Vladimir Poutine : une vision de l’Histoire

Le Président russe a publié le 18 juin 2020 dans la revue américaine The National Interest un article intitulé : « The Real Lessons of the 75th Anniversary of World War II »1. Décryptage de Gaël-Georges Moullec, docteur en histoire, chargé de cours à la Rennes School of Business et à l’Université Paris 13.

Aux sources de l’article

Le sommet réunissant les dirigeants des pays de la Communauté des États Indépendant le 20 décembre 2019 à Saint-Pétersbourg a été l’occasion pour Vladimir Poutine de revenir sur la résolution adoptée le 19 septembre 2019 par le Parlement européen sur « l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe ». Rédigé à l’occasion du 80ème anniversaire du début de la Seconde Guerre mondiale, cette résolution trace en fait un signe d’égalité entre nazisme et communisme et désigne le Pacte Molotov-Ribbentrop comme déclencheur immédiat du second conflit mondial.

Face aux dirigeants de la CEI, surpris, le Président russe s’était alors lancé dans une attaque en règle contre cette résolution en dressant la liste des accords signés entre les pays d’Europe, en particulier d’Europe orientale, et l’Allemagne nazie entre 1934 et 1939.

Le 24 décembre 2019, se fondant sur des archives d’époque, le président russe revient sur cette question devant le Conseil collégial du ministère russe de la Défense. Il décrit alors en détail les échanges tenus en 1938 entre Józef Lipski, ambassadeur de Pologne en Allemagne, et Józef Beck, son ministre. Évoquant l’idée développée devant lui par Adolf Hitler sur la possibilité de déporter les Juifs « en Afrique » et de les y laisser mourir, Józef Lipski aurait répondu au chancelier allemand : « Si vous le faites, nous vous érigerons un superbe monument à Varsovie ». Le Président russe termine cette description par une exclamation : « Salaud ! Quel porc antisémite ! ».

En effet, dès le 19 décembre, lors de sa conférence de presse annuelle, le Président russe avait annoncé la publication d’un article pour le 9 mai 2020, le jour de la célébration du 75ème anniversaire de la Victoire sur l’Allemagne. Suite à la crise du Covid-19 cet article est apparu le 18 juin à quelques jours des célébrations qui, cette année, se dérouleront le 24 juin 2020, 75 ans après le premier défilé de la Victoire à Moscou.

L’article…

Surprise, cet article est publié en première mondiale en anglais par la revue américaine The National Interest, dont l’éditeur est Dmitri Simes. Né à Moscou en 1947, émigré aux Etats-Unis en 1973, ce politologue reconnu présente actuellement sur la chaine russe Pervy Kanal une émission politique en compagnie du petit-fils de Molotov, Vyacheslav Nikonov, député à la Douma d’Etat.

Dans une introduction toute personnelle, le Président russe dépeint ce que la guerre a signifié pour son père, ancien combattant, sa famille et pour lui-même au cours de sa vie. Il souhaite désormais que « nos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants comprennent les tourments et les difficultés que leurs ascendants ont dû endurer ».

Puis, au travers d’exemples présents, il montre que la jeune génération est, elle aussi, capable d’héroïsme car « l’une des caractéristiques des peuples de Russie est de remplir leur devoir sans s’apitoyer sur leur sort lorsque les circonstances l’exigent ». Puis, revenant sur les échanges tenus lors du sommet de la CEI, il indique la nécessité de « transmettre aux générations futures le souvenir du fait que les nazis ont été vaincus en premier lieu par le peuple soviétique ». Réfutant toute accusation de réécriture de l’histoire le Président russe propose alors d’examiner « plus en détail les raisons qui ont provoqué la guerre mondiale et de réfléchir à ses événements compliqués, ses tragédies et ses victoires ».

En premier lieu, pour le Président russe les causes de la Seconde Guerre mondiale sont à rechercher dans les conditions du Traité de Versailles (1919) car selon lui, « les nazis ont habilement joué sur les émotions des gens et ont construit leur propagande en promettant de délivrer l’Allemagne de « l’héritage de Versailles » et de restaurer le pays à son ancienne puissance ». Elles sont aussi à rechercher dans l’échec de « la Société des Nations et du continent européen en général [qui] ont fait la sourde oreille aux appels répétés de l’Union soviétique à établir un système de sécurité collective équitable ». S’appuyant sur une liste des crises internationales de l’époque, le Président russe revient en particulier sur le rôle de la Pologne dans la partition de la Tchécoslovaquie conduit par l’Allemagne en 1938 suite aux Accords de Munich, contre lesquels l’Union soviétique avait tenté de réunir les États européens démocratiques.

Les négociations qui s’ouvrent à Moscou entre l’Union soviétique, la Grande-Bretagne et la France à l’été 1939 sont alors examinées dans le détail en soulignant que la composition des délégations occidentales, de faible niveau, et les instructions dont elles disposaient ne leur permettaient pas de signer une convention militaire. Là encore le rôle joué par la Pologne est souligné, celle-ci « rejetant l’idée d’une action conjointe avec l’Armée rouge pour lutter contre la Wehrmacht »2.

Réfutant les accusations actuelles contre la Russie à propos du pacte Molotov-Ribbentrop, le Président russe revient sur la résolution du Soviet suprême d’URSS du 24 décembre 1989 dénonçant les protocoles secrets du pacte comme « un acte de pouvoir personnel qui ne reflète en aucun cas la volonté du peuple soviétique qui n’est pas responsable de cette collusion ».

Ensuite, entrant dans l’histoire des premières semaines de la Seconde Guerre mondiale, le Président russe souligne l’atermoiement franco-britannique pour porter une aide réelle à la Pologne, la « drôle de guerre » étant selon lui « une trahison flagrante de leurs obligations [Grande-Bretagne et France] envers la Pologne ». L’entrée des troupes soviétiques en Pologne le 17 septembre 1939 n’étant dans son esprit qu’une mesure permettant de sauvegarder les populations slaves et juives vivant à l’est de la Pologne. Selon le Président russe, en septembre 1939, « les dirigeants soviétiques ont eu l’occasion de déplacer les frontières occidentales de l’URSS encore plus à l’ouest, jusqu’à Varsovie, mais qu’ils ont décidé de ne pas le faire ».

Le sort des pays Baltes est traité rapidement, leur « incorporation » étant « conforme au droit international et au droit des États de l’époque ».

Plusieurs paragraphes suivent sur la position britannique de l’époque, se fondant le plus souvent sur les informations transmises par l’ambassadeur soviétique à Londres, I. M. Maïsky.

Le Président russe achève son récit sur la période de la « drôle de guerre » par une critique générale du comportement de « tous les principaux pays [qui] sont, dans une certaine mesure, responsables » du déclenchement de la guerre.

Revenant sur le présent, le Président russe appelle ses interlocuteurs occidentaux et européens, en particulier, à entreprendre en commun un travail de « vérité et d’objectivité ». Prenant le contre-exemple de la résolution du Parlement européen du 19 septembre 2019, le Président russe en fait l’instrument d’une « politique délibérée visant à détruire l’ordre mondial de l’après-guerre… [remettant] en cause les conclusions du Tribunal de Nuremberg ».

Après une critique contre les tenants d’une telle révision, des démonteurs de monuments aux nationalistes ukrainiens, le Président russe indique les efforts, en particulier, archivistiques faits par la Russie pour mieux connaître l’histoire de la période.

Finalement, il effectue une transition permettant de démentir l’assertion selon laquelle l’Union soviétique préparait une attaque surprise contre l’Allemagne3. Le Président russe entre alors de plein pied dans le conflit majeur de la Seconde Guerre mondiale, la Grande Guerre patriotique qui suit l’attaque allemande de 22 juin 1941.

Là peut-être est la faille principale, mais explicable, de ce texte. Selon Vladimir Poutine, la résistance du peuple russe, soviétique, ne serait pas à porter au crédit du régime soviétique, quels que soient les moyens utilisés pour y parvenir, mais bien au contraire elle se serait développée en dépit du régime. « La dure rupture causée par la révolution et la guerre civile, le nihilisme, les moqueries sur l’histoire nationale, les traditions et la foi que les bolcheviks ont tenté d’imposer, surtout dans les premières années après leur arrivée au pouvoir – tout cela a eu son impact. ».

