Une immense occasion manquée

Longtemps j’ai aimé l’avenir. Aujourd’hui je doute. La crise est là, profonde, grave. Mais il y a un bon et un mauvais usage des crises. Nous sommes hélas dans le pire des scénarios, celui d’une immense occasion manquée.

Dans un essai paru avant la Covid[1], je dessinais à grands traits une humanité en proie à une poussée de violence. Démographie incontrôlée, dérive du continent africain, recrudescence de la criminalité, aggravation des inégalités, explosion de la pauvreté, retour de la faim, résurgence des conflits armés, surendettement excessif, catastrophe écologique, capitalisme sans éthique, crime organisé, tsunami migratoire… J’en appelais alors à relire Camus et sa « philosophie des limites ».

Et pourtant, comme nous tous, je n’avais pas vu arriver la pandémie du Covid-19 qui a changé la face du monde, dorénavant masqué.

La crise a déclenché une telle sidération que le meilleur aurait pu sortir du pire : de l’aveuglement à une prise de conscience. Le ralentissement forcé de tout, machine économique et relations interindividuelles, aurait pu susciter un sursaut vers plus de sagesse. Eh bien non, c’est raté. Les risques d’hier sont devenus les drames d’aujourd’hui.

La crise ruine les certitudes. Elle suscite dès lors plusieurs processus contradictoires. Parfois elle stimule la créativité dans la recherche de solutions nouvelles. Le plus souvent elle incite au déni pour ceux qui s’accrochent au rêve d’un retour à une stabilité passée et révolue. Et pour les complotistes cela veut dire contestation de l’incontestable.

La menace de mort aurait pu réveiller un instinct de survie. Non ! Elle a fait regretter le « bon vieux temps » de la croissance sans frein. La revanche de la nature sur l’homme aurait dû calmer Prométhée. Non ! Elle a réactivé les rêves fous des transhumanistes. La recherche d’un vaccin aurait pu réveiller les chaînes de solidarité entre États, entreprises et individus. Non ! Elle a enflammé la compétition de tous contre tous.

Ne jamais oublier que la grande guerre a déclenché les années folles et le charlestown, lesquels se sont abîmés dans la crise de 29 !

La grande faucheuse n’assagit pas les hommes. Elle les rend plus fous.

Qu’on en juge.

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La faim non, la famine !

En 2019, la faim touchait déjà près de 700 millions de personnes selon l’ONU, soit 9% de la population mondiale. En perturbant les chaînes d’approvisionnement, en mettant à mal les récoltes et en anéantissant le revenu de dizaines millions de famille, la crise sanitaire risque de réveiller la plus vieille des pandémies, celle de la faim. L’objectif de développement durable de l’ONU visant à l’éradiquer à horizon 2030 n’est plus, hélas, qu’un lointain souvenir.

L’Afrique est bien évidemment en première ligne. 250 millions de personnes y souffrent déjà de la faim, soit près de 20 % de la population du continent. Dans certains pays (Yémen, Nigeria, Burkina Faso, Soudan), la pandémie vient s’ajouter aux conflits armés et à la multiplication d’événements climatiques extrêmes pour aggraver la situation. En 2020, les inondations ont atteint des niveaux records du Sénégal à l’Éthiopie tandis que les criquets pèlerins ont envahi le Kenya, l’Éthiopie et la Somalie.

Près de 3 millions d’enfants meurent de faim et de malnutrition chaque année dans le monde. Cela représente à peu près le double du nombre de victimes de la pandémie de Covid-19 enregistré à ce jour.

Qu’en sera-t-il demain ? En 2050, l’ONU estime que l’humanité devra produire deux fois plus de nourriture qu’aujourd’hui. Le défi est de taille dans un monde en plein réchauffement, surtout quand on sait que chaque degré supplémentaire diminue le rendement des cultures céréalières de 10 %. Ce n’est pas en faisant la promotion de l’agriculture biologique que l’on nourrira la planète ! La Covid tue. La faim aussi.

L’Occident soigne ses obèses. Le reste du monde pleure ses morts de faim.

La guerre, des guerres…

Au début de l’Iliade les hommes ne voulaient pas la guerre et pourtant elle a bien eu lieu.

Préparer la guerre pour avoir la paix, dit-on. Est-ce bien sûr ? Et si préparer la guerre c’était la rendre inéluctable ? C’est la peur de Sparte devant la puissance d’Athènes qui déclencha la guerre du Péloponnèse, expliqua Thucydide. Au moment où les nationalismes ressurgissent partout sur la planète, regardons les faits : Ares, Dieu de la guerre, a repris les armes.

En temps de Covid, on aurait pu attendre un ralentissement des conflits mondiaux du fait de l’urgence sanitaire. La peste noire, qui ravagea l’Europe au début de la guerre de Cent Ans, avait conduit les Anglais et les Français à interrompre les combats. Malheureusement, nous n’avons pas la sagesse de nos anciens. Notre temps est marqué par une accélération des conflits armés. La der der der… ? non ! La guerre, des guerres !

La pétaudière mondiale est devenue baroque : des Etats déboussolés, une multitude d’organisations non étatiques dispersées et une profusion de belligérants –milices, officines, cartels, terroristes, mafias, minorités ethniques– du genre à ne jamais s’asseoir à une table de négociation. Comment faire un mouvement dans des champs de guerre aussi insaisissables avec les armements lourds d’hier ?

En 2020, des combats meurtriers éclataient entre les forces arméniennes et azéries dans le Haut-Karabagh. L’Afrique a également été ravagée par les conflits. En Éthiopie, le Premier ministre, pourtant prix Nobel de la paix, n’a pas hésité à envoyer ses chars dans la région du Tigré pour mater la rébellion du Front de libération du peuple du Tigré. A la mi-décembre 2020, le conflit avait déplacé près d’un million d’Ethiopiens. Et pour ceux qui restent, c’est la famine qui menace, l’aide humanitaire restant inexorablement bloquée malgré les nombreuses alertes de l’ONU.

Au-delà des conflits du présent, la course aux armements prépare activement les guerres de demain.

Rappelons quelques chiffres. Le budget américain pour 2019, estimé à 732 milliards de dollars, représentera bientôt près de 50% de l’ensemble des dépenses militaires mondiales. Quant à la Chine, elle a connu depuis 10 ans une augmentation de 126% de son budget militaire, ce qui le porte aujourd’hui à 2% du PIB, soit 261 milliards de dollars.

Le cyberespace, aussi, ouvre à la guerre un nouveau champ de manœuvre à des acteurs multiples, pas uniquement étatiques, ou se mêlent confusément défense nationale et intérêts douteux. Le terrorisme s’en saisira un jour, n’en doutons pas.

Sans un immense effort en la matière, nos armées risquent d’avoir demain l’efficacité des cavaliers polonais attaquant à la lance les chars allemands. Là encore, l’Europe oppose la naïveté aux menaces qui l’environnent. Elle hésite entre droit à l’oubli et l’oubli du droit en mobilisant ses énergies pour… protéger la vie privée de ses citoyens. Ce souci est très noble. Prions le ciel qu’un jour il ne nous paraisse futile.

Triste constat : la pandémie est porteuse d’agressivité et l’incertitude générale qu’elle génère rend moins probable un arbitrage des grandes puissances.

La pandémie n’a malheureusement rien changé. Le soleil se lève encore, tous les matins, sur le massacre des innocents.

Crimes sans châtiment

Rien de mieux qu’une pandémie pour servir les intérêts du crime organisé. Certes, les mesures de confinement ont d’abord freiné le marché de la drogue dans de nombreux pays occidentaux. Mais la grande criminalité a vite explosé, et ce sont les pays en développement qui en font les frais.

Le phénomène est connu : en temps de crise économique c’est l’économie souterraine qui prospère.

Déjà en 2008, en Italie et ailleurs, les mafieux étaient devenus les usuriers de nombreux commerçants et petits entrepreneurs en difficulté, s’arrogeant le contrôle de leurs activités et se saisissant de leur patrimoine. La crise sanitaire leur offre de nouveaux horizons. Les mafias se sont engouffrées dans le trafic de masque de protection et constituent maintenant des stocks pour contrôler la distribution de produits de première nécessité, notamment dans le médicament.

Dans un monde en crise, les bandes organisées cherchent à accroitre l’une de leurs activités les plus lucratives : le trafic de drogues. Avec des marges de plus de 1000% entre production et consommation, pourquoi s’en priver ? Avant la pandémie, le marché de la drogue dépassait 650 milliards de dollars. Qu’en sera-t-il demain, quand les millions de victimes du chômage et de la précarité chercheront désespérément une porte de sortie grâce à ces substances ?

On notera qu’en 2020 les signalements pour blanchiments ont explosé ! Preuve que les milliards d’aides d’État déversés pour faire face au Covid ont alimenté massivement les fraudeurs.

Privées d’institutions réprimant efficacement la violence, les pays en voie de développement souffrent particulièrement du crime organisé, la corruption allant le plus souvent de pair. Son coût est estimé à 5% du PIB mondial par l’ONU. Les pays en voie de développement perdent, selon la Banque mondiale, de 20 à 40 milliards chaque année du fait du détournement de biens « mal acquis ».

Mais il n’y a évidemment pas que les pays « en voie de développement ». L’Union européenne peine à montrer l’exemple. Elle a brillé par son absence face au naufrage de l’État maltais, miné par un scandale de corruption toujours non élucidé, et qui a coûté la vie à une journaliste d’investigation.

Enfin une pandémie en cache une autre : tous les acteurs vitaux de nos économies (de l’énergie aux transports en passant par les télécoms) sont aujourd’hui menacés par des criminels à haut niveau d’expertise qui savent utiliser internet comme une arme de destruction massive. Le chantage est leur jeu préféré et la toile leur terrain d’action. Aucun pays, aucune entreprise, ne sont aujourd’hui à l’abri de la cyber criminalité. Celle-ci a augmenté de 50% en deux ans pour atteindre mille milliards de dollars ! D’après Interpol la croissance des logiciels malveillants a été de 570% entre février et mars 2020 ! Comment réagirons-nous quand nous serons brutalement privés de système bancaire ou d’énergie, ou de tout autre service qui alimente notre quotidien ? Y sommes-nous préparés ? Non évidemment.

Parallèlement à leurs avancées positives les nouvelles technologies offrent d’immenses possibilités à la criminalité. Les crypto monnaies sont aujourd’hui le canal privilégié du blanchiment. On repense au vieil adage : science sans conscience… etc…

Un tsunami migratoire

A l’heure où les restrictions de circulation sont devenues la nouvelle norme, certains ont pu croire à un ralentissement des migrations dans le monde. Eh bien non. Certes la première année de la pandémie, les flux de migration ont été diminués par deux. Mais cette pause est trompeuse. Les damnés de la terre n’ont qu’une arme : leurs pieds.

Les besoins en travailleurs des économies développées vont bientôt exploser : des travaux agricoles aux services de santé. Les besoins d’importation seront incompressibles pour les pays riches à population vieillissante. Et s’y ajouteront bien sur les migrations sauvages qu’aucune police de frontière n’arrivera jamais à éradiquer.

Rappelons également les dynamiques en jeu. Chaque seconde, la population mondiale augmente de 2,1 personnes, soit chaque année plus de 60 millions d’habitants supplémentaires. Nous sommes aujourd’hui 7,8 milliards d’habitants. Nous serons 8,5 milliards sur la planète en 2030, environ 9,7 en 2050 et 10,9 en 2100, contre 2,5 en 1950.

