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dans Politique

Ve République : la fin des virtuoses

Patrick Martin-GenierParPatrick Martin-Genier
30 mai 2019
L’appel d’Emmanuel Macron aux peuples européens

Qui pouvait penser, lorsqu’Emmanuel Macron fut élu président de la République il y a deux ans, qu’il s’apprêterait à bouleverser l’équilibre institutionnel de la Ve République ? Il faut dire que rien ne pouvait laisser présager la crise qu’il allait intervenir à partir du mois d’octobre 2018 connue sous le nom de « crise des gilets jaunes » et qui, à ce jour, n’est pas encore terminée.

La clef de voûte des institutions très affaiblie

Cette crise issue d’un mécontentement social, qui couvait depuis des années, a considérablement affaibli la « clé de voute des institutions » pour reprendre une expression de Michel Debré que constitue le président de la République.

L’élection au suffrage universel direct a conduit, depuis son instauration en 1962, à établir un lien personnel entre les Français et le chef de l’Etat, reléguant au second plan le Premier ministre et le gouvernement.

Même en période de cohabitation, le chef de l’Etat était resté dans ses habits solennels du premier personnage politique de la Ve République, même avec les prérogatives réduites. Les périodes de cohabitation se sont d’ailleurs toutes achevées par la réélection du président de la République, placé au-dessus des partis, au dessus des contingences.

Le général de Gaulle avait lui-même défini ainsi le rôle du président de la Ve République lors de son célèbre discours de Bayeux le 16 juin 1946, celui d’un «  chef de l’État, placé au-dessus des partis » dont l’attribution était «  de servir d’arbitre au-dessus des contingences politiques ».

L’exigence d’une grande autorité

L’esprit et la lettre de la Constitution exigeaient donc, en raison de ce lien personnel entre le peuple et le président, que ce dernier réagissât à la mesure des pouvoirs que lui conférait la Constitution de la Ve République avec grandeur, mais aussi virtuosité. C’est ainsi que le général de Gaulle sût réagir aux crises majeures subies lors de son « règne » : dissolution de l’Assemblée nationale le 30 mai 1968 après qu’il eût été déstabilisé par la crise de mai 1968, démission après le rejet du référendum le 27 avril 1969.

Aujourd’hui et depuis longtemps, les virtuoses ont disparu. Un échec politique et un référendum négatif ne sont plus regardés comme des évènements susceptibles de faire démissionner le président de la République. Mis en cause personnellement à l’occasion de telle ou telle crise, le président tente de répondre par des arguments, un dialogue, des propositions plus ou moins ambitieuses.

Emmanuel Macron : Jupiter descend aux enfers

C’est exactement ce qui est arrivé avec Emmanuel Macron. Alors qu’il provoqua à deux reprises la réunion du Congrès pour s’exprimer solennellement devant le Parlement réuni en Congrès à Versailles (possibilité que l’on doit à la réforme constitutionnelle du 23 juillet 2008 sous la présidence de Nicolas Sarkozy), il a été contraint, quelques mois plus tard, de descendre de son piédestal.

Démissions en cascade de ministres, crise des « gilets jaunes », dialogue national, ces évènements l’on placé dans une situation de grande faiblesse à laquelle il n’a pas su répondre à la hauteur des fonctions de président de la République.

La crise majeure et bien plus longue que la révolte de mai 1968 a mis à mal la personne même du président de la République. La réponse donnée au dialogue national a été une réponse de gouvernement et non d’un chef de l’Etat en lien direct avec les Français. La nomination laborieuse de ministres a montré aussi que le nouveau parti présidentiel avait une base électorale et politique très faible.

Le président s’est enfin jeté dans l’arène des élections européenne comme jamais – quoi qu’on ait dit à propos de Nicolas Sarkozy – l’avaient fait jusqu’ici qu’ici ses prédécesseurs.

La chute des élections européennes

En se substituant à la tête de liste de LaRem Nathalie Loiseau pour les élections européennes, en prenant parti – quelles qu’en soient les bonnes raisons – contre le Rassemblement national lors de déplacements officiels à Sibiu en Roumanie ou à Biarritz pour la préparation du sommet du G7, le président, en contradiction avec l’esprit de la Ve République tel que décrit par le général de Gaulle à Bayeux, prenait des risques immenses.

Ayant perdu, même de justesse, il a cassé l’image présidentielle et affaibli encore plus la fonction présidentielle. Là encore une réponse exigeante et de premier plan eut été indispensable.

Cette réponse n’est venue que du second plan, soit du Premier ministre qui a annoncé la poursuite des réformes, le maintien du cap politique, avec simplement un peu plus « d’humanité ».

Il est clair que pour sortir de la crise, le général de Gaulle eut une fois encore dissout l’Assemblée nationale, à tout le moins. D’aucuns diront que la pratique institutionnelle a fait perdre le lettre et l’âme de la Ve République.

Précisément, en ne prenant pas une telle initiative institutionnelle, Emmanuel Macron a pris le risque de dilapider définitivement l’esprit de la Ve République et de lui porter un coup de grâce. Au point d’envisager une VIe République ?

Patrick Martin-Genier
Enseignant en droit public et constitutionnel, spécialiste des questions européennes

 

Patrick Martin-Genier

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