Revenant sur les pertes de l’Union soviétique, 27 millions de personnes – sans toutefois que le chiffre soit définitif – Vladimir Poutine cite encore, plus étonnamment, l’ambassadeur I. M. Maïsky, sans que la citation ne soit réellement parlante. Essayons de traduire dans un langage simple : plus de 75 % des pertes en hommes et en matériel de l’armée allemande et de ses supplétifs ont été subies sur le Premier front, celui de l’Est.

Pour que le lecteur occidental comprenne mieux encore le sens des chiffres, sans le front de l’Est, les troupes alliées auraient pu affronter près de cinq fois plus d’hommes et de matériel lors du débarquement du 6 juin 1944.

On imagine quelque peu le résultat d’une telle opération.

Passant à l’année 1944, le Président russe insiste sur le fait qu’à partir de la mi-1944,  les troupes soviétiques ne combattaient plus pour repousser les troupes allemandes d’URSS, mais pour la « libération de l’Europe… [sauvant] des nations entières de la destruction et de l’esclavage, ainsi que l’horreur de l’Holocauste ». Phrase forte, mais réductrice car elle ne caractérise pas l’entièreté du projet allemand d’extermination des peuples soviétiques : « …des personnages tels que Pétain, Quisling, Vlasov, Bandera, leurs sbires et leurs partisans – bien qu’ils aient été déguisés en combattants pour l’indépendance nationale ou la libération du communisme – sont des traîtres et des massacreurs. Dans l’inhumanité, ils ont souvent dépassé leurs maîtres».

Revenant sur les conférences de Téhéran, Yalta, San Francisco et Potsdam qui « ont jeté les bases d’un monde qui, pendant 75 ans, n’a connu aucune guerre globale, malgré les contradictions les plus vives », le Président russe met en garde contre un retour aux errances de la Société des Nations qui serait la conséquence d’une abolition du droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU. Suit un plaidoyer pour le cadre institutionnel actuel des relations internationales, fondé « sur un système qui a permis de limiter les manifestations extrêmes d’une […] concurrence objective, historiquement inhérente au développement mondial.».

Dans cette optique, Vladimir Poutine se félicite de la tenue probable, suite à la proposition faite par la Russie il y a quelques mois d’un sommet réunissant les dirigeants des cinq États (Russie, la Chine, la France, les États-Unis et le Royaume-Uni) dotés de l’arme nucléaire. Voilà une vision étonnante si l’on considère le nombre réel d’États disposant en fait de cette arme.

En conclusion, dans un appel attendu, mais entendu, le Président russe, souhaite qu’une telle rencontre permette « un engagement commun envers l’esprit d’alliance, ces grands idéaux humanistes et des valeurs pour lesquelles nos pères et nos grands-pères se battaient côte à côte […] c’est notre devoir et notre responsabilité communs envers le monde entier, envers les générations actuelles et futures. »

…et ses limites

L’article du Président russe n’est pas une surprise, le problème n’est pas qu’il ait été attendu, mais que son message est brouillé par les emprunts faits à la vulgate historicisante occidentale qui se répand déjà depuis des décennies en Russie.

Cette réappréciation est née tout à la fois de l’écroulement du régime et de l’idéologie communiste, de l’ouverture des archives soviétiques, et – plus questionnant – par l’utilisation du prisme d’une mise à égalité entre Stalinisme et Hitlérisme pour écrire l’histoire du premier XXème siècle4.

Soulignons simplement que durant la Première Guerre mondiale, les épreuves de la Russie avaient été comparativement moindres, mais le régime tsariste était tombé deux ans et demi après le début du conflit. Pour utiliser un langage moderne, nous dirons simplement que, entre 1917 et 1941, la résilience des populations avait singulièrement augmenté. Cela grâce ou à cause des bolcheviks, l’interprétation reste ouverte mais la constatation s’impose.

Étonnamment, les sources citées sont principalement en provenance d’I. M. Maïsky, alors que les archives russes sont connues pour leur richesse. Est-ce un manque de temps, ou bien cela vient-il du fait que le Journal d’I. M. Maïsky5 ait été un succès dans le monde de l’édition anglo-saxon ?

Plus gravement, le biais principal de cet article est d’oublier – à dessein – que la Victoire de l’Union soviétique est certes celle du peuple soviétique, mais tout autant, la victoire d’un système sur un autre, d’une idéologie sur une autre.