Cette humanité à 7,8 milliards fait coexister d’énormes disparités entre régions déshéritées et régions prospères. Mécaniquement, les flux migratoires qui en découlent sont gigantesques. En 2019, le nombre de migrants internationaux atteignait 272 millions selon l’ONU. Ce nombre est en hausse de 9 millions en 2020, et ce malgré les restrictions de circulation qui auraient empêché 2 millions de migrants (seulement) de se déplacer. En fermant les frontières, nous ne faisons qu’augmenter l’immigration illégale. Les murs divisent mais ne protègent pas.

Et que dire du réchauffement climatique ! L’intensification des phénomènes climatiques extrêmes risque de provoquer le déplacement d’environ 250 millions de personnes d’ici une trentaine d’année.

Que pèserons-nous demain en Europe, avec nos 700 millions d’habitant, dont 34% de sexagénaires, à côté d’une Afrique de 2,5 milliards d’individus, dont 84% de jeunes adultes ? Sans un formidable développement économique, cette jeunesse ne pourra espérer un emploi, un logement décent, une vie bonne, alors que l’accès à l’éducation, à la santé, à l’eau est déjà pour eux un problème.

Par ailleurs, le vieillissement des populations bouleversera les pays du vieux continent. Comment financer la hausse des dépenses liées à l’âge tout en préparant l’avenir des plus jeunes lorsque les seniors domineront ? Même en s’ouvrant à l’immigration, l’Allemagne aura du mal à remplacer les 20 millions de personnes nées pendant le baby-boom qui prendront leur retraite avant 2040. Dans trente ans, un habitant sur dix sera âgé de 80 ans ou plus.

Que faire ? Construire des murs ? Allons donc… Les murs ne protègent pas. Ils divisent.

Comment serons-nous jugés plus tard pour avoir passé avec la Turquie un marché infâme pour lequel le pays s’engage à parquer des migrants dans leurs camps insalubres moyennant rétribution financière ?

D’autres réponses sont possibles : respect du droit d’asile, cogestion des flux entre pays d’accueil et pays de départ, fixation de quotas négociés, destruction des filières illégales. L’Europe devrait sans tarder construire une réponse commune à ces défis et lancer un immense plan d’aide au développement économique en Afrique.

Hélas les pays européens ont pour l’instant échoué à concevoir une véritable politique commune. Ils sont incapables de s’entendre sur le respect du droit d’asile, sur les quotas de relocalisation ou sur l’impératif de solidarité entre Etats membres. À croire que l’Europe n’est plus qu’une coalition d’égoïsmes nationaux. Nous assistons, disons-le, à un Munich moral.

Pour ce qui concerne notre pays, cette problématique migratoire menace notre unité nationale. Ni plus ni moins. Nous devons réinventer une politique d’assimilation républicaine et mettre fin à certains accommodements déraisonnables qui favorisent un communautarisme dévastateur. Encore faut-il rendre le modèle républicain désirable et l’enseigner. En cessant de nous flageller en permanence, de donner du crédit à ceux qui rêvent de « cancel culture », et de réécrire l’histoire de France la plume trempée dans le fiel. Je hais la joie mauvaise de beaucoup de non-compatriotes à s’autodénigrer. Les peuples sans fierté n’ont pas d’avenir.

L’Afrique abandonnée 

L’Afrique, j’y ai tous mes souvenirs d’enfance. Son destin me fascine. Je suis retourné maintes fois sur cette terre ocre car un beau proverbe africain me reste en mémoire : « tout commence quand on revient. »

A première vue, l’Afrique semblait avoir été relativement épargnée par la pandémie de Covid-19. Gardons-nous d’en tirer des conclusions hâtives. Car, la pandémie a eu des conséquences économiques désastreuses pour l’Afrique qui est en récession depuis la première fois depuis 30 ans ! Et le virus menace de devenir hors de contrôle avec l’apparition de nouveaux variants, comme le variant sud-africain.

