses alliés, mais un remodelage du Moyen-Orient qui le positionnera comme acteur clé. Par un habile dispositif de propagande, Téhéran a manipulé à son profit une lecture anti‑occidentale des crises de notre époque.
Comment s’est bâti ce narratif d’agression qui repose à la fois sur une victimisation tactique et un cadrage civilisationnel des conflits ? Depuis février 2026, l’Iran se plaît à réinscrire Ormuz dans une longue généalogie d’ingérences occidentales – du coup d’État de 1953 à la guerre Iran‑Irak (1980-1988), en passant par la séquence plus récente de sanctions économiques. Ce narratif, qui joue délibérément sur le nationalisme, a transmué Ormuz en une lutte durable contre l’Occident. Le blocus américain serait ainsi, selon les gardiens de la révolution, l’ultime manifestation d’un schéma ancien de domination, d’humiliation et de dépossession. En le qualifiant de « piraterie », le régime alimente une victimisation qui lui permet, en retour, de discréditer l’action des États-Unis, de justifier ses propres mesures coercitives et de convaincre une partie de l’opinion publique iranienne de l’existence d’un ennemi extérieur commun. Cette interprétation de la crise n’est pas passive mais hautement performative en ce qu’elle façonne les conditions nécessaires à la militarisation continue du détroit.
De surcroît, l’Iran fait de cette dernière guerre un conflit civilisationnel opposant supposément un « Occident impérialiste » à un « Orient résistant », ce qui lui permet de l’exporter au‑delà des frontières et de fédérer une galaxie d’États et d’acteurs informels sensibles à la critique de l’hégémonie occidentale. L’Iran se pose désormais comme le porte‑voix d’un « Sud global » en quête d’émancipation, réitérant que le détroit d’Ormuz restera bloqué tant que se poursuivra le blocus des États-Unis. Il s’agit pour Téhéran d’un acte de souveraineté et d’une riposte à ce qui est présenté comme une agression justifiant une prise de contrôle unilatérale ainsi qu’une stratégie de dissuasion asymétrique qui, d’une part, compensera l’infériorité conventionnelle iranienne et décuplera le coût d’une présence américaine au long cours et, de l’autre, affermira l’image d’un Iran certes affaibli mais capable de mettre en péril toute l’économie mondiale.
En cadrant Ormuz par ce biais, Téhéran recourt à une ingénieuse inversion des causalités : l’Occident devient l’initiateur du conflit, in fine, tandis que l’Iran s’auto-dépeint comme un État qui ne fait que se défendre et impute cette vaste déstabilisation énergétique et économique aux seuls choix de l’administration américaine et d’Israël. Cette inversion est ici fondamentale pour tenter de rallier à ses conditions ceux qui, à l’échelle globale, dépendent des hydrocarbures. L’Iran diffuse un discours qui résonne dans de nombreux États du Moyen‑Orient, d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Un régime aux abois a su capitaliser sur une diplomatie favorable à ce Sud global empli de ressentiment, qui fustige aussi l’impérialisme, les sanctions et désire la consécration d’un nouvel ordre international. Depuis le début de la crise, l’Iran entend aussi isoler Washington en se rapprochant de puissances comme la Chine et la Russie, et d’autres pays que l’on disait autrefois « non‑alignés ».
D’ajouter que ce sentiment anti‑occidental est efficace dans des sociétés arabes où le souvenir des interventions étrangères passées reste vif. Téhéran se pose comme défenseur d’un Moyen-Orient agressé, principal opposant aux ingérences occidentales. En dépit d’attaques brutales contre plusieurs pétromonarchies du Golfe, le régime a au moins partiellement neutralisé la séculaire hostilité arabe envers l’Iran chiite en la réorientant vers cet adversaire tout trouvé. En théâtralisant aussi puissamment les risques induits par la crise d’Ormuz pour l’économie, il a en outre contribué à fissurer les alliances déjà fragilisées au sein du camp occidental – entre les États‑Unis et l’Europe en particulier. Des pays très liés à Washington mais très dépendants du pétrole critiquent ainsi le blocus actuel et appellent à une désescalade. Naturellement, Téhéran cultive toutes ces dissensions, devenues une ressource pour maintenir en vie ce qu’il reste de « République islamique » et en détournant le regard d’une partie de la population des répercussions économiques désastreuses de la guerre.
De nombreux civils accusés d’espionnage ont été sommairement exécutés ces derniers jours, toute critique du pouvoir islamiste chiite se voyant assimilée à une complicité avec l’ennemi. Or, l’un des objectifs de la guerre était un changement de régime à Téhéran. La crise d’Ormuz aurait-elle permis à l’Iran de supprimer toute contestation interne en renforçant en réalité son appareil sécuritaire ? On le disait amoindri, mais le discours qui sacralise cette « résistance », valorise le sacrifice et perçoit dans cette grande confrontation une mission religieuse n’a jamais été aussi délétère. C’est ce même discours qui transforme cette guerre en une épreuve collective nécessaire pour resouder les rangs. En l’abordant comme une lutte civilisationnelle, le régime iranien reconfigure les rapports de force au Moyen-Orient, met à mal les relations entre les Occidentaux eux-mêmes, et rétablit patiemment son emprise. Par-delà Ormuz, encore faudra-t-il juger, dans les semaines et mois à venir, jusqu’où cette antienne bien commode produit les effets géopolitiques escomptés.
Myriam Benraad
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter













