De la Chine… Et l’Europe ?

Dans sa  chronique De la Chine, Françoise Thibaut, professeur des universités, membre correspondant de l’Institut de France, évoque aujourd’hui les relations sino-européennes.

Il est important de respecter les « bonnes manières », peut être quelques unes des 110 règles édictées par le bon père de la Nation  américaine George Washington,  «  Aller en société avec des ongles et des dents propres, des souliers cirés… être souriant (mais pas trop), digne et modeste »… et surtout (n°110) «  Conserver dans la poitrine cette petite étincelle de feu céleste qu’on nomme Conscience ». 

Monsieur Xi, pour sa tournée européenne, ajouta à son maintien impeccable, une épouse souriante, une touche de Confucius bienveillant et quelques brins de ce que l’on apprend à l’Ecole du Parti . Surtout, fin avril, lors du 2e Forum mondial des Routes de la soie, réuni à Pékin, Il s’est efforcé de persuader les 160 chefs d’état et de gouvernement présents, des bonnes intentions morales et des splendides opportunités économiques que la République Populaire offrait au monde.

Il doit aussi rire sous cape, visitant un sous continent en pleine confusion – malgré son potentiel économique – dont il a déjà débusqué quelques fleurons et commencé d’annexer plusieurs secteurs. Ce Brexit ahurissant, les gilets et bonnets de toutes les couleurs, les insoumis de l’Ex-Est, les cafouillages, inerties, surdités, l’étrange frénésie électorale… Tout cela laisse pantois, non seulement Monsieur Xi mais la planète tout entière.

Il est bien tard… pour l’Europe, de prendre publiquement conscience de l’importance du nouvel Empire du Milieu. Fort heureusement, beaucoup de groupes financiers, bancaires, industriels, ont eux, épluché le dossier en long, large et travers, avec déjà des agendas de travail prêts à accompagner le « nouveau mouvement planétaire ». Par ailleurs, l’Union européenne a, elle aussi, quelques cartouches présentables dans sa besace.

Il est désormais nécessaire que l’Europe se présente comme un « bloc », et non en pièces détachées.

C’est ce que souhaite ardemment la Chine, outre les accords bilatéraux qu’elle peut avoir avec différents Etats membres. Ce qu’il faut drastiquement évacuer est cette vénéneuse image de loup garou chinois que des médias assez bornés diffusent dans l’opinion.

La République Populaire a autant besoin des Européens que les Européens souhaitent collaborer avec elle.

La sagesse est de regarder la relation par ses « deux côtés » et non de s’enfermer dans une sorte d’européo-mondialisme aussi verbeux qu’irréel. La Chine, assise sur son opulente puissance financière, s’est lancée à « l’assaut du monde », et tente – sur du long terme – de le reconfigurer à son profit. Mais ce n’est pas vraiment nouveau : cela a commencé avec le virage d’ouverture de Deng Xiaoping à partir de 1977.  L’Europe, elle, voit s’effilocher implacablement l’univers de sa puissance bâtie depuis… disons… Vasco de Gama, Elisabeth Ière et Richelieu. Sombre drame… et puis cette manie de se détruire les uns les autres, sans arrêt, depuis deux siècles, au moindre absurde prétexte !

Bref, parlons clair : le but de la République chinoise est de modifier les circuits commerciaux mondiaux, de revoir la golden belt maritime, cette fameuse ceinture d’or par Suez et Panama  créée par les Européens à la fin du XIXe siècle,  tournant sans arrêt autour de la planète.  Le second pion est de doubler et épauler cette innovation par un réseau de voies terrestres établies sur l’ensemble du continent sino-européen. C’est cela l’astuce : Monsieur XI dit aux Européens « Longs nezs bornés, regardez seulement un atlas : vous voyez bien que l’Asie et l’Europe forment un continent unique ! (avec , en plus, des ramifications vers le sous continent de l’Inde et le Moyen Orient). L’Amérique ne veut plus de nous ! Ni de vous ! Tant mieux ! Laissons la dans son coin et jouons ensemble à conquérir le progrès ».

Plusieurs aspects dessinent clairement la stratégie de la République Polpulaire :

Première préoccupation : construire, solidifier la nouvelle Ceinture d’or maritime, des ports de Chine jusqu’à l’Europe, la Manche et l’Atlantique.