L’accent mis sur le Covid a accaparé des ressources médicales qui n’ont pu être utilisées contre d’autres fléaux. On sait aujourd’hui que le nombre de décès supplémentaire pour cause de malaria pourrait être supérieur à celui du Covid, tandis que l’infection par la tuberculose serait revenue au niveau de 2013. Pour le Sida, l’Afrique serait retombée en 2008.

Outre la démographie explosive, les problèmes structurels des pays africains sont bien connus : élections truquées, corruption, appareil d’État déficient, économies ultra dépendantes aux matières premières, endettement dont le poids ne cesse de s’alourdir, inégalités fortes laissant dans la misère les zones rurales et une partie des zones urbaines criantes… Comment s’étonner de la progression du djihadisme au Sahel ?

Avec cet arrière-plan, la pandémie n’a pas arrangé les choses, en amputant de 3% les richesses produites par les pays d’Afrique sub-saharienne. Plus largement, la Banque mondiale a calculé que la crise sanitaire mondiale allait effacer dix années de croissance du revenu par habitant dans au moins le quart des pays émergents et en développement.

Et les disparités de vaccination dans le monde illustrent le sort du continent africain, quels que soient les beaux discours.

Alors que la troisième vague de la pandémie est en pleine accélération en Afrique, qui approche les 5 millions de cas, le constat chiffré est brutal : selon le dernier bilan, 21,5% de la population mondiale a reçu au moins une dose de vaccin. Mais cette moyenne masque d’énormes disparités : le taux est de plus de 50% dans les pays riches et de seulement 0,8% dans les pays à bas revenu. Près de 90% des pays africains ne devraient pas pouvoir atteindre les nouveaux objectifs mondiaux de 10% de la population vaccinée d’ici à septembre…

Certes, le G20 a pris la décision de suspendre jusqu’à la fin de l’année 2021 les remboursements de la dette des pays des plus pauvres. Cependant, il est difficile de voir par quel miracle la situation s’améliorerait après.

Les conséquences géopolitiques seront considérables car cette conjoncture permettra à la Chine de reprendre en Afrique la place autrefois occupée par l’Occident. Il faut rappeler qu’elle est aujourd’hui le premier partenaire commercial de l’Afrique et détient plus de 30% de sa dette publique. Le stock total d’investissement direct chinois en Afrique s’élevait à 46 milliards de dollars en 2018, soit quasi le même niveau que les Etats-Unis. Alors depuis… !

L’Europe aurait tort d’oublier que la Méditerranée n’est pas vraiment une mer mais un lac. Ce qui se passe là-bas nous concerne directement, et immédiatement.

Besoin d’Afrique disait-on hier, naïvement, dans les salons ! Quelle ironie ! Le romantisme post-colonial n’est plus de mise. L’Afrique est aujourd’hui un immense corps gangrené. C’est le devoir de la France –et aussi son intérêt– d’alerter le monde entier sur les dangers qui en découlent. À défaut, « les sanglots de l’homme blanc » seront demain des larmes de sang.

Demain le feu ?

Le monde d’hier était déjà marqué par une recrudescence des inégalités économiques et sociales. La pandémie de Covid-19 n’a pas arrangé les choses, en plongeant dans la précarité des millions de gens.

Face au virus, nous ne jouons pas à armes égales. L’espérance de vie est de 86 ans pour une femme japonaise et de 53 ans en République centrafricaine. Un Américain hispanique de 40 ans a 12 fois plus de chance de mourir de la maladie qu’un Américain blanc du même âge. A São Paulo, les Brésiliens noirs ont 20 fois plus de chance de mourir que les Brésiliens blancs. Voilà bien longtemps que la couleur de peau ne pesait pas de façon si évidente sur les chances de survie.