Et cette Victoire était indispensable !

Non pas du fait des qualités intrinsèques du communisme, mais plus simplement parce que la guerre – du moins celle conduite par les Allemands et leurs collaborateurs (pays ou groupements) sur le front de l’Est – était avant tout une guerre d’extermination totale des populations de l’URSS. Que cela soit par le massacre immédiat, une exploitation horrible dans les camps d’extermination ou dans les entreprises du Reich, ou encore par la famine organisée pour en finir avec les prisonniers de guerre.

La notion d’un comportement « correct » des troupes d’occupation allemandes envers les populations civiles en URSS est inconcevable. Cette guerre d’extermination était en fait une véritable croisade européenne contre l’ensemble des populations de l’Union soviétique en vue d’une décimation de celles-ci et de la division du pays en entités vassales.

Le fait est abordé, sans toutefois être clairement exprimé. Les envahisseurs comprenaient aussi dans leurs rangs des unités en provenance de pays qui aujourd’hui tracent un signe d’égalité entre nazisme et communisme.

Au total – en ne parlant que du théâtre d’opérations européen – ce sont près d’un million de soldats et officiers des armées roumaine, hongroise, italienne, finlandaise etc. qui ont combattu contre l’Armée rouge et cela sans compter les supplétifs comme ceux de la LVF.

Oubliée aussi la Résistance antifasciste ou communiste dont l’action a été incontestable pour soutenir l’effort soviétique. Ainsi, en passant sous silence la ferveur et l’enthousiasme que le communisme soviétique a pu exercer sur les populations européennes, le Président russe, passe à côté d’une des raisons principales de cette Victoire ; la capacité de l’Union soviétique – de la Russie – à proposer une autre vision du Monde.

Aujourd’hui tournée vers la préservation du status quo ante la Russie ne propose plus rien. Ceci alors que durant des siècles ce pays avait été la source principale d’une vision différente du Monde, que cela soit au travers de la religion orthodoxe, du panslavisme, de la communauté paysanne ou encore du communisme.

Peut-on imaginer un Monde sans une Russie messianique ?

Pensant lutter contre la révision de l’Histoire que connait son pays depuis la fin des années 1980, le Président russe, bien au contraire, instille lui-même l’idée que la Victoire aurait été obtenue, en dépit du régime communiste et du soutien qu’il a rencontré à la fois au sein de la population soviétique, mais aussi dans les milieux les plus différents du monde occidental.

La question n’est pas ici celle d’une mise en valeur du communisme. Le pouvoir russe actuel semble vouloir faire de la Grande Guerre patriotique l’élément principal de l’idée nationale de la Russie contemporaine. Toutefois, pour parvenir à ce but il ne peut être question de laisser sur le bord du chemin une partie de la population en négligeant son histoire, celle du communisme. Pour être entretenue par les générations futures, la Mémoire se doit d’être inclusive.

Gaël-Georges Moullec
Docteur en histoire
Chargé de cours à la Rennes School of Business et à l’Université Paris 13

Photo : Frédéric Legrand  – COMEO/Shutterstock

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  1. La version russe est publiée le 19 juin dans le journal Rossiiskaia gazeta sous un autre titre : Les 75 ans de la Grande Victoire : une responsabilité commune devant l’histoire et le futur
  2. Les faits présentés dans l’article sont largement traités,  sous le même angle par Zara Steiner, The Triumph of the Dark : European International History. 1933-1939, Oxford, Oxford University Press, 2011, 1248 pages.
  3. Gaël -Georges Moullec, Soviet Intelligence on the Eve of the Great Patriotic War, Journal of Intelligence and Cyber Security, Volume 3, Issue 1, May 2020 p. 24-44
  4. François-Xavier Coquin, Réflexion sur l’assimilation du stalinisme à l’hitlérisme, Revue «Europe», 2006, N° 921-922, p. 283–307.
  5. Gabriel Gorodetsky, The Maisky Diairies – Red Ambassador to the Court of St James’s, 1932-1943. New-Haven, Yale University Press, 2015, 632 p. Initialement ce document avait été publié en trois tomes entre 2006 et 2009 par l’Institut d’Histoire mondiale de l’Académie des sciences de Russie sous la direction de l’académicien A.O Tchoubarian.