Il y a déjà beaucoup d’argent dans le port de Singapour ; Colombo est une affaire faite, différents points du Moyen Orient associés (avec en plus les perspectives  de reconstructions d’après guerre et la relation vers l’Iran par voie terrestre). En Méditerranée, Le Pirée est acquis (à un bon prix), plus loin Trieste et Gènes commencent leur cycle chinois. Pourquoi pas Marseille ? Valence est en vue. Gibraltar n’est pas possible car c’est un arsenal, mais en face il y a les côtes du Maghreb, Ceuta ou Oran ? Dans l’Atlantique, Cadix ? Le Portugal ? Et après ?… La technique est connue : l’investissement s’accompagne d’une modernisation permettant une bien meilleure exploitation et la prospérité nouvelle. Le financement en est assuré par des emprunts faits… auprès de Banques chinoises…

Second objectif : le bon achèvement de l’OBOR et ses annexes (One Belt One Road) et cette rouée appellation de Nouvelle Route de la Soie : Le tronçon-maitre aboutira, si tout va bien, en novembre 2023 à Duisburg, au confluent de la Ruhr et du Rhin en Allemagne fédérale. Autant dire après demain. Et après ? Un rameau est en construction vers Moscou/St Petersbourg et la Baltique, d’autres vers le Bengladesh, le Pakistan  et l’Iran. Le réseau terrestre est aussi ferroviaire, technologique puisqu’il s’environne de nouvelles sources énergétiques (solaire, éoliennes), d’entrepôts robotisés, d’usines relais, faisant lien avec le trajet maritime : le port d’Anvers connaît un nouvel essor, une restructuration innovante spectaculaire depuis que des convois ferroviaires le relient déjà à Beijin plusieurs fois par semaine. Là aussi, la puissance bancaire s’avère évidente.

Troisième pion : des « participations-acquisitions » en tous domaines, et de manière ponctuelle ; tout marché de vente ou d’achat est bienvenu s’il s’avère, à terme, rentable : matière première, métaux (comme le cuivre en Serbie, le lithium en Asie centrale), l’exploitation céréalière, viticole, l’élevage, les manufactures textiles, les aéroports, le matériel lourd, des mines, des chaines de distribution, des fabriques de luxe (Baccarat), d’instruments de musique… La France – très important attrait touristique pour les honorables citoyens de classe moyenne – est un objectif d’investissement et de prises de participation dans l’hôtellerie, le commerce de luxe et les organisations touristiques. Le passage de la quasi totalité des Européens au réseau 5G  permet à la Chine d’avancer ses pions dans cette technologie si stratégique car elle en fabrique les indispensables bornes-relais.

Les exemples sont multiples, complexes, permettent de prendre la mesure de cette « invasion venue du Grand Est ».

Pour l’heure, face à cette prégnante présence chinoise dont elle prend conscience avec beaucoup de retard, l’Europe (et les Européens) ont trois attitudes à avoir :

1 – Tenir le registre scrupuleux de tous les investissements, accords, prises de participations chinois accomplis depuis…. disons quarante ans… dans les différents Etats et secteurs européens qu’ils soient privés ou publics. Cela permet de comprendre vers quels secteurs cet » enveloppement » des actifs se situe, et d’appréhender la stratégie globale de la Chine Populaire. Cela existe déjà, mais reste incomplet, les institutions européennes n’ayant pas pris la précaution d’unifier le registre de ses informations.

2 –  Imposer les règles du jeu économique  occidental  de manière très précise,  interdisant ou écartant les « mauvaises manières » traditionnelles aux Chinois ; la corruption, les intimidations, les chantages, l’univocalité des exigences contractuelles. Le rapport économique et financier doit demeurer  sain, équilibré.

L’Europe doit sortir  de la naïveté et de l’indolence, imposer ses propres règles si elle veut tirer quelque avantage de cette relation qui ne doit devenir sous aucun prétexte un rapport de force.

3 – Enfin, dans cette foulée, l’Union et le marché européens doivent se présenter comme un bloc : un interlocuteur unique et solide sur ses bases, représentant plus de 550 millions de citoyens, consommateurs ou fournisseurs : premier marché économique mondial face à la deuxième puissance financière et commerciale de la planète.

C’est de cette manière que l’Union européenne peut tirer un remarquable renouveau de cette aventure orientaliste, laquelle est susceptible d’offrir des horizons créatifs, l’occasion d’évoluer positivement, de sortir du marasme dans lequel elle s’est enlisée, faute d’une rigueur suffisante et de perspectives sur le long terme. Faire de la banque c’est bien, mais s’interroger sur l’avenir des enfants du boulanger du coin n’est pas mal non plus.

Plaise au ciel, à Confucius et à tous les Saints du calendrier que cette prise de conscience soit salutaire et que l’image du vilain dragon s’efface au profit d’un partenariat équilibré.

Françoise Thibaut
Professeur des Universités, membre correspondant de l’Institut  de France (ASMP)