La montée de la pauvreté est terrifiante.

Aux États-Unis, près de la moitié des ménages les plus pauvres avait perdu un emploi ou subi une réduction de salaire au début de la pandémie, même si depuis l’économie commence à reprendre des couleurs. En Europe, le choc économique a certes été un peu amorti, mais le dommage social s’est fait sentir et persiste. En France, près de 2 millions de foyers bénéficiaient du RSA à la fin de l’année 2021, soit une augmentation de presque 10% par rapport à l’année précédente. La moitié des 2,1 millions de bénéficiaires des banques alimentaires déclarait avoir commencé à avoir recours à cette aide depuis moins d’un an.

Si la pauvreté et la misère s’amplifient, que sont devenues les élites mondialisées, adeptes hier des vols Paris-New-York en classe affaire ? Eh bien elles ont pris leur jet privé ! Et au passage, elles se sont enrichies. Selon la liste mondiale annuelle des milliardaires publiée par le magazine « Forbes » en avril dernier, au cours des douze mois précédents, leur richesse totale a augmenté du montant record de 5.000 milliards de dollars pour atteindre 13.000 milliards de dollars. Et ils n’ont jamais été aussi nombreux : 2.700, soit 660 de plus que l’année précédente.

En 2020 le Nasdaq a crû de 35% ! La même année, 55 grandes entreprises américaines (dont Nike et Fedex) n’ont pas payé un sou d’impôt alors qu’elles faisaient 50 milliards de dollars de profit.

En parallèle, les inégalités entre générations ne cessent de se creuser. Depuis 1980, les revenus des 60-64 ans ont augmenté de 13% de plus que les 30-34 ans dans les pays de l’OCDE. Les moins de 30 ans, qui arrivent aujourd’hui sur un marché du travail précaire, toucheront des retraites moindres que celles de leurs aînés. Les patrimoines sont également de plus en plus concentrés dans la main des séniors, qui transmettent leurs héritages à leurs enfants de plus en plus tard, lorsque ces derniers approchent 60 ans.

Le risque de crise sociale dans les pays les pauvres est également très élevé. Ils disposent de moyens très réduits pour protéger leur population contre la Covid-19, avec un niveau de dépense de 2% de PIB contre 20% pour les pays riches. Au mois de juin, la moitié des européens ont reçu une première dose de vaccin contre 2% en Afrique !

De plus, l’extrême pauvreté repart en flèche suite à la pandémie, avec quelques 100 millions de personnes supplémentaires, tandis que les réceptions de fonds envoyés par les personnes travaillant à l’étranger sont en chute de 20% en moyenne.

Dès lors une question va devenir centrale : quand la mise sous perfusion des entreprises (chômage partiel, prêts garantis etc…) finira de produire ses effets anesthésiants, que se passera-t-il sur le plan social et politique ? On sait aujourd’hui que la théorie du ruissellement n’était qu’un attrape-nigaud. L’argent ruissellera peut-être un jour… quand les poules auront des dents. Il est très possible que l’inquiétude qui monte ne soit qu’un faible signal avant-coureur de ce qui nous attend : une colère sociale porteuse de violences nouvelles.

« Demain le feu » annonçait naguère James Baldwin.

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Danser sous l’orage

L’histoire hésite.

Trop de vies ont été sacrifiées pour oser reconnaître au virus des vertus positives. Et pourtant, nous avons plus appris en quelques mois qu’en plusieurs années.

Nous avons vu deux cents laboratoires travaillant ensemble sur la planète pour réussir des avancées inimaginables en quelques semaines. Nous avons vu les nouvelles technologies amener le travail chez les hommes alors que nos sociétés ont fait l’inverse depuis toujours. Nous avons vu l’immense dévouement de milliers de blouses blanches que nous traitions hier encore avec indifférence. Nous avons vu le danger à faire d’une puissance lointaine et inamicale notre fournisseur unique. Nous avons vu qu’il valait mieux investir sur l’économie de la vie que couler des tonnes de béton sur d’innombrables ronds-points.

Nous avons aussi appris combien l’État restait essentiel à nos sociétés après que des générations de doctrinaires nous aient rabâché le contraire. Nous avons vu nos politiques faire passer la défense de la vie avant le souci de produire. Nous avons appris que l’homme n’est pas extérieur au monde animal mais une de ses parties prenantes. Nous avons appris qu’une société qui confond niveau de vie et pouvoir d’achat perd de vue l’essentiel. Et surtout nous avons appris que regarder la mort en face c’est apprendre à vivre mieux.

Tout cela devrait nous permettre de sortir plus forts de la crise, non ?

Sénèque avait raison lorsqu’il disait qu’il ne fallait pas attendre que les orages passent mais plutôt apprendre à danser sous la pluie. Saurons-nous ? 

Malheureusement tout ne finit pas toujours par des chansons. La principale ruse du diable, c’est de vous persuader qu’il n’existe pas. Cela explique peut-être la cécité des dirigeants de la planète face aux forces du mal qui ont repris leur marche.

Le fanatisme terroriste, le réveil des guerres religieuses, le réarmement accéléré des Nations, l’apparition des armes « autonomes », la folie nord-coréenne, le retrait américain, la lenteur européenne, les tsunamis migratoires, la montée irrésistible d’une grande puissance liberticide, la soudaine aggravation de la faim dans le monde, la marée montante de l’endettement, l’irruption de nouvelles technologies disruptives dont personne ne contrôle l’éthique, la poussée d’un populisme borné, l’immense licenciement collectif que nous préparent robotisation et digitalisation, des accidents climatiques toujours plus graves, le retour du protectionnisme, se sont rarement conjugués à un tel niveau. C’est un peu inévitable, disons-le. L’accélération du brassage des hommes coexistera encore longtemps avec le délire des identitaires.

Les deux crises contemporaines ont ceci de particulier qu’elles concernent tous les hommes et de la même manière : le virus comme le réchauffement climatique ont fait toucher du doigt la communauté de destin des hommes partout sur la planète. Et pourtant l’égoïsme semble l’emporter sur la solidarité. Au plus fort de la pandémie mondiale, les instances européennes se refusent encore à soutenir la levée provisoire des brevets pour défendre le système des licences obligatoires ! Le multilatéralisme n’a pas qu’une version diplomatique. Il est inconcevable, en ces temps de pandémie, qu’il faille encore se battre pour le partage mondial des données scientifiques. L’Europe s’honorerait à encourager le plan dit de « science ouverte » ouvrant l’accès aux articles, logiciels et données de recherche.

Sur un autre terrain, la seule initiative visant à créer un fond de protection sociale pour les plus pauvres (c’est-à-dire 10% de la population mondiale) vient d’organisations multilatérales spécialisées comme l’OIT. Mais qui la soutient ? Descartes avait tort : l’homme n’est pas raisonnable. Sinon il mettrait fin à la mondialisation par la concurrence pour passer à une mondialisation par la coopération. Nous n’en prenons pas le chemin.

Ce n’est pas la fin du monde. Mais sans doute la fin d’un monde. Il ne s’agit pas ici de prédire l’apocalypse. Ni de dire bêtement qu’hier valait mieux qu’aujourd’hui : sur le long terme les chances du progrès l’emportent toujours sur celles du déclin. Mais il y a des moments où l’addition des risques atteint un paroxysme. Nous vivons un de ces tournants où l’histoire hésite et peut basculer vers le pire.

Einstein répétait que « si le monde devient dangereux ce n’est pas à cause de ceux qui font du mal mais à cause de ceux qui les laissent faire ». Aujourd’hui le silence les cache. Demain l’histoire les accusera.

[1] Un vent de violence – 2019- Ed. Descartes

Bernard